‹ L'art dans la rue et l'art au salonChapitre 1 sur 15 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

d’amis d qui donner de l'esprit. C’est un mérite que peu de revues peuvent revendiquer.

Les deux parties de l'ouvrage «e complètent Tune par l’autre. VArt dans la Bue, compte-rendu de visites artistiques laites aux marchands de tableaux pendant les six mois qui ont précédé l’Exposition, est une sorte d’initiation à VArt au Salon. 11 est bon de tâter l’ennemi avant délivrer bataille.

L’auteur n’a aucune raison de douter de la bénévolence du lecteur, mais il le prie de ne pas se laisser prendre au miel de la préface, son brouetclairy perdrait trop.

Paris, 10 septembre 1859.

PRÉFACE

L’Art, le grand art, l’art que Phidias et Michel-Ange ont fait divin, n’a pas d’école. L’école supprimant la passion dans l’homme supprime l’homme lui-même. Quand un sculpteur ou un peintre se révèle, c’est Dieu lut même qui vient continuer son œuvre primitive. Chaque artiste est un commentateur qui explique les pages sublimes du Beau, ce rêve de Dieu qui est la vie de notre aine. Plantez toute une année un sculpteur de seconde main devant la Vénus de Milo, un peintre médiocre devant l’École d’Athènes, ils n’en feront pas moins des barbouillages honnis dans tous les musées et des Galathées qui ne descendront jamais du piédestal. Au contraire, un jeune homme qui n’a vu aucun des chefs-d’œuvre consacrés s’écriera un jour : Et moi aussi je suis peintre'. Et moi aussi je suis sculpteur ! parce qu’il aura vu en lui, dans les mirages de son imagination, apparaître les images du Beau comme des défis jetés à son esprit, comme des révélations de l’infini La cri tique d’art n’a pas d’école non plus. Winckelmarm

PRÉFACE

me dit de pleurer comme lui devant l’Apollon du Belvédère ; Diderot me dit de rire de son beau rire attique et gaulois. Je n’écoute ni l’un ni l’autre. Aujourd’hui on sacrifie la Vénus de Médicis a la Vénus de Milo ; dans cent ans on reviendra à la Vénus de Médicis, ou on adorera quelque nouvelle Vénus, encore ensevelie dans le linceul jaloux de l’antiquité. Le beau est absolu, mais il est divers.

La grammaire de Part ne sera donc jamais écrite en lettres d'or. On aura beau donner les lois des grands maîtres, les maîtres nouveaux les violeront un jour de révolte dans l’intérêt de l’art lui -même, parce qu’une des règles du Beau, c’est la variété. Prudhon et Géricault, pour ne dire que deux noms de notre grand XIXe siècle, sont-ils moins peintres que David qui voulait toujours conduire le génie a l’école?

Ce que j’aime dans M. de Lépinois c’est qu’il n’a pas été a l’école de la critique. Il s’est bien gardé d’étudier le sentiment des chefs de parti. Il a osé être tout personnel sans souci des poétiques ambitieuses qui courent les journaux. Il voit juste et dit juste. Il ne recherche pas seulement les maîtres connus, il va a la découverte des étoiles, soit qu’il étudie l’Art dans la Bue ou l'Art au Salon. Ceux qui ont lu sa critique, une causerie fine, savante, colorée, souvent imprévue, se sont demandé quel était l’artiste qui se cachait sous cette sympathique initiale ; car il a fallu lui arracher le secret de son nom. Cet artiste est un homme du monde, vivant dans le royaume de l’art avec de beaux tableaux, dans une

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famille de bambinos ébouriffés qu’on dirait peints par Vélasquez : J’ai vu dans son cabinet tout pleuplé de ses enfants un Murillo et je me croyais en pleine école espagnole.

On avait raison de deviner un artiste : ce livre n’est pas le livre d’un homme du monde qui a des loisirs, c’est l’œuvre d’un très spirituel et très sagace critique qui souvent a vu plus loin que ceux dont c’est le métier. Nul n’a donné une plus vivante physionomie de l’art en 1859.

Or, que faut-il conclure de l’art en 1859? Ce n’est ni la science, ni la main qui manquent aux peintres et sculpteurs contemporains, il faut bien que ce soit le sentiment du beau. C’est peut-être tout simplement le modèle.

Le beau modèle a toujours plus ou moins manqué aux artistes français.

Quand j’entre dans un atelier et que je vois cet Apollon ou ce Spartacus a quarante sous l’heure, je ne puis m’empêcher de remarquer qu’il y a aussi loin de cet homme l'a à un dieu ou même à un homme, que du cheval de fiacre a un pur sang venu de Londres ou de Tunis.

Les anciens n’avaient que de beaux modèles : ce gladiateur de la villa Borghèse, on le voyait tous les jours dans les rues de Lacédémone. Mais si Agasias ne l’avait rencontré qu’une seule fois, il n’eût pas manqué de le prendre par le bras et de l’entraîner à son atelier. Chamoléos, le beau jeune homme de Mégare, dont chacun des baisers, selon Lucien, était estimé deux talents, nous

PRÉFACE

est venu dans plus d’une fresque et dans plus d’une statue. C’était Apollon amoureux. Alcibiade, Charmide et Adimanthe nous sont venus aussi sous la figure des jeunes dieux de l’Olympe. Pour les sculpter ou pour les peindre, l'artiste les étudiait sur les places publiques ou chez les courtisanes. Ils ne refusaient pas d’ailleurs d’aller a l’atelier achever un dialogue de Platon avec l’esprit d’Aspasie. Mais le plus souvent, le peintre ou le sculpteur ne recherchait le modèle que hors de chez lui, convaincu de cette vérité que l’homme qui pose se repose.

Sous notre ciel inclément, la pudeur atmosphérique nous a beaucoup trop habillés pour que les artistes pussent nous étudier a loisir. Il leur est impossible de deviner les formes de nos pieds à travers les bottes et le mouvement de notre cou emprisonné dans la cravate. Alcibiade et Chamoléos se promènent encore sur nos places publiques, mais ils ne posent plus que pour le cigare. La nature fait encore des Charmide et des Adimanthe, mais nous avons une seconde nature, ennemie de la première, qui s’appelle la mode.

L'aétiste moderne, d’ailleurs, sous prétexte qu’il n’est pas assez riche pour perdre son temps, n’étudie guère qu’à l’atelier; il ne veut pas aller dans le monde, craignant de s’égarer dans la forêt des préjugés. Si quelquefois, dans les beaux jours, il va en pleine nature, c’est parce que les arbres poseront devant lui sans lui demander d’argent et sans lui rien dire. Je crois que le peintre pu le sculpteur moderne ne connaît pas assez la beauté moderne. 11 ne la cherche pas; s’il la rencontre, il ne la

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saisit pas au passage ; il se contente des à peu près de l’atelier. Qu’aurait dit Xeuxis en voyant arriver devant lui, quand il venait de lire Homère et qu’il voulait peindre Junon, quelque pauvre fille affamée posant tour a tour pour l’art et pour l’amour, dévoilant, sans la sublime chasteté qui est la vraie robe de la femme, ce bras maigre, ce sein fuyant, cette hanche appauvrie, toutes ces lignes douteuses, tous ces tons criards ? A cette ostéologic que ne masque pas une chair féconde, toute fleurie du duvet de la pêche, Xeuxis dirait : tu n’es que le mensonge de l’art. Et Xeuxis irait voir les belles athé niennes au Gynécée, Le tort de l’artiste est de ne pas aller voir les belles athéniennes, quand il n’a pas, comme Raphaël ou comme Titien, une Fornarine ou une Vio. lante, belles comme la beauté elle-même, posant pour l’art en posant pour l’amour, ou plutôt ne posant pas du tout, mais montrant à l’amoureux ce que le peintre n’oubliera pas.

Mais je prends un temps précieux au lecteur, puisque M. de Lépinois a la parole. La préface a toujours tort devant le livre.

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