‹ L'art dans la rue et l'art au salonChapitre 2 sur 15 · BT UNS LA BUE · texte numérisé non relu

BT UNS LA BUE

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L’ART DANS LA RLE

On dit qu’en Russie, pays positif, le sort décide de la vocation des conscrits; que si le n° 12 tombe fusilier, hussard ou pandour, le n° 13 peut attraper la clarinette ou le hautbois, et, le knout aidant, rivaliser un jour avec Verroust ou Klosé.

C’est mon histoire : toutes les autres places du journal étant remplies et bien remplies, je tombe perpendiculairement critique-expert en peinture. Je n’entends pas plus l’argot d’atelier

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que le n° 15 russe ne comprend le grimoire de Gluck ; je ne me flatte nullement de faire oublier Th. Gautier, Arsène Houssaye et Charles Blanc ; mais j’ai devant moi l’exemple du grand Ravel, musicien malgré lui dans le Chapeau de paille d'Italie , et, fort démon audace comme de mon incapacité , j’aborde sans autre préambule l’étalage des marchands de tableaux de la rue Laffitte.

Cacbardy expose un Français peint par luimême, c’est-à-dire en maître. Du sommet d’une colline aux flancs boisés, nous assistons , les pieds dans la rosée, au lever d’un soleil d’automne. Là bas, dans la brume matinale, se dessinent vaguement un port, quelques édifices, un promontoire, puis les flots. Les devants plus accusés sont traversés par un rayon qui va se perdre dans des massifs humides de brouillard. Le ciel un peu mat s’argente à l’orient. On ,est en octobre. Si M. Français prenait ses inspirations chez les autres, et si la facile exécution de ses premiers plans ne trahissait son pinceau,

nous dirions que son tableau fait songer à Corot, le grand harmoniste des gris.

Nous voyons à côté une Bergerie , de M. Brendel. Je ne'connais cet artiste que depuis le dernier Salon, mais je dois déclarer que ses moutons de Barbizon m’ont fait plus d’une fois ruminer... J’ai deviné, non un rival, mais un émule de Bosa Bonheur. Elle aime les grandes brebis à toisons floconneuses, perdues dans les genêts par le soleil de midi ; il adore les bergeries noires et chaudes et les moutons de Seineet-Marne dormant dans leur snint huileux. Le faire de M. Brendel est suffisamment empâté, et il peint avec une finesse très-spirituelle pour un réaliste.

Regardons, en passant, chez Detrimont, ce Petit Breton , rapporté tout vivant par M. Fortin d’un cabaret du Finistère. Comme il compte bien son argent ! quelle défiance et quelle ignorance celtiques ! De tous nos Bretons, M. Fortin a le sangle plus pur; c’est du Ploudalmezeau au premier chef; pas léché, pas coquet, pas flatteur, mais naïf , mais vrai à dispenser d’un

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voyage en Bretagne. Ah, si M. Fortin avait la centième partie de l’adresse d.e M. Guillemin !

À propos de M. Guillemin, son adresse rembarrasse. J’en ai pour témoins le Petit pâtre béarnais d’hier et le Tailleur basque d’aujourd'hui. Ces gentils morceaux, visibles chez Beugnet, jouent l’étude, le lâché, le parti pris de ne pas trop finir. Les figures sont délicieusement touchées, mais les étoffes sont baveuses. Après tout, M. Guillemin a prouvé si souvent qu’il pouvait trop, qu’on ne saurait, pour une fois, lui faire le reproche de n’avoir pas assez voulu.

Oue dirons-nous de la Vue de Rotterdam, de M. Jongkind? Ce peintre a longtemps pratiqué le clair de lune sur les canaux hollandais ; il s’est trop familiarisé avec les silhouettes nocturnes, les mâts dégingandés, les arbres abracadabrans, les clochers noirs, le scintillement métallique des flots ; comme un oiseau de nuit, il nie le soleil, l’air, l’harmonie du jour, et lorsque, forçant sa nature, il s’échappe une heure trop tôt de son atelier, il parvient tout juste à faire de la lune en plein midi.

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Mention nous chez le même marchand deux petits Coqs de M. Jacque qui se redressent assez crânement à propos d’une poulette, scène empruntée au boulevard voisin.

Nous avons chez Weyl deux Troyon, qualité marchande, un prétendu Cheval d’Alfred de Dieux ; un Roman Louis XV, signé Leroy, et un Voltigeur et sa payse, de Pezous. J’aurai assez souvent l’occasion de louer M. Troyon pour qu’il me pardonne mon silence ; j’oublie M. de Dreux parce qu’il s’oublie lui-même; je ne parlerai de M. Leroy que lorsqu’il sera moins gêné dans ses entournures-Régence, — mais je dirai carrément son fait à M. Pezous.

Cet artiste est le troupier fait peintre; nul autre que je sache (sans en excepter M. Potémont) ne possède au même degré la drogue, les boules, le petit bleu, la bonne d’enfant, le caporal, la soupe, les corvées, la salle de police, c’est-à-dire les joies et les soucis du pioupiou, il faut que M. Pezous ait vécu par métier dans la cantine et dans la chambrée ; quand on me dirait qu’il a fait sept ans de ratinage dans le

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quartier de la Nouvelle-France , je le croirais volontiers. Le soldat Pezous n?est pas héroïque comme le soldat Yvon ; il n’est ni sentencieux ni bête comme le troupier Charlet ; c'est le vrai pensionnaire de caserne, le pauvre soldat d'un sou , portant sans morgue son ruban de Crimée, riant de ses deux yeux et de ses trente-deux dents aux lazzis des pitres, aimant au mois de mai à s’aventurer dans la campagne, et poussant la poésie jusqu’au bouillon de la cuisinière inclusivement.

Voyez sur la lisière du bois de Vincennes ce Petit voltigeur offrant à deux genoux une simple fleur des champs à mademoiselle Victoire. Tout le monde a surpris ce couple derrière les buissons, tout le monde le sait par cœur efpersonne ne le comprendrait autrement. Or, c’est quelque chose que d’être compris par tout le monde. Le talent de M. Pezous, dans la sphère modeste qui lui est propre, me plaît donc infiniment, et c’est pour cela que je me permettrai une critique. Pourquoi cet artiste si habile dans sa touche, si suffisamment coloriste dans ses person-

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nages , fait-il des gazons sans herbe et des arbres sans feuilles? pourquoi des ciels si uniformément gris et si radicalement ennemis du soleil ?

Passons les ponts : Thomas en vaut bien un autre, surtout lorsqu’il nous offre un Hamon, des Stevens, un Baron et un Trayer. Le tableau de M. Hamon est très-connu, c’est la Nièce de Périclès donnant le fouet à sa poupée. M. Hamon n’est plus en discussion , il est maître et chef d'école ; on l’admire et on n'y touche pas. Soit ; c’est une arche sainte que je respecte, mais devant laquelle je ne saurais danser.

M. Joseph Stevens est aussi depuis longtemps hors de critique. Qui aurait, d’ailleurs, la*cruauté d’ajouter une parole mal sonnante à l'horreur de son supplice? Pour avoir commis dans son jeune âge une scène de saltimbanques de la race canine, M. Stevens est condamné aux chiens savants à perpétuité!

M. Baron n’a pas voulu porter ainsi le bât de la mode. Son talent souple et fécond trouve des ressources infinies, des thèmes sans cesse

variés, dans le monde des Colombines et des Arlequins, des liosines et des Léandres. Comme il frôle le satin, comme il drape le manteau, comme il chausse une mule, comme il tortille une taille ! et quelle palette éblouissante, quel fini précieux ! Coloriste de premier ordre , M. Baron fait beaucoup de toiles que Watteau signerait des deux mains. La semaine dernière encore , Cachardy et Weyl exposaient de lui deux vrais petits chefs-d’œuvre. Son tableau d’aujourd’hui, charmant comme couleur, est moins réussi que ses aînés : des Bravi boivent avec des couriisannes sous la treille d'une guinguette. La composition est un peu décousue, et l’un des soudards qui s’allonge sur le banc a rapporté de la guerre des jambes si mal dessinées qu’elles font boiter toute la compagnie.

J’achève cette première étape par un peintre dont le nom ne court pas les rues, et que je classe cependant parmi les plus grands de nos petits Français ; ce peintre, c’est M. frayer. Je l’ai pris, il y a dix ans, avec Shakspeare écoulant la lectine d'une de ses pièces dans un cabaret de

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Jllackfriars ; j’ai suivi d’exposition en exposition ses Jeunes mères, ses Liseuses, ses Couturières, ses Orphelines, ses Ecoliers bretons, etc., et je me suis attaché à son talent parce qu’il progresse toujours. Et pourquoi progresse-t-il? c’est parce que, contrairement aux maximes actuelles, M. Trayer, coloriste, ne méprise pas le dessin. Une Jeune femme passe un collier de perles dans les cheveux d'une jeune fille : voilà son tableau, qui ne suppose pas de grands efforts d’imagination d’après ce titre, et qui décèle, par son exécution, un artiste de grand mérite. Couleur, dessin, finesse, modelé d«*s chairs, touche des étoffes, harmonie générale, tout s’y trouve. Que faut-il de plus?

28 octobre Î858.

Rien ne date comme ia peinture — chacun a pu faire cette réflexion haute nouveauté. Les nez à la Roxelane ont égayé les visages de toutes les divinités issues de la palette du dix-huitième siècle ; les peintres de l’école impériale ont toujours vêtu leurs Romaines en fourreaux, la taille sous les bras ; Devéria a évidemment composé sa Naissance de Henri IV sous l’influence des cheveux à la chinoise et des manches h gigot. — J’en citerais bien d’autres.

Après tout, ces messieurs de la peinture historique n’étant pas dans la confidence de la marchande de modes de Lucrèce , ont bien pu, sans songer à mal, se laisser prendre aux inspirations de l’Àîexandrine de leur siècle. D’ailleurs, sous la Régence et sous Louis XV,

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comme sous l’Empire et la Restauration, le roman de mœurs côtoyait l’épopée; or, en peinture, le roman de mœurs s’appelle le genre.

Les peintres de genre ne vivaient pas d’ambroisie ; iis étudiaient le monde par son côté réel et se chargeaient de transmettre tant bien que mal, à la postérité, quelques scènes intimes de la comédie humaine. Lancret, Pater, de Bar, Chardin, Jeaurat, Lepicié , Greuze, Fragonard, Boilly, Duval-Lecamus, et tant d'autres, ont pris leurs modèles dans les salons, dans les chaumières, dans les guinguettes, dans les rues, sur les chemins qu’ils fréquentaient. Wateau luimême, avec ses fêtes galantes et ses gaîtés champêtres, n’est sorti ni des costumes ni des sentiments qui habillaient le corps et l’esprit de ses contemporains. C’était un rôle piquant et vrai.

Pourquoi tant de peintres de genre actuels ne le comprennent-ils plus? Du dix-neuvième siècle, rien ; ils n’en sont pas. Pompadour et Dubarry, voilà depuis vingt ans la grande scie des ateliers de genre. C’est ridicule, faux, sans raison plausible, sans enseignement quelcon-

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que; c’est un anachronisme en partie double; qu’importe! Les roués hausseraient les épaules s’ils voyaient les mœurs qu’on leur prête et les habits dont on les affuble ; qu’importe ! Nos fils riront bien davantage en surprenant la crinoline de leurs mères sous la jupe de Mme de Prie ; qu’importe encore, la mode y est! O Giraud, malencontreux restaurateur du Garde française, comme on abuse de votre Permission!

Ainsi, disais-je hier, pour la centième fois, en voyant a la vitrine de Goupil deux panneaux Louis XY représentant une Promenade en bateau et un Rendez-vous de chasse. Ce n’est pas que la peinture soit mauvaise ; elle pourrait être signée Besson, Delestre ou Caraud. Mais c’est du Louis XV à la mode de 1858, et ces jolis panneaux sans nez Retroussés ne ressemblent pas plus aux dessus de porte du siècle dernier que les boursiers dont ils orneront les demeures ne ressemblent aux fermiers généraux.

Je le déclare une fois pour toutes, le Pompadour actuel m’est odieux. Cette confession faite,

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passons en revue les produits hebdomadaires de la rue Laffitte.

Un Paysage de Fiers, une Marine de Herst , une Jeune fille de Chaplin, tels sont les morceaux les plus saillants de l’étalage de Cachardy.

M. Fiers en est toujours à 1830. Voilà bien ses prés, ses eaux, ses chers roseaux, ses moulins et ses chaumières ombreuses. Il a du calme, de l’harmonie, un certain charme, et le désir de faire nature. A l’époque où l’on écrasait f infâme, c’est-à-dire Bertin et son école, M. Fiers était un grand homme. Sa taille a quelque peu baissé depuis, mais il lui en demeure encore assez pour être un peintre estimable.

Je ne connais de M. 11ers t que deux tableaux; l’un figurait il y a quinze jours chez Detrimonl, il représentait un grand fleuve gris dont la rive, encombrée de roseaux gris, était bordée à perte de vue par une rangée d’arbres gris et rabougris. Le tableau d’aujourd’hui est un peu moins sinistre ; le rivage a des arbres assez verts, plus un moulin à vent hollandais assez fermement

accusé ; mais le gris reprend ses droits dans la mer et dans le ciel, et je souhaite bon retour aux barques qui se confient aux flots de M. Herst. Cet artiste pourrait, à mon avis, prendre un modèle plus aimable que Van

M. Chaplin fournit les marchands de petites toiles d’une seule figure, touchées avec un sentiment exquis. Rien de plus fin, de plus gracieux, de plus hahile sans prétention, de mieux étudié sans effort apparent que sa Jeune file tenant une perruche et que son Enfant s'embrassant dans un miroir . Le premier de ces tableaux a figuré deux ou trois jours chez Caehardy; le second a été visible quelques heures chez Beugnet. Peut-être sont-ils maintenant sur la route de Bruxelles ou de Saint-Pétersbourg.

J’ai aperçu chez Detrimont, non-loin d’un petit Paysage Oriental de M. de Tournemine dont la fraîche verdure est bien normande pour de l’Orient, un tableau de très petite dimension signé Le Gentile : un chemin , quelques chaumières , un champ qu on laboure , une haie , un autre

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champ , une autre haie ... et toujours, jusqu’à l’extrême horizon. Si c’est vrai, ce n’est pas gai.

Il fut un temps où M. Le Gentile s’annonçait par de grandes et fortes études, dans le genre de M. Jules André. Je regrette qu’il n’ait pas persisté dans cette voie qui convenait si bien à son talent vigoureux.

La boutique de Weyl ne nous arrêtera pas longtemps. Un superbe Cheval à la crème, de M. de Dreux, qui, la semaine dernière, faisait stationner tous les passants sur le trottoir, a été remplacé par des Odalisques au beurre, de M.Devedeux. A côté figurent deux belles marines de M. Place, le Port de Livourne et celui de Bilbao . Cet artiste est resté fidèle à l’école de Diday et de Calame, c’est-à-dire que son exécution est des plus habiles et qu’il est coloriste, lumineux, attrayant comme l’auteur du Lac des Quatre- Cantons. Ce n’est peut-être pas l’opinion

qui domine en ce temps de boussillage; peu

importe.

Beugnet est aimé des illustres. Il offre à notre admiration des Chèvres de Troyon , — excellent

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tableau d’un excellent mai tre ; — de délicieux Petits patineurs de Baron, — deux Paysages de Lambine!.

Un mol de ce dernier peintre qui s’achemine vers une des belles renommées artistiques de noire époque. Quoique parfois inégal, M. Lambinet est pourvu d’un bon sentiment de la nature ; sa couleur est charmante ; il possède une finesse d’exécution qui ne fatigue pas; il trouve sans avoir Pair de chercher; il entend aussi bien que personne la perspective aérienne. Ses terrains, ses verdures, ses eaux, ses lointains jouent dans la lumière ou la demi-teinte avec une aisance merveilleuse. Quoi de plus étonnant que son Dessous de bois à Ecouen de la dernière Exposition ! Quelles difficultés vaincues sans effort, quels redoutables effets de lumière affrontés avecbonhcur, quelle immense habileté secondée par une facilité étourdissante î Félicitons encore M. Lambinet (au risque de déplaire à M. About) de ne pas sculpter ses paysages comme M. Desgoffe. Un coin de prairie bordée de grands arbres, une mare aux ..canards entourée

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de saules, des chaumières enfouies dans les massifs et dominées par une colline, voilà ce qu’il aime et ce qu’il nous fait aimer. Mais d'où lui vient cet amour des champs? M. Lambinet est élève de Drolling et d’Horace Vernet î

12 novembre 1858.

« Pourquoi, me disait un curieux, ne pariez-vous jamais de Diaz, de Tassaert, d’Eugène Delacroix, d’isabey et de tant d’autres illustres qui ne dédaignent pas l’exhibition des marchands? » Je m’en garderais bien. Mon approbation n’ajouterait rien à leur renommée, et

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mon blâme pourrait jeter un petit vernis de ridicule sur cette innocente revue. Les lions que M. Delacroix livre en pâture aux bourgeois de Paris n’enlèveront aucune parcelle au mérite du peintre du Massacre de Scio ; que M. Tassaert continue à tuer ses poitrinaires dans d’incolores esquisses, il n’en sera pas moins l’auteur de la Tentation de Saint- Antoine ; les pochades chatoyantes de M. Isabey ne feront pas oublier V Embarquement de Ruyter . Après avoir pourvu aux exigences de la réputation, ces messieurs ont judicieusement songé aux nombreux amateurs qui prisent les tableaux des maîtres pour leurs défauts . C’est une capitulation de conscience dont je ne leur fais aucun reproche, sachant que je puis les retrouver tout radieux dans les galeries du Luxembourg.

Je me bornerai donc à mentionner, par manière d’acquit : les Petites filles turques regardant un lézard , Pygmalion et les Nymphes au clair de lune, de Diaz ; V Enfant mourant , de Tassaert ; la Chasse au lion et fHérodiade , de Delacroix ; le Coche de voiture au dix-septième siècle, d’Isabey ,

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— tableaux visibles cette semaine chez Weyl, Beugnet, Detrimont, Thomas et Durand-Ruel ;

— puis je passerai, comme à mon ordinaire, aux peintres, jeunes ou vieux, moins endurcis dans la gloire et dont le talent, plus malléable, compte encore avec la critique.

Voici, chez Cachardy, une charmante petite toile signée Van Muyden : me paysanne italienne dépose son enfant dans son berceau. M. Van Muyden ne se prodigue pas en France, et cependant sa manière franche, quoique gracieuse et douce à l’œil, ses tons harmonieux, son entente du clair obscur, le fini de son pinceau, la pureté de son dessin et l’heureux arrangement de ses compositions lui assurent chez nous l’accueil distingué qu’il reçoit en Allemagne et en Suisse. La peinture de cet artiste, offre dans son tableau d’aujourd’hui une singularité remarquable : fortement cloisonnée, comme disent les émailleurs, puis revêtue d’un léger blaireautage, elle affecte un relief étonnant, sans la moindre dureté. Je souhaite que le peintre du Réfectoire des Capucins d'Albano n’oublie pas trop long-

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temps tous les flâneurs de la rue Laffitte.

Les voyages forment la jeunesse, — M. Th. Frère en est un exemple frappant. Chacune de ses excursions dans le pays du soleil le grandit d’une coudée. 11 nous rapporte cette fois du Caire un Intérieur de harem qui le pose d’emblée au premier rang des Orientaux de la palette, sur le chemin de Marilhat. Une vaste galerie recevant le jour d’en haut et fermée à son extrémité par un double fenestrage aux capricieux dessins, sert de prison aux pauvres recluses. Elles sont là une douzaine, traînant leur ennui sur les riches divans, accroupies sur les coussins moelleux, fumant le narghilé, mangeant des oranges, jouant aux dames. Ce tableau de moyenne dimension est traité avec un art infini : le faire est large, la couleur excellente, la lumière habilement distribuée, la perspective parfaite. Les accessoires et les petites figures sout touchés avec une délicatesse exquise. 11 y a, dans un renfoncement mystérieux, le plus adorable petit nid de femmes !.. . mais voici venir rcunuquc noir, et gare au sabre des spahis!

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Au-dessous se trouve un Plassan, cest-à-dire un quasi Gérard Dow, — Jeune Femme arrosant vue jardinière , — et, de l’autre côté, comme contraste sans doute, une rude et chaude peinture de M. Troyon représentant un Festin de poules. Quelle piquetage, quelle mêlée, quel grouillement! Que de coups de bec pour un grain d’avoine, et que ces gros dindons se rengorgent bien au milieu de cette poulaille famélique ! M. Troyon a mis dans cet assaut emplumé sa couleur et sa largeur de style habituelles; un peu plus de finesse n’aurait peutêtre pas nui au tableau.

Avant de quitter Cachardy, je mentionne une Naïade deM. Gambard, figure bien posée, bien étudiée et dont la couleur a du charme.

Weyl expose pour la seconde fois (et je conçois qu’on ait crié bis ) un petit bijou ciselé par Baron : Trois jeunes femmes admirent un paysage ; l’une, campée sur la hanche, regarde dans une longue vue. — Je répéterai encore, puisque l’occasion s’en présente, que M. Baron n’a pas de rivaux dans le monde fantaisiste de AYatteau.

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Cette peinture, resplendissante de couleur, de grâce et d’élégance, fait tort au Marchand d'amours de M. Picou, sorte de'fresque pompéienne sans corps et presque sans âme, dont les figures à l’encaustique sont plaquées au mur. M. Picou a du talent, le musée de Nantes en sait quelque chose et le torse bien modèle de sa princesse blonde en fait foi; mais pourquoi s’est-il jeté dans le néo-grec à la remorque de messieurs tels et tels qui n’ont que cela pour vivre ?

Au moins M. Brion (sans comparer deux genres si dissemblables) sait-il donner de la vie et de la couleur à ses personnages. Il y avait bien de la verve dans son Train de bois sur le Rhin de l’Exposition universelle. Son tableau nouveau a de très bonnes qualités. Par une froide et brumeuse matinée de novembre des Paysans se rendent en bateau au marché voisin. Deux hommes rament et gouvernent, deux femmes se cachent sous leurs capelines ; des légumes sont entassés sur les bancs. On distingue dans le brouillard la silhouette d’une autre barque, et le soleil commence â friser d’un rayon

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blafard les arbres du rivage. Cette toile, vigoureusement peinte, se distingue surtout par un bon sentiment de la nature.

Nous retrouvons M. Baron chez Beugnet : Un jeune seigneur et deux dames (costumes du seizième siècle) examinent l’Àntiope du Corrége. C’est encore une perle fine. Qu’un amateur assez riche pour accaparer les petits tableaux de M. Baron laisserait un beau trésor à ses héritiers !

J’aurais bien encore à parier des paysages de M. Rousseau, exposés chez Thomas; mais je veux réfléchir au moins huit jours avant de me faire excommunier par la petite église de Barbison.

27 novembre 1858.

Un paysagiste de mérite, M Pierre Thuillier, vient de mourir à ia fleur de Page et dans toute la maturité du talent, il laisse une œuvre remarquable h plus d’un titre et qui tranche par son esprit réellement artistique avec les tendances réalistes d’une certaine école moderne. M. Thuillier n’a jamais sacrifié aux dieux du jour; ses ciels sont bleus, ses arbres sont verts; il ne frissonnait pas à l’idée du pittoresque (mot bien vieux dans la bouche d’un critique de 1858) ; il demandait ses inspirations à la Savoie, au Dauphiné, à la Bretagne, au Perche, pays pour le moins aussi plaisants à l’œil que 1a plaine beauceronne ou la Champagne pouilleuse. Pour ma part, je lui en savais gré ; car sans

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contester le charme du paysage réaliste, je ne crois pas qu’un homme mérite la corde pour préférer le Mont-Blanc à un tas de cailloux.

Avec le goût qui sait choisir les modèles, M. Thuillier possédait le talent qui leur donne la vie. Ses tableaux se recommandent par une habileté d’exécution qui ne dégénère jamais en sécheresse. 11 faisait lumineux sans moyens violents; l’air se promenait sur sa toile, sa couleur était harmonieuse sinon puissante; je ne lui reprochais qu’une trop vive affection pour les tons bleuâtres. Comme il aimait à suivre lès méandres d’une rivière par les vallons ombreux, à jeter une ruine sur le sommet d’un roc, à semer de massifs une plantureuse prairie! Au dire de quelques rapins de lettres et de palette, il manquait de force et d’ampleur, il n’était pas coloriste, il pêchait par les lignes... que sais-je! J’ai souvent gémi de voir son talent, sinon tout à fait méconnu, du moins très injustement discuté. Mais c’est le sort commun à toutes les gloires, et les morsures de l’envie qui ont pu quelquefois blesser Thuillier de son vi-

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vant ne l’empêcheront pas de vivre après sa mort.

11 vivra avec Léon Fleury, ce grand artiste mort hier, laissant de magnifiques pages inondées de soleil, d’air et de verdure !

Ces pertes éclaircissent les rangs déjà peu serrés des paysagistes du genre gracieux. De ceux qui restent, MM. Lambinet, Karl Girardet et Lemmens, sont à peu près les seuls dont les talents protestent, chaque semaine, à la vitrine des marchands, contre la religion du laid.

Je n’ai pas dissimulé ma sympathie pour M. Lambinet; les deux petits tableaux de cet artiste exposés en ce moment chez Beugnet confirmeraient au besoin mes précédents éloges. J’aime son Village assis dans la prairie ; j’aime les grands saules déjà jaunis, qui s’étendent comme des éventails sur le bord du ruisseau, les teintes diversement nuancées des prés et des arbres, les petites maisons, le clocher, la ferme si naïvement alignés à l’arrière plan ; j’aime surtout la vérité, la conscience, la bonhomie de cette étude dont l'adresse est si parfaitement dissimulée.

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J’éprouve beaucoup moins d’enthousiasme pour les œuvres de M. Karl Girardet. Son thème est joli, mais peu varié; toujours la même rivière, les mêmes arbres, la même prairie, les mêmes bestiaux, la même heure du jour, èl , qui pis est, la même couleur de convention, la même facture lâche et molasse, le même insouci de la nature; — c’est de l’aquarelle de 1820. Et cependant M. Girardet pourrait bien faire; il a le don de la mélodie, comme disent les compositeurs; il ne lui manque qu’un* peu de science harmonique.

Il y a, je crois, plus d’étude chez M. Lemmens, artiste de taient qui suit sans vergogne la voie de feu Th. Blanchard, le Plassan du paysage. J’ai remarqué plusieurs paysages de ce peintre touchés avec une merveilleuse finesse. Le tableau minuscule que nous voyons aujourd’hui chez Thomas : — Cours d'une rivière , bouquets d'arbres , lointain de maisons blanches et de collines , — se distingue par une couleur harmonieuse, une sage distribution de la lumière et une habileté de main qui affronte sans cru-

dite, en plein soleil, les plus petits détails de* plus extrêmes horizons. Et puis M. Leni mens fait gai , mérite bien grand puisqu’il est si rare.

Au-dessus de ce tableau, et, comme de juste, à la place d’honneur, Thomas livre à nos hommages un paysage de M. Théodore Rousseau. M. Rousseau n’est pas gai, c’est là son moindre défaut ; il est sévère et positif comme il convient aux gens sérieux. Ce n’est pas lui qui compromettra jamais sa dignité de chef d'école par un coup de soleil visant à l’effet, par une verdure tant soit peu luxuriante ; par un site accidenté, par une couleur franche, par l’apparence d’une touche facile. Voyez comme il pioche cette friche ingrate , semée de rocs à fleur de terre , et admirez aux prix de quelle sueur il en fait sortir une maigre moisson ! En véritable empirique, M. Rousseau n’opère que sur la nature à l'agonie. 11 lui faut un temps froid et pluvieux ou un ciel de plomb, une chaumine crevassée sous quelques bouleaux rabougris ou les ruesfangeuses d’un village aux murs de bauge, une

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rivière charriant lourdement son sable ou des marécages croupissants dans la grande lande. 11 faut surtout que l’exécution soit réaliste et que les crapauds vous sautent aux jambes, rien qu’a regarder en peinture la Mare de Barbison.

M. Rousseau n’en est pas arrivé là du premier coup. J’ai vu de lui , il y a quelques années, chez Weyî, un grand paysage bien bitumineux, assez pittoresque, et qui décélait une dextérité de pinceau digne de Koeckkoeck. Cet ouvrage, âgé de vingt-cinq ans, était peut-être une première audace, une protestation juvénile contre la queue de Berlin. Mais la réaction ne pouvait pas se contenter de la démolition des temples grecs: l’heure des forts coloristes avait sonné; le Salon devint bientôt une succursale de Y Ambigu, et chaque paysagiste du mouvement fit sa Tour de Nesle.

M. Rousseau fut un des plus fougueux champions de la nouvelle école. Qui ne se rappelle ces volets de marchand de couleurs, qualifiés d’études de ciels ; ces vues de villages au clair des toiles, à l’usage des chats ; ces tablettes de

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marbre moucheté, intitulées lisières de forêts ; ces arbres destitués de tout état civil, ces plantes imprévues dans toutes les Flores ; ces arlequins multicolores où le public pêchait des maisons, des bois, des prairies, des rivières, au hasard de la lorgnette! C’était de la peinture fantastique comme un conte d’IIotfman , humoristique comme une tragi-comédie de Cyrano de Bergerac, âpre comme un tourne-dos à l’ail de Cremer; et cependant on préférait encore cette saveur étrange à la sculpture glaciale d’Àligny et de Desgoffe. Ce chaos dura bien dix ans; après quoi M. Rousseau sentit le besoin de faire de l’ordre avec du désordre. Il écuma son pot (qu’on me passe l’expression) et obtint pour résidu, chose merveilleuse ! celte troisième manière, froide, contenue, maussade et volontairement maladroite, qu’il met incessamment au service des environs les plus désolés de la forêt de Fontainebleau.

Ce n’est pas sans hésitation que je formule cette critique. Je sais que M. Rousseau est un maître bien -aimé, je le reconnais tout le

premier pour un artiste hors ligne, et, abstraction faite de la pauvreté de ses motifs favoris, j’ai rendu plus d’une fois mentalement justice à son remarquable esprit d’observation, à la conscience presque exagérée de ses études de terrains, à la profondeur habituelle de ses toiles, à ses triomphes ordinaires sur les difficultés de la lumière et des ombres. Mais, le dirai-je, je redoute son influence, et je crains que scs imitateurs n’embourbent définitivement le chariot de l’art dans les fondrières de Barbison.

Pour moi, M. Rousseau est l’avocat très éloquent d’une très-mauvaise cause. Plaise à Dieu qu’il ne gagne pas son procès!

8 décembre 1858.

J’ai parte dans mon dernier article des paysagistes qui font toujours gai et des paysagistes qui font toujours triste. J’ai dit qu’à mon point de Yue les premiers étaient plus amusants que les derniers, et j’ai laissé mes lecteurs sous le coup de cette forte conclusion. Mais entre Héraclite et Démocrite, il y a place pour Platon, c’est-à-dire pour les éclectiques de la palette, pour ceux qui rient à leur soif et qui pleurent à leur faim.

MM. Français, Daubigny, Fiers, Dupré, Noël, Anastasi et bien d’autres, appartiennent à ce groupe.

M. Corot lui-même, malgré sa livrée nuageuse, n’est pas systématiquement ennemi de

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Ja joie ; seulement il rit en dedans. Il y a dans ses matins baignés de brouillards une certaine sérénité, une sorte de suavité champêtre dont il faut lui tenir compte. Voyez plutôt cette petite toile exposée chez Thomas et représentant un Matin dans une forêt : la rosée dépose son gris argentin sur la verdure ; les formes sont encore indécises; il fait frais à l’ombre, et le premier rayon du soleil, humide et blafard, n’est pas encore chaud. Mais on voit que l'atmosphère va bientôt se dégager de son enveloppe nocturne, on devine le papillon sous la chrysalide, on pense au ciel bleu et on se prend à remercier le peintre de sa bonne intention. M. Corot est, si Ton peut s’exprimer ainsi, le précurseur, le saint Jean du paysage aimable. Ce rôle en vaut bien un autre.

J’ai deviné en expiation de quelle tache originelle cet estimable artiste s’est fait le chevalier des brouillards. M. Corot n’est pas né sans bras comme Ducornet, et pourtan t T habileté de main lui fait complètement défaut; or, comme à l’époque de ses premières études la maladresse

36 L’ART DANS LA RUE.'

n’était pas encore une qualité, il s’est vu dans la nécessité de dissimuler sous un masque spirituel sa difformité native. De là ses travaux consciencieux et persévérants sur les crépuscules, les aurores, les matinées et les soirées chargées de vapeurs; ses véritables découvertes dans la gamme des verts et des gris, son exclusion motivée de toute couleur criarde, de toute forme accusée ; delà aussi ce profond sentiment de l’harmonie qui répand un charme tout particulier sur la gaze de ses tableaux.

Un peintre sans ficelles ne fait jamais souche. Cependant M. Corot a dans M. Chintreuil un fidèle disciple. Mais je me tais sur cet Elysée qui n’a pas encore hérité du manteau de son maître ;

Non licet omnibus addire Corotum.

Sauter de M. Corot à M. Sallzmann, la transition est rude. C’est (sans comparaison) traverser le Pont-Royal entre deux orgues qui n’ont pas pris le la. Les marchands n’en font pas d’autres; sous prétexte d’offrir un peu de tout aux amateurs, ils placent côte -à-côte des

L’ART DANS LA RUE

artistes d’humeur incompatible : Schcffer et Delacroix, Jongkind et Ziem, Millet et Baron, Corot et Saltzmann. Parlons donc sans plus tarder de M. Saltzmann, puisqu’ainsi le veut Thomas.

Le paysage de ce peintre, — Site dans les environs de Nice ou de Monaco , — est étrange d’aspect. Une pente escarpée, à peine ombragée par de maigres oliviers et parsemée de roches de ce calcaire provençal qui donne des ophtalmies, conduit péniblement vers une ville aux maisons blanches, assise sur le sommet d’un promontoire. Dans le fond, la mer ligurienne étale ses flots gros-bleu. Le ciel est torride ; le terrain, formé de détritus végétaux calcinés, est d’une couleur rose assez bizarre. 11 y a probablement de la vérité dans cette étude, mais il faut avouer qu’elle est peu séduisante à l’œil. La touche de M. Saltzmann n’a pas de largeur ; il pignoche et il manque de fini, c’est-à-dire qu’il n’a pas la qualité de son défaut. Je lui conseille de ne plus renier ainsi son maître Calame et de regarder quelquefois les tableaux de Cour-

L’ART DANS LA RUE

douan, le vrai peintre des rives marseillaises.

Mentionnons, chez le même marchand, un petit paysage de Troyon, — une Chaumière et

un chemin creux — que Ton prendrait! pour un Cabat et qui date du temps où l’on faisait la barbeaux tableaux. C’est un péché de jeunesse qui serait une vertu pour un artiste moins éminent.

Les jeunes peintres profilent volontiers de l’hospitalité de la maison Deforge. Elle donne souvent asile à des talents ignorés ou timides qui ne se croient pas murs pour la rue Laffitte, et dont les débuts redoutent le voisinage des célébrités. Voici, par exemple, une excellente peinture signée Magaud , — Pauvre glaneuse secourue par une jeune fille. Les figures , grandes comme nature , sont d’un beau style ; le dessin est correct, la couleur sobre, la manière franche. 11 y a aussi de bonnes qualités dans le paysage de M. L. Michelez. — Eau dormante entourée de grands arbres. Le coté droit et les fonds sont surtout très-bien traités; les massifs de gauche, peut-être un peu confus,

accusent une lutte opiniâtre et un travail sérieux, .le voudrais plus de variété dans les nuances des verts. M. Michelez me satisfera cet automne. Honneur à ces artistes qui pensent que Y on peut arriver à la réputation sans couper la queue de son chien.

Les paysagistes (épuisons-les, puisque nous les tenons) sont représentés cette semaine chez Beugnet par MM. Ziem , Anastasi et Fromentin. La Venise de M. Ziem, le grand coloriste et Pexcenlrique dessinateur, est toujours Venise la folle, car ses maisons dansent ; mais quelle palette ! M. Anastasi est tout entier, avec ses tons chauds, sa simplicité de lignes, son culte de la nature, dans le Soleil couchant sur V Escaut, toile de quelques pouces , dont le mérite est en raison inverse do la dimension. M. Fromentin prenait jadis des ébauches pour des tableaux; il parait que son année dans le Sahel lui a été profitable ; il y a bien encore un peu trop de lâché dans ses arbres et dans ses terrains, mais ses Chevaux arabes à la fontaine sont traités avec l’amour d’un indigène et sa couleur

est (Tune localité remarquable. C’est que M. Fromentin est un Algérien pur sang ; lisez plutôt la Revue des Deux-Mondes .

On voit chez Detrimont un autre paysage africain digne de fixer l'attention, — Halte de caravane dans une oasis , par M. Berchère. Cet artiste, rompu de longue date avec le ciel de l’Orient, a mis dans son exécution plus de finesse qu’à l’ordinaire. La composition est heureuse : fonds montageux, plan intermédiaire rempli par un arbre gigantesque sous l’ombre duquel s’arrêtent les chameaux fatigués ; sur le devant, la source désirée depuis tant d’heures par les bêtes et parles gens, et dans laquelle une douzaine de chiens efflanqués ont déjà plongé leurs museaux pointus. C’est, en somme, une œuvre recommandable. Je ne saurais non plus passer sous silence une petite étude très soignée de M. Ilerst, qui coudoie le tableau de M. Berchère , * — Lagune au soleil levant , à vol d’oiseau. Il était, à mon avis, difficile de rendre plus heureusement, quoique dans un cadre bien étroit, cet admirable réveil du jour qu’il m’a été

donné de contempler dans toute sa splendeur au milieu des lagunes du golfe de Lion.

Deux paysages de M. Iloguet complètent en ce genre les expositions de la semaine : l’un, chez Berville, Chemin aux abords d'un village ; — l’autre, chez Durand-Ruel , Déversoir d'un vieux moulin. La peinture de M. Iloguet ressemble beaucoup à celle de M. Eugène Cicéri. Il procède comme lui par teintes plates et recherche comme lui l’harmonie des gris. Il a une immense facilité, une adresse de bon aloi, et il sait intéresser son public par le choix de ses motifs pittoresques quoique simples. Mais, comme un bon nombre de peintres distingués, il a son tic. M. Iloguet ne fait ni gai , ni triste : il fait humide . Ah! s’il pouvait drainer ses «tableaux !

5 janvier 1859.

Vî.

C'est assez poursuivre dame nature en compagnie de nos paysagistes. Je l’ai entrevue dans le brouillard poétique de M. Corot, sur le bord des fontaines de M. Daubigny, derrière les saules de M. Lambinet, fugit ad sali ces ; mais la belle est farouche lorsqu'elle se fait campagnarde, ne l’approche pas qui veut, et pour un sourire qu’elle accorde à M. Français, son visage a cent grimaces pour M. Rousseau. Voyons si nos peintres d’histoire et de genre sont plus heureux. Aussi bien, j’ai sur mon calepin une longue liste de tableaux, créanciers impitoyables qui frappent depuis plus de six semaines à la porte de ce feuilleton.

Saluons d’abord comme une sainte relique cette Marguerite à la fontaine , d’Àry Scheffer, qui a honoré pendant quelques jours la vitrine

L’ART DANS LA RUE. M

de Durand-Ruel. Celte page remarquable, datée de 1858, est en quelque sorte le testament du grand peintre : elle lègue aux partisans de M. Eugène Delacroix la tempérance dans la couleur, aux frénétiques de M. Ingres la modération dans le dessin, aux nombreux enfants de M. L. Cognet l’élévation dans le sentiment, aux fourvoyés de M. Couture la forme, le style et la pensée, c’est-à-dire l’art tout entier. Et quelle leçon pour les Marguerites de notre temps ! quelle éloquence dans ces yeux sans larmes ! quelle douleur navrante dans ce retour vers un passé perdu pour jamais ! Avec quel accent toutes les voix de son cœur ulcéré crient aux jeunes tilles : l’Amour, c'est l’Enfer;

Lasciate ogni spcranza, voi chi entrate I

Nous retrouvons Faust et Marguerite chez Cachardy, avec la signature Voillemot. Cette fois, la pauvre enamourée écoute, au clair de lune, les déclarations brûlantes du bel étudiant. La composition est intéressante et l’exécution soignée; mais je n’aime pas cette teinte unifor-

44 L’ART DANS LA RUE

. rrjémcnt violâtre qui donne à la toile un fâux air de camaïeu.

M. Théodore Frère vide décidément ses riches cartons, à la grande joie des pauvres diables qui ne peuvent connaître l’Orient qu’en peinture. Je ne reviendrai pas sur les brillantes qualités de cet artiste, et je me bornerai à signaler : un Intérieur de bains de femmes , chez Cachardy ; une Hue par le soleil levant, chez Thomas ; un Campement de fellahs près de la porte de Boulah, au Caire, chez Picart. M. Ziern, de son côté, a tiré de sa palette un splendide rayon et l’a déposé chez Burand-Ruel , sous la forme d’une Vue de la Corne d'Or au soleil levant . Louer la couleur de Ziem, c’est un éloge banal ; mais ne pas blâmer son dessin, voilà qui est moins ordinaire, et partant, plus délicat.

De l’Orient à l’Espagne, il n’y a qu’un pas; il est fait par M. Reynaud ; mais ce peintre exploite moins la patrie du Cid que la terre classique de Sancho Pança. En véritable élève de Toubon, il se complaît dans les vieilles posadas dont les murs crevassés se tordent au soleil

comme le fer au feu ; il affronte la cendre de ces campagnes provençales qui nourrissent maigrement de tristes oliviers; il se hasarde dans ces rues de village étroites et tortueuses, encombrées de cahutes grimaçantes, de petits ânons et de mules efflanquées. Un des tableaux de M. Reynaud, — Montreurs de singes et de chiens savants à la porte d une firme, — était exposé il y a quinze jours chez Cachardy ; on voyait en même temps, chez Beugnet, une autre toile du même artiste représentant un Muletier et son équipage traversant à l’aube du jour une place de village . Il y a de la vérité dans les ouvrages de M. Raynaud; sa couleur est chaude, quelquefois étouffante; ses compositions, simples comme les scènes qu’elles retracent, ne sentent ni l’effort, ni l’envie de viser à l’effet.

Si les tableaux que M. Th. Frère compose en Orient débarquent fidèlement dans les ports de la rue Laffitte, ceux que M. Ed. Frère peint à Paris ne sont plus visibles qu’à Londres. Ce passage à l'ennemi (l’art n’a pas de plus cruels ennemis que les Anglais) prive un charmant

46 L’ART DANS LA RUE

talent de ses admirateurs naturels. Berville a exhibé dernièrement une toile encore française de cet aimable peintre, — Deux Enfants mangeant à la même écuelle, — et j’ai pu applaudir une dernière fois peut-être à cette naïveté de composition, à celte finesse d’exécution, à ce sentiment du vrai qui caractérisent les anciens ouvrages de M. Ed. Frère. Je me suis livré à celte contemplation laudative avec d’autant moins de réserve que (si j’en crois les indiscrétions) les exigences mercantiles de la froide Albion engourdiraient un tant soit peu la verve de notre déserteur. Quoiqu’on fasse, l’inspiration n’a pas d’échéance fixe ; lorsqu’on la traque à heure dite, elle se cache derrière le métier, elle fait place à la marchandise, et elle échange sa poésie contre ce prosaïsme qu’un peintre spirituel, quoique positif, appelle en langue de tapissier le fait et fourni.

Je parierais, par exemple, que M, Trayer ne s’est pas encore vendu à nos avides voisins. J’en ai pour garant la conscience qui se révèle dans son tableau exposé chez Durand-iluel, —

Jeunes dames faisant des fleurs artificielles . — 11 est facile de voir que, pour en arriver à ce degré de perfection, l’artiste n’a pas travaillé la montre à la main.

Quand la réputation vient saisir brutalement un peintre in cuneis , on peut pleurer d’avance sur son avenir. Porté aux nues pour une qualité exclusive, si, ce n’est pour quelque défaut piquant, il croit consolider son succès en devenant excentrique et bizarre, ou en donnant à son joli travers les proportions d’un vice radical. Dès lors, c’en est fait de lui ; il vit ce que vivent les crinolines, l’espace d’une mode ; et ses ouvrages vont bientôt rejoindre à la friperie les troubadours de l’école de Lyon. La critique ne saurait donc trop prémunir les jeunes auteurs contre les dangers delà popularité. Aussi, lorsqu’un débutant d’intelligence est en passe de devenir la coqueluche de son quartier, je crois de mon devoir de lui administrer tout d’abord une correction amicale.

Ainsi vais-je faire à l’endroit de M. Ch. Moreau, dont le nom se lit au bas de quelques

toiles exposées chez Thomas. M. Ch. Moreau aime la peinture intime; j’ai remarqué sa Chambreüe d'écolier , sa Jeune ouvrière dans une mansarde , sa Jeune femme en robe gris-perle , sa Grand’mère malade , et j’ai trouvé dans ces tableaux un sentiment t ès bon. Mais au lieu de pratiquer la peinture large, étudiée, sérieuse de Metzu et de l’auteur du petit diamant attribué à l’un des Lenain ( n° 378 de l’école française Musée), au lieu de suivre les traces d’Ed. Frère etd’Àlf. Stevens, il s’engage dans la manière illustrée jadis par G. Dow et Miétis, et dont Flassan et Willems sont, de nos jours, les plus heureux tenauts. Libre à lui : Metzu et G. Dow sont de grands maîtres; Frère et Willems ont beaucoup de mérite. Mais qu’il y prenne garde; si le genre beurré conduit (pour peu que la main s’y prête) à cette honnête médiocrité dont raffolent les bourgeois, il mène rarement à cette supériorité réelle devant laquelle les gens de goût s’inclinent. Le blaireau est pour les peintres incomplets ce que la pédale est pour les pianistes impuissants : un moyen

L’ART DANS LA RUE

de dissimuler la grossièreté de la trame, les fausses notes du modelé, la pauvreté de l'harmonie. C’est au blaireau que 1’ on doit les tètes de poupées d’Allemagne et les vêtements de fer-blanc; il passe son éponge égalitaire sur les qualités et sur les défauts; il loge à la même enseigne les artistes et les rapins. Et c’est précisément parce que ce faire pitoyable exalte les barbouilleurs, qu’il devrait déplaire aux peintres d’avenir, à ceux qui pourraient s’ils voulaient, comme M. Moreau.

Je n’adresserai pas le même reproche à M. Brillouin, peintre de talent, qui, après une marche quelquefois pénible et inégale, a conquis une belle place dans la galerie Durand- Ruel par son tableau de Rembrandt dans son ale ■* lier. L’éminent artiste, debout, sa palette à la main, vient de consulter un carton entr’ouvert sur une table et regarde attentivement son chevalet. La figure, très-bien modelée et d’une grande ressemblance, est prise, pour ainsi dire, sur le fait; rien de prétentieux, rien de forcé dans l’expression ; du sérieux, de l’application,

L’ART DANS LA RUE

de l’élude, de la puissance de conception et d^exéculion, voilà ce qu’on lit dans la physionomie de Rembrandt. Le costume, simple et sévère, est bien celui qui convient au personnage ; les accessoires sont traités avec soin, et la lumière tamisée qui pénètre dans l’atelier rappelle les effets de prédilection du maître de Gérard Dow.

J’espère que nous retrouverons à la prochaine Exposition le remarquable ouvrage de M. Brillouin.

3 février 1859.

Les peintres ordinaires de la rue Laffite font relâche pour les dernières répétitions de la

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grande tragi-comédie intitulée : Exposition de 1859. Chacun se recueille comme à la veillée des armes, chacun affile sa bonne lame, chacun cherche ses tenants. Non que le temps des sanglantes batailles du classisme et du romantisme soit revenu ; grâce à Dieu et à quelques concessions, les anciens adversaires se touchent la main. Aujourd’hui l’Exposition n’est plus un duel à mort, c’est un brillant tournoi en l’honneur de la plus belle partie du genre humain : les millionnaires.

Donc il y a pour le quart d’heure disette presque complète de nouveautés chez Beugnet, Caehardy et consorts. C’est le destin! il faut que le Vaudeville démuselle ses vieux ours pendant la canicule ; il faut que le Constitutionnel promène son serpent de mer pendant l'intervalle des sessions législatives ; il faut que les marchands de tableaux exhibent leur bric-àbrac six semaines avant l’Exposition.

Je vais pêcher à la hâte les rari liantes de ce gurgite vaslo , sauf à conduire ensuite mes bien aimés lecteurs vers la chatière d’un atelier qui

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dévoilera ses mystères à leurs yeux indiscrets.

On voit, ou l’on a vu, chez Cachardy, un Salon oriental , de M. Th. Frère, tableau très digne de ses aînés, chaud de ton et d’un fini précieux, une Vache et des Poules , de M. J. Stevens, peinture solide et vraie, mais un peu brutale pour sa petite taille, une Prairie avec animaux , aux abords d’un fleuve, de M. Troyon, toile grassement, savamment et consciencieusement peinte, enfin, le Cours d\me rivière , par M. Daubigny, l’amant heureux des napées et des naïades. Chaque peintre a son cachet: celui de M. Daubigny est la distinction ; il poétise tout ce qu’il touche, et, par cela meme, il néglige un peu la forme. Les canards seront peut-être pour M. Lambinet, mais les cygnes préféreront M. Daubigny.

M. fiers t se distingue, derrière la vitrine de Detrimonl, par une bonne étude représentant un Torrent. Les terrains sont bien touchés et le ciel est lumineux. J’aime moins le Canal hollandais, avec moulin à vent obligé, du même au- , teur. Un peu lourde quoiqu’un peu sèche, celte

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peinture rappelle le faire de M. Jongkind et donne une assez triste idée de la patrie du hareng saur.

Une lecture à Vhôtel de Rambouillet , tel est, je suppose, le titre d’un tableau de M. Jacques Léman , exposé chez Deforge. Les sujets de ce genre ne sont pas neufs, mais ils ne manquent jamais leur effet lorsque les groupes sont bien disposés, que les têtes sont ressemblantes et surtout qu’il y a au bas du cadre une petite table des noms, avec croquis en regard, à l'usage des ignorants. L’œuvre de M. Léman témoigne d’une grande facilité ; sa composition a de l’intérêt, et il a évité l’habit d’Arlequin, ce qui n’était pas chose facile avec vingt figures féminines, éblouissantes de soiries, de moires, de perles, de fleurs, de guipures. Son Corneille, le seul habit noir de la bande , plane comme un dieu sévère et majestueux au milieu de cet Olympe enrubanné.

Comment passer du salon de la belle Julie d’Àngennes à la bergerie de M, Jacque ? Il est vrai que cette adorable petite bergerie est

située rue de la Paix , chez Durand-Ruel , et que (n’en déplaise aux dames du grand siècle) les artistes qui consacrent aujourd’hui leur pinceau à la giorifîcation des races porcine , ovine et bovine, sont parvenus à nous faire aimer avec passion la société des bêtes. Or, personne n’a vécu plus intimement avec ses modèles que M. Jacque , personne ne connaît mieux leurs mœurs et ne proclame plus haut leurs qualités. Pour lui, la basse-cour n’a plus de secrets ; il a traversé les cochons avant d’arriver aux poules, et le voilà qui s’attaque aux moutons avec la supériorité que donnent l’expérience et l’esprit d’observation. Si M. Jacque n’était pas peintre d’animaux , il serait un excellent valet de ferme. Que dis-je? il est tout à la fois peintre distingué, théoricien plein de mérite, économiste rural de première force, peut-être bien éleveur couronné à Poissy ou fermier médaillé aux comices agricoles, maître Jacques, en un mot , pour finir par un mauvais calembourg. Ài-je besoin d’ajouter que son mouton, son

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agneau et ses poules feraient envie à Paul Potter et à Karel-Dujardin?

Il y a bien encore en deçà et au-delà des ponts, chez Durand-Ruel, Picart et Thomas, quelques tableaux qui mériteraient une mention spéciale, par exemple : des Animaux passant un gué , de M. Troyon ; un Vieux bûcheron, tout couvert de ramées, de M. Marsaud ; des poules et un Paysage coquet, de M. Lemmens ; une Plaine plantée d'arbres, de M. Th. Rousseau ; des Chaumières et un cours d'eau , de M. Lambinet ; un Cours d'eau et des cabanes , de M. Eug. Cicéri, le frère Siamois de M. Hoguet; des Barraques et un cours d'eau , de M. Deshayes, le Chintreuil de M. Cicéri ; une Allée de pommiers , de M. Chintreuil, le Deshayes de M. Corot... mais la main me démange, et j ai hâte de frapper à la porte que M. Bénédict Masson veut bien nous entrebâiller.

Cet artiste a puisé le sujet de son tableau d’Exposition dans l’histoire romaine. Flaminius, nommé consul pour la seconde fois, se dérobe aux féeries latines et court, avec ses vaillantes

légions, à la rencontre d’Anqibal. Il arrive sur les bords du lac Trasimène et adosse son armée aux rochers des Appennins, en attendant que la lumière du jour lui permette d’aller chercher son adversaire sous les murs de Cortone.

Mais le consul a compté sans l’astuce punique. Annibal, prévenu de sa marche, a fait occuper les gorges des montagnes par les hordes à demi sauvages de Baléares, d’insubriens et de Gaulois qu’il traîne à sa suite ; lui-même est venu s’établir avec ses troupes régulières à l’entrée de la plaine, et lorsque l’aube paraît, les Romains reconnaissent avec effroi qu’ils sont tombés dans une embuscade.

Bientôt les colonnes d’Annibal s’ébranlent , et roulant comme des avalanches du sommet des montagnes , elles écrasent les premières lignes romaines. Cette attaque jette le trouble dans les rangs mal formés, l’épais brouillard qui s’élève du lac augmente la confusion, et la terreur ne tarde pas à s’emparer des soldats de Flaminius.

Seul, au milieu de l’effroi général, dit Tite-

L’ART DANS LA RUE

Live, le consul se montre calme et intrépide. Il parvient à rallier ses troupes en leur parlant de Rome, et il les exhorte à s’ouvrir un passage le fer à la main. Vains efforts ! Malgré des prodiges de valeur, les Romains, serrés de plus près par leurs innombrables ennemis et refoulés dans le défdé par les charges de la cavalerie carthaginoise, comprennent qu’il ne leur reste plus qu’à vendre chèrement leurs vies.

Alors commence un combat homérique.

Groupés autour de Flaminius, les légionnaires se battent avec tant de fureur qu’un tremblement de terre déchire le sol et fait crouler des montagnes avec un bruit affreux sans qu’un seul des combattants s’en aperçoive. L’action dura trois heures, jusqu’à ce que la lance d’un Insubrien vînt percer Flaminius au milieu des cadavres amoncelés de ses braves compagnons.

Raconter la bataille, c’est raconter le tableau. L’œuvre de M. Masson, traitée à la Decamps, est effrayante de vérité ; les épisodes multiples d’un combat corps à corps ne nuisent pas à l’unité d’action; Flaminius et scs fidèles dominent

L’ART DANS LA RUE

toute la scène par droit d’héroïsme, On ne songe pas à Annibal. Que viendrait-il faire ici? C’est le rnori yro patriâ que M. Masson a voulu traduire, Lorsque la victoire est du côté de la ruse et des gros bataillons, le profit appartient au vainqueur, mais la gloire est pour le vaincu. A Léonidas, les Thermopyles ; à Flaminius, Trasimène.

Et maintenant, vous tous qui me lisez, je vous convie, au Palais-de-l’Industrie, devant cette page de Bénédict Masson.... j’allais dire de Salvator Rosa.

12 février 1859,

vin.

Avant de passer de la rue au Salon , j’ai voulu jeter un dernier regard sur cet artistique quar-

LART DANS LA RUL

tier Laffitte, but quotidien de mes pèlerinages digestifs. J’ai voulu lui donner l’adieu d’un homme qui échange le grand air, le cigare, l’heure du loisir, la libre et silencieuse observation, contre une atmosphère chargée de chaleur, de foule, de senteurs au musc et au caporal, de prétentions ridicules, de lazzis impertinents et de sentences Joseph Prudhomme.

A cette approche du grand jour je comptais peu sur les habitués. Je me trompais, ils y étaient tous : Fichel, de Dreux, Guillemin, Jacque, Ronvin, lîofer, Chintreuil, Saltzman, Deshayes, etc., tous dignement représentés, comme gens qui peuvent répondre à plus d’un appel et qui n’ont pas besoin de dépouiller saint Pierre pour habiller saint Paul.

Le fait est que plus d’un tableau exposé cette semaine chez les marchands figurerait à bon droit au Palais-de-i’ïndustrie.

M. Fichel a confié à la vitrine de Thomas une Parité d'échecs aussi étonnante que celle jouée dernièrement au café de la Régence par le fameux Morphv. C’est prodigieux de fini. La

L’ART DANS LA RUE

composition se recommande par une simplicité qui n’exclut pas l’intérêt : un monsieuren habit, veste et culotte d’étoffe blanche (costume Louis XV, comme de juste), tient délicatement un cavalier entre l’index et le pouce; son adversaire, jeune homme en habit, veste et culotte d’étoffe rouge, le regarde d’un air un peu narquois ; une jeune femme, debout, suit la partie; une autre, assise, interrompt sa couture pour examiner le coup. Ce quator est bien groupé ; la couleur est harmonieuse et le jeu des physionomies très vrai. Abstraction faite du genre qui a beaucoup à se faire pardonner, le tableau de M. Ficbel peut lutter avec ce que les Flamands léchés ont laissé de plus parfait. Cette peinture n’est pourtant pas exemple des défauts ordinaires; elle est ivoire et un peu sèche dans quelques contours. J’excepte de ce reproche la jeune femme assise, morceau réellement irréprochable. M. Fichel serre de près M. Plassan. On disait déjà : tableau Plassan à l’œil ; on commence à dire : peinture bien Fichelée.

Pourquoi mettre en regard de cette toile si

délicatement touchée un cheval affligeant de M. de Dreux? Thomas n’a-t-il donc pas en réserve quelque dogue ou quelque griffon de ce trop habile maître? M. de Dreux comprend maintenant que l’écurie l’abandonne; il se réfugie dans le chenil, et il fait sagement. Sans renoncer h la peinture de chic, si chère à son cœur, il possède l’art de saisir à la volée les us et coutumes de la gent canine. Voyez chez Weyl cette Meute bondissante et grinçante, et chez Durand Ruel ce Doguin en contemplation devant le cadavre d'un renard! Certes on ne peut contester la verve et le bonheur de ce prolifique pinceau. Plaise à Dieu que M. de Dreux, déjà désillusionné à l’endroit des chevaux, ne s’écrie pas un jour avec Daumier : On n'est jamais trahi que par les chiens !

Pardonnez, chers lecteurs, à mes pitoyables sottises par à peuprès comme je pardonne à Cacliardy cet Arnaute, façon Delacroix, accroupi d’une si singulière manière entre les jambes de son cheval. Que fait cet Arnaute? J’ai surpris à son sujet une conversation rabelaisienne que je

L’ART DANS LA RUE

m’abstiendrai de reproduire. Les causes grasses ne se plaident pas en carême.

On voit, chez le même marchand, un Enfant au lézard , signé 11. Hofer , étude assez bien dessinée et peinte avec hardiesse. M. Hofer sacrifie peu aux grâces. On connaît , en fait de couleur, la recette actuelle de son maître : 20 parties de suie mélangées dans 80 parties d'eau de lessive. Je ne dis pas que M. Hofer suive à la lettre cette formule de M. Couture, mais, pourtant, plus d’une mère de famille serait tentée de passer son enfant à l’éponge.

Il n’y aurait pas non plus grand mal à dénoircir cette Religieuse de M. Bonvin, qui avoisine l’enfant de M. Hofer. M. Bonvin est un amant de la vérité ; ses écoles, ses petites sœurs, ses bonnes femmes sont marquées au cachet du naturel, et la naïveté de ses sujets a fait les trois quarts de sa renommée. Cette renommée grandirait encore, si M. Bonvin modelait ses chairs, assouplissait ses étoffes et cessait d’employer les tons noirs à haute dose. La manie du noir en a perdu beaucoup, et des meilleurs; M. Armand

L’ART DANS LA RUE

Leleux, malgré tout son talent, est une des victimes ordinaires du noir. Que M. Bonvin y pense sérieusement.

Les Amants béarnais, de M.Guillemin, visibles chez Beugnet, n’ont pas ce défaut. Cet artiste ne souffre pas la moindre impureté sur sa palette ; il ne se sert, comme on dit, que de couleurs fines qui n’offensent ni l’œil ni l’odorat. Et puis sa main est si légère, ses compositions ont tant de grâce, sa facilité d'exécution est si prodigieuse et sa puissance de production si exubérante, ses amoureux en bérets et capelines rouges sont si propres et si coquets, que M. et Mme Lé Maire doivent être contents, Cependant je ne suis jamais complètement rassuré sur M. Guillemin ; il me fait l’effet d’Aristide , et j’ai peur que ses mérites à jet continune finissent par ennuyer les Athéniens.

Je n’ai pas la même crainte pour M. Jacque. Ce peintre est en dehors des revirements de l’opinion, parce qu’il y a chez lui science et conscience. J’ai parlé dans mon dernier article d’un adorable coin de bergerie exposé chez Durand-

L’ART DANS LA RU1Ï

Ruel ; Beugnet nous montre aujourd'hui certains moutons gros comme des mouches, dont la facture magistrale rappelle les petits Paul Potier. Par ses écrits, ses dessins, ses gravures sur bois , ses eaux fortes et ses peintures, M. Jacque appartient à la vaillante génération des animaliers flamands du dix-septième siècle.

Nous sommes en plein carême, temps de pénitence et d’expiation. Or, quelque débonnaire qu'il soit, un critique a toujours des pardons à demander, des oublis h réparer, des actes de contrition à faire.

Je m’accuse de n’avoir jamais parlé d’un paysagiste modeste et méconnu , qui bravait quelquefois la rampe de la rue Laffitte et dont les ouvrages attestent, sous les dehors d’une grande facilité, des éludes très-sérieuses et un profond sentiment des beautés de la nature. Cet artiste, mort, hélas! pour l’art, est M. Justin Ouvrié. Je le dis à haute voix (et il faut un certain courage pour faire cette déclaration), le sillon creusé par M. Justin Ouvrié n'a pas été improductif. Je me tais sur son ha*

L’ART DANS LA RUE

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bilelé de main, on lui en a trop souvent et trop injustement fait un crime. Mais qui pourrait i ai refuser une charmante couleur, une entente merveilleuse de la perspective aérienne, un choix de motifs des plus intéressants? Si son feuillé, trop copié sur Berlin et Valencienne, a prêté jadis à la critique, personne assurément n'a mieux éclairé un ciel et n’a donné aux eaux plus de transparence, personne n’a mieux compris la peinture des monuments et n’a fait voyager plus agréablement ses spectateurs par les cités les plus pittoresques de l’Europe. Et puis, nos arrière-neveux, pour peu qu’ils soient archéologues, ne lui sauront-ils pas gré d’avoir portraituré au vif ces villes hollandaises, rhénanes, anglaises, françaises du dix-neuvième siècle qui conservent encore intacts quelques débris du passé? C’est là une sorte de mérite qui a bien son prix ; c’est ce qui donne un attrait de plus aux ouvrages de Boudewins et de Van der Heyden, et c’est ce qui assurera dans l’avenir le succès des œuvres, d’ailleurs si recommandables, de M, Justin Ouvrié.

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Je m’accuse ensuite d’avoir jugé un peu trop vite M. Saltzmann. Mais aussi, c’est sa faute; pourquoi va-t-il dévoyer dans une toile de six pouces un talent fait pour les grandes machines. En voyant hier, à distance, chez Deforge, la Campagne de Rome de cet artiste, en admirant cette ampleur de style, cette largeur d’exécution et cette sobriété de couleur, j’ai pensé, je l’avoue, àM. de Curzon,et j’ai été fort étonné déliré dans un coin le nom assez mal sonnant à mon oreille de M. Saltzmann. Le ravin et le pont qui forment le premier plan sont traités de main de maîlre ; la grande plaine traversée dans le lointain par les ruines d’un aqueduc antique et qui va mourir comme une mer sans vagues aux pieds de la mon •

tagne du dernier plan, est peinte dans une gamme

très-juste et très-locale; le ciel un peu brumeux et assez triste, quoique sans nuages, est imprégné de cette chaleur lourde qui prod uit la malaria; bref, c’est l’Italie romaine dans sa décevante quoique majestueuse réalité. Cette page fait honneur à M. Saltzmann ; elle le réhabilite dans mon esprit comme artiste sérieux, -et j’espère que ces

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lignes me réhabiliteront à ses yeux comme critique impartial.

Je n’ai jamais manifesté une tendresse bien violente pour M. Chintreuil. En peinture comme en littérature, je tiens les imitateurs pour des traîtres : traduttore traditore , et M. Chintreuil a souvent trahi M. Corot. Cependant, je m’empresse de reconnaître que cet artiste, dont les tableaux habituels semblent vouloir élever la maladresse à la hauteur d'un principe, a commis cette semaine une étude excellente, suave comme un Corot réussi et adroite comme un bon Français. Cette peinture, exposée chez Detrimont, représente une Fondrière au milieu des bois. On est au printemps ; le jour pointe; l’eau est morne, et les terrains qui s’escarpent en montant vers la lisière du fourré, baignent dans cette prénombre vaporeuse qui précède le premier rayon. À l’arrière-plan, des silhouettes de grands arbres encore décharnés tranchent sur la lumière du ciel. Une cigogne assiste, du haut de sa patte, à ce réveil silencieux de la nature. Quoique trop peu vertueux pour avoir

vu souvent lever l’aurore, je comprends la vérité de cette scène; je nie complais dans ce calme, dans celte harmonie ; j’admire cette justesse et celle finesse de Ions, cette légèreté de touche, et (que M. Chintrcuil me le pardonne) celte habileté d’exécution.,. Puisque vous le pouvez, soyez donc adroit, monsieur Chintrcuil, et rappelez-vous que ceux qui prêchent la maladresse sont des renards sans queue.

21 mars 1859.

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