XI
PAYSAGISTE6 Orientaux. — MM. Fromentin, Gustave Boulanger, Berclière, Théod. Frère, Bclly, Zicni, de Tournemine, Dehais, de Bar, Grolig, Léon Robert, Pasini.
Le groupe des paysagistes orientaux nous a donné cette année d’excellents ouvrages. M. Fromentin, le peintre-littérateur, s’est placé de prime-saut à la tete de nos Algériens par son Audience chez un khalifat , ses Bateleurs nègres,
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son Siroco , sa Rue à El-Aghoual et son Souvenir de l'Algérie. Chacun de ces tableaux mériterait une monographie ; je me borne à dire qu’ils sont bien composés, superbes de couleur, et que leur exécution est ferme et correcte quoique légèrement anguleuse. J’aime surtout ces Kabyles enveloppés dans leurs burnous, qui font la sieste devant leur portes par une chaleur de cinquante degrés centigrades. C'est là du vrai ciel d’Orient, comme n’en font pas les mamamouchis de la peinture.
M. Gustave Boulanger s’est aussi lancé dans une spécialité qui ne semblait pas l’affaire d’un néo-grec. Il y a peut-être moins de couleur locale dans son paysage algérien, mais les personnages sont excellents. Un musicien du crû joue de cette espèce de flûte à l’ognon qui est le biniou du Sahel. Trois ou quatre rallias l’écoutent et se plongent avec volupté dans la mélancolie des airs nationaux. Le fini des types rappelle les charmantes études de pifferari, de M. Gérôme.
M. Berchèrc a deux tableaux très remarqua-
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blés, le Simoun , brûlante page qui oppresse le spectateur à l’égal des chameaux, et les Colosses de Memnon pendant Pinondalion du Ntl , gigantesque bain de. pied dans une gigantesque baignoire. Les nombreuses toiles égpytiennes de M. Th. Frère sont aussi très réussies; j’ai remarqué surtout le Harem, le Bain , le Campement de fellahs ei les Ânes et amers. M. Frère est peut-être un peu trop propre, un peu trop ambré pour le pays de la guenille, mais on reconnaît pourtant qu’il s’est efforcé de rendre ce qu’il voyait; et puis on nejperd pas facilement l’habitude de se laver les mains.
Les paysages égyptiens maritimes de M. Belly ont un grand mérite d’exécution; on retrouve l’élève de Troyon dans la Digue au bord du Nil , sur laquelle chemine un troupeau. La Plaine de Djiseh est aussi un très bon ouvrage ; seulement, si j’en crois M. Ziem, le soleil couchant est plus chaud dans ces parages ensablés. À propos de M. Ziern, si vous craignez les ophtalmies ne regardez ni Damanhour , ni Gallipoli , ni Constantinople, ou prenez des lunettes bleues. Un
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peu moins de scintillement, un peu moins de tatouillage n’auraient pas nui à ces tableaux exécutés d’ailleurs avec l’immense facilité de brosse et la véhémence de couleur dont M. Ziem a donné déjà tant d’éblouissantes preuves. J’avoue queM, de Tournemine, dans ses tableaux moitié paysages, moitié marines, me semble infiniment plus vrai. Cet artiste a pleinement justifié cette année la distinction dont il a été l’objet en 1853 ; son Départ d'une caravane, son Café en Asie mineure , ses Habitations près d' Adaîia sont touchés avec une perfection exempte de toute sécheresse et témoignent d’un sentiment exquis de la couleur.
Je ne sais pourquoi on a relégué dans un arrière-salon la Moisson en Egypte , de M. Déliais. Ce paysage oriento-réaliste eût été mieux à sa place près des Moissonneurs bretons de M. Leleux, et des Glaneuses artésiennes de M. Breton, Il eût été curieux de voir aux prises des travailleurs de pays si différents. Ceux de M. Déliais me semblent très authentiques : la couleur est chaude et les craquelures d u terrain prouvent
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surabondamment que le soleil visite toujours les campagnes d’Héliopolis.
11 y a un grand cachet de vérité et de belles qualités d’exécution dans la Vue des pyramides de Giseh, par M. de Bar, et surtout dans la Vue de la Bouzzaréah , près d’Alger, par M. Grolig. Un autre paysage oriental a longuement attiré mon attention, c’est la Montagne de la Joue-Rose , par M. Léon Robert. Ce ciel bleu indigo, ces montagnes roses à reflets violets, cette plaine de de granit rose profondément labourée par un mince ruisseau qui nourrit quelques rares palmiers, cette tente, cette caravane et cette chaleur du Sahara ont beaucoup de caractère et ne peuvent qu’être vrais. M. Robert a la touche extrêmement fine, et ses combinaisons de tons révèlent un coloriste chercheur et consciencieux* De tous nos peintres cosmopolites, et ils sont nombreux, M. Pasini aura le prix de distance, sans compter un bon accessit d'exécution. Cet artiste a demandé ses sujets à la Perse, le pays des roses, et Dieu sait quelle verdure il en a rapportée ; en tous cas, il n’est pas tom-
• bé dans le rebattu. Il y a une pléine mesure d’étrangeté dans le Passage d’une caravane “par les défilés du Khorassan , et dans le départ pour la Chasse dans les 'plaines d’Ispahan. Ceux qui aiment le règne minéral doivent être contents. A coup sûr, je crois M. Pasini fort sincère, mais je n’aurai garde d’y aller voir.
Vous tous qui connaissez le Yal-Fleury, Montretout et le lac d’Engliien, regardez l’Orient de nos peintres et comprenez enfin votre bonheur ;
O beali nimium !...
10 juillet 1859.
Paysagistes méridionaux. — Italie , Espagne , Suisse , France méridionale. — MM. Lapito , Jules Coignet, M,le Sarrazin de Belmont , MM. de Fontenay, Jonas, Achenbach, de Curzon, Lecointe, Saltzmann , Gourlier, llod. Lehmann, Sebron, Dauzats, Guillaume , Karl Girardet , Hugard , de Meuron , Magaud , Poinsot , Imer, Grésv, Courdouan, Domin, Baron , Monnier de la Sizeranne , Capelle, G. Colin, Busson, Pelegry, Th. Rousseau.
Après l’Orient, nos peintres touristes nous donnent l’Italie et l’Espagne, pays bien aimés du soleil et dont les montagnes et la luxuriante végétation valent pour le moins les rochers du Ivhorassan et les sables du Sahara.
C’est M. Lapito qui nous ouvre la porte avec sa Route de la Corniche et sa Vue de Menton ; M. Lapito , une illustration passée, qui a le grand tort de croire aux rochers , aux lacs , au ciel bleu, aux villes coquettes ; M. Lapito, qui
exagère i’exécution lorsque d’autres en font fi ; M. Lapilo , qui cherche à faire de la couleur agréable lorsque d’autres font du barbouillage hideux ; M. Lapito, que l’écoîe du laid met au ban des artistes, beaucoup plus pour ses qualités incontestables que pour ses défauts réels. Est-ce à dire que je me pose en panégyriste de M. Lapino ? non ; je reconnais que ce peintre est tombé dans la sécheresse, qu’il manque souvent d’harmonie et d’air , qu’en dépit de ses efforts sa couleur est quelquefois fausse et crue , qu’il n’est pas toujours heureux dans son feuillé, que scs terrains n’ont pas toute la fermeté désirable, qu’un arrangement habile, mais cependant conventionnel, se révèle dans ses premiers plans ; qu’il ne possède pas un sentiment local bien prononcé et que son Italie est la sœur jumelle de son Auvergne. Est-ce assez? J’ajoute, si l’on veut , que sa manière manque de plus en plus de largeur et qu’elle appauvrit la nature à force de recherche minutieuse. Mais je ne lui fais pas un crime de ses préférences et de ses flatteries pour les beaux sites; je rends hommage à son
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adresse de main et à son désir d’être exact , et je me rappelle axée plaisir les paysages lumineux, corrrects et élégants qu’il produisait jadis. Aujourd’hui même que je me défie de ce postillon enrubanné , je me laisse guider complaisamment par lui dans les rues de Menton et à travers les sinuosités de la Corniche.
M. Jules Coignet est-il plus vrai? non; il place sous la même latitude les Etats Romains , la Suisse, la Forêt-Noire, l'Egypte et la Normandie. Seulement , pour se mettre à la mode , il s’essaie dans une manière moins étroite et moins faite ; mais il perd en fini sans gagner en solidité. On ne se refond pas , et lorsqu’on a passé trente ans de sa vie à chanter la la la itou dans un Tyrol d’opéra-comique, on n’est guère en état d’exécuter une symphonie de Beethoven.
Je mentionnerai, à titre de simple renseignement topographique, les Vues de Florence , de Naples et de Rome , par Mlle Sarrazin de Bclmont ; le Golfe d’ Ajaccio, par M. de Fontenay; les Vues de Sarlène et de Cahi: par M. Jonas, et je m’ar-
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rêterai au plus remarqué des paysages bâtis de l’Exposition , au Môle de Napïes , par M. Oswald Achenbach. Le soleil couchant illumine dans le lointain les contreforts du Vésuve et les les villages qui les garnissent; les derniers édifices de la ville voluptueuse et son golle à la courbe élégante prennent leur part de ce chaud baiser. Sur le premier plan s’étend le môle dans la vapeur lumineuse et blanchâtre qui précède la chute du jour. Une fontaine, des baladins, des marchands de fleurs, des promeneurs, des lazzaroni encombrent ce môle , rendez-vous obligé des gens affamés d’air et de belles vues. M. Achembach possède au plus haut degré la science de la perspective aérienne ,* il se joue des effets de lumières ; ses tons sont excessivement justes, sa touche est large et facile ; en un mot, il fait de la peinture et de la peinture vraie. Remercions l’école de Dusseldorf, qui était en droit de se reposer après Knaus.
L’Italie, comme la France, a ses paysagistes intimes; j’appelle ainsi les artistes qui déversent leur poésie sur un petit coin de terre insignifiant
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en apparence, et qui, sans viser au pittoresque, savent donner à leurs toiles un goût de terroir impossible à méconnaître. M. de Curzon, auquel on pourrait appliquer cette année la devise de Louis XIY nec pluribus impar, commande à ce groupe d’élite. Rien de moins compliqué que son paysage intitulé Près des murs de Foli gno : — Un grand mur de briques longé par un fossé plein d’eau; les toits d’un couvent; une campagne nue et tristement ondulée; dans le lointain, une montagne ; le tout illuminé par le dernier rayon du couchant. — Eh bien, le sentiment exquis de localisme dont cette chaude petite toile est imprégnée lui donne une importance capitale; elle embaume l’Italie à ce point qu’un Romain aveugle ne s’y tromperait pas.
M. Lecointe est aussi très italien et très puissant coloriste dans sa Campagne de Rome. Les fouillis, les arbres et les ruines du premier plan sont exécutés avec une grande ampleur. On devinerait le pays quand même la silhouette de Saint- Pierre ne se détacherait pas à l’horizon. J’ac-
corde les mêmes qualités à la Vallée du Poussin et à Pontemamolo, deM. Saltzmann; je demanderais seulement à cet artiste un peu plus de largeur de pinceau. M. Gourlier, dans ses Bords du Tibre , se rapproche étonnamment de M. de Curzon; je ne saurais le louer mieux: il est chaud, puissant et vrai.
L’étrangeté du sujet a beaucoup contribué au succès des Marais- Pontins , de M. Rodolphe Lehmann, tableau de grande taille et qui, sans justifier complètement ses prétentions, témoigne néanmoins' d’un talent exercé. Les buffles employés par le gouvernement pontifical au curage des canaux des Marais-Pontins rencontrent une barque chargée de maïs. Leurs grosses têtes limoneuses, couronnées de plantes aqua» tiques, nagent à fleur d’eau, et leurs grands yeux noirs regardent d’un air sauvage les voyageurs assez mal avisés pour les troubler dans l’exercice de leurs fonctions. Au second plan, et sans allusion aucune aux procédés administratifs de la cour de Rome, le peintre nous montre le gouverneur rustique de ces rustiques
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employés stimulant à grands coups de bâton le zèle des retardataires. On voit dans le fond la plaine brûlée et la montagne solitaire qui annoncent aux touristes le voisinage de la ville éternelle. La barque de M. Lehman n a un faux air de celle de M. Hébert; mais ello sent moin? \a mal aria. Un peu plus de couleur locale et d’accent aurait donné à celte peinture le cachet qui lui manque.
D’Espagne, nous avons une assez triste vue de Grenade, par M. Sebron , et une non moins triste vue de Tolède, par M. Dauzats ; je me hâte de dire que ce dernier a pris sa revanche dans l’aquarelle. Cependant les thèmes puissants et passionnés ne manquent pas à l’Espagne, témoin le Col du Marcadon , de M. Gui Haine. Des malades se rendant à Cauterets sont surpris par une tourmente; le simoun de la montagne se lève et va rouler comme une avalanche par le chemin escarpé que descendent péniblement les pauvres voyageurs. La terrible trombe enveloppe déjà les rochers ; le ciel et la terre étouffent sous son étreinte; un souffle de mort fait
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frissonner la nature. Les spectateurs frissonnent aussi, et M. Guillaume tient son succès.
La Suisse, trop cultivée il y a vingt ans, trop négligée aujourd’hui , est représentée par MM. Karl Girardet, Uugard et de Meuron. La Prairie au bord de V Aar et l' Entrée de la vallée de Lauicrbrunnen , par le premier de ces artistes, font foi d’un travail solide et d’un style relevé auxquels M. Karl Girardet n’avait pas habitué les marchands et les amateurs de la rue Laffitte; je lui en fais mon sincère compliment. L’Orage dans la vallée de Servoz, par M. îlugard, est l’œuvre d'un amé et féal de Diday ; jamais calque ne fut plus calque ; c’est de la fidelité de caniche. Après tout, Diday a du bon. M. de Meuron a fait de la peinture assez grandiose dans son tableau intitulé les Hautes- Alpes, souvenir de rOberland . Ces pics neigeux, cette vallée profonde engloutie dans une vapeur bleuâtre, ces torrents dont les filets argentés se détachent sur les flancs des rochers sont rendus avec un sentiment très vrai de beautés alpestres.
Notre midi est fertile on paysagistes de tous
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genres, bien ou mal inspirés. Les uns, comme M. Magaud, dans sa Vue de Marseille , et M. Poinsot, dans son Font du Gard , ont un pinceau précis et correct, mais une palette très peu méridionale ; les autres, comme MM. liner et Prosper Grésy, suent le Midi à grosses gouttes et négligent un peu trop certains détails d’exécution. C’est ainsi que M. Imer serait fort embarrassé de dire à quelles familles appartiennent les arbres du Mas de Barême et des Collines de Sainte-Marguerite , et que je mettrais M. Grésy au défi de déclarer de quels végétaux sont formés les Ombragres de Vile Restalasse . M. Courdouan avait jadis ce qui manque à ces artistes, une manière tout à fuit appropriée à la flore provençale, un faire épineux qui rendait à merveil la raideur et la sécheresse de l’arbre vert ; il savait aussi choisir des sites intéressants et les envelopper d’un chaud rayon de soleil; il était le peintre de l’Oasis du Yar, comme M. Loubon était le peintre du Sahara marseillais. Malheureusement, il faut parler de M. Courdouan au passé ; ses Gorges d'Ollioulcs et sa Roule de Car -
L’ART AU SALON gueùrannc à ïlyères , jetées sur des toiles h trop grosse trame, destituées de lumière et de couleur, ne témoignent plus que d’une facilité stérile. J’ai remarquédeux études un peu sèehes mais cependant très consciencieusement peintes: l’une, représentant les Bords de la Save , est de M. Dominique Baron ; l’autre, particulièrement empreinte d’une saveur vauclusienne, est intitulée : Vue de Mondragon , par M Max Monnicr de la Sizeranne. Ces peintres, le dernier surtout, sont dans la voie du bon paysage méridional.
On s’est beaucoup arreté devant le tableau de M. Cape) le ayant pour titre : Avant la messe (Basse-Navarre). Des paysans jouent à la paume sur la grande place de l’église; les spectateurs en bérets sont juchés à gauche sur des espèces de parapets. Dans le fond on voit l’église, une petite colline etpar-ci par-là quelques peupliers. Le ciel est bleu de Prusse, les bâtiments frappés par le soleil sont d’un blanc de craie, les ombres du plus beau noir de fumée. L’aspect de ce tableau est étrange, mais c’est louL Je n’ai jamais rencontre dans le Midi, en plein soleil,
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des clartés et des ombres aussi durement tranchées ; pendant la canicule et par les chaleurs les plus intenses, la lumière est en quelque sorte tamisée et revêtue d’une espèce de gaze vaporeuse qui atténue sa vivacité, — les ombres elles-mêmes, quoique maies, ne sont pas coupées au couteau comme dans le Nord.
M. Gustave Colin me semble plus vrai dans sa Sortie delà messe de Gèdre (Hautes-Pyrénées).
Les Landes ont inspiré heureusement M. Busson, et plus heureusement encore M. Pelegry ; les études exposées par ces artistes se recommandent par la justesse des tons et la franchise de la touche. Les moutons semés dans les landes de M. Pelegry sont d’une finesse qui témoigne en faveur de leur gigots.
Je voudrais , pour me conformer à l’usage, terminer cet article par l’apothéose de M. Théodore Rousseau , inventeur d’une Ferme dans les Landes ; mais j’avoue que mon enthousiasme réaliste ne va pas jusque-là. Réaliste n’est peut-être pas le mot, car il n’y a de réel dans le tableau de M. Rousseau qu’une trop
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pileuse défaillance. Le ciel, la terre, la maison, les arbres surtout, créés par le maître de Barbison, ne trouveront leurs semblables dans aucune des cinq parties du monde. Quel peut-être ce gros arbre frisé qui étale sa rotondité aux yeux surpris du spectateur ? J’abandonne la question à MM. de l’Académie des Sciences. Où voit-on là-dedans une ferme des Landes? Rien, pas même une paire d’échasses, ne rappelle la nature si particulièrement caractéristique de cette partie de la France. Hélas, j’ai peur que M. Th. Rousseau ne se soit trompé une fois de plus !
20 Juillet 1859.
Paysagistes occidentaux. — France du Nord, Belgique , Hollande, etc. — MM. Lambinet, Fiers, Daubigny, Cabat, Français, Desjobert, Acharl , Ortmans, Lavieille, Cibol, Appian, Anaîtasi, Bluhm, Pron, Ondinot, Rozier, Segé,Defaux, Chandelier, do Penne, Danlnoy, Allemand, Gassies, Lamorinière, Villevieille, Michel, Thierrée; Pissaro, Haussoullier, Chintreuil, Flahaut, Papeleu, Allongé. Th. Rousseau, Deshayes, Renié, Hannteau, Jules André, Veyrassat, de Hagemann, Baudit, Blin, do Knyff, Hildebrandt, Versclniur, Kluyver et Springer.
L’Italie, l’Espagne, la Provence et les Landes ont sans doute leur prix, mais j’avoue -qu’en vrai parisien je leur préfère Chevreuse et Ville— d’Avray. Je ne connais rien de si gracieux, de si coquet, de si spirituel, de si éminemment français que ces petites vallées, voisines du grand Paris, qui promènent leurs ruisseaux limpides par les prairies plantées d’aulnes et
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semées de moulins. Elles réaffichent pas de prétentions exagérées comme leurs illustres sœurs des Alpes; elles n’ont pas de pics neigeux, pas de précipices, pas de Niagaras même pour les fourmis; fraîches, fleuries, embaumées de toutes les senteurs de mai, caressées par toutes les chansons du rossignol, babillardes, rieuses, toutes à tous, elles sont les griselles de la nature. Souvenirs d’étudiant, d’artiste et de poète intime, je n’oublie pas ces rendez-vous de la flânerie parisienne auxquels j’ai sacrifié jadis avec tant de délices , et je remercie les peintres modestes qui, bornant leurs villégiatures aux montagnes de Saint-Germain, ne dédaignent pas d’accrocher les églogues de Porl-Marly ou de Bougival aux murailles de l’Exposition.
De ces artistes, M. Lambinet est celui qui répond le mieux à mes secrets instincts. J’admire son pinceau habile quoique sincère, sa touche grasse et plantureuse , sa couleur fraîche et printannière, ses motifs heureux : la prairie, les ruisseaux, les ombrages, les maisons couchées dans la verdure, voilà ses amours, voilà
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ses triomphes. Rien de plus aimable dans sa grâce champêtre qug le tableau intitulé Bords d'un ruisseau a Ecouen; rien de plus vrai dans sa rusticité que celui qui a pour titre Dans les champs à Sainl-Bricc . On dit que M. Lambinet est commun ; je ne comprends pas ce reproche. 11 donne des feuilles aux arbres, de
l’herbe aux prés, des pommes aux pommiers , *
des canards aux ruisseaux, des paysannes aux champs. 11 copie ce qu’il voit , ni plus ni moins, et ce qu’il voit, c’est Dieu qui Ta créé. Ceux qui veulent faire mieux que Dieu ne font ni vrai ni beau.
M. Fiers, dont je suis loin de contester le talent et que j’apprécie d’autant plus qu’il est un des restaurateurs du paysage familier, M. Fiers, dis-je, n’a jamais rencontré aussi juste que M. Lambinet. Je me tais sur son tic de joncs et de roseaux, mais je trouve son exécution un peu conventionnelle, surtout dans les paysages humides. Ainsi m’apparaissent les Saules sur la Beuvronne , la Prairie à Aumale , le Moulin de Coilour. Toutefois la Moisson à Fresnes r
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étude faite en rase campagne, sans moulin ni prairie, et par conséquent en dehors des habitudes de l’artiste, est un petit chef-d’œuvre de finesse, de lumière et de couleur.
On parle beaucoup, et on n’a pas tort, de la distinction de M. Daubigny. Mais ce peintre ne s’appartient plus ; il est la proie de la renommée, et d’une renommée cruelle, implacable, qui dévore la critique. On ne me saura donc aucun gré de dire que son paysage des Bords de rOise est un des plus beaux, des mieux peints et des plus vrais de l’école française ; mais on me lapidera si je déclare qu’il m’est impossible de m’extasier devant l’exécution lâchée, les arbres incorrets, les animaux informes, les terrains lourds et maladroits des Graves de Villerville. Comme de juste, on admire beaucoup plus les Graves que les Bords de l'Oise ; c’est le propre de l’adulation d’exalter les défauts. Je plains M. Daubigny.
M. Cabat est rentré en lice avec l'Etang des bois . Je soupçonne cette peinture, poétique quoique un peu froide et légèrement compas-
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sée, d’être sortie toute faite du cerveau de M. Cabat. La nature ne se prête pas ainsi aux poses uniformément et solennellement élégiaques ; l’humanité s’y trahit toujours par quelque côté. Il n’y a qu’au théâtre que les paysages observent la mesure et la rime; or, les grands arbres aux longs rameaux de M. Cabat sentent plus le théâtre que la campagne.
Quant à M. Français, il est poète à ses heures; ses petits tableaux, comme les Bords du Gapeau , sont proches parents de la vallée de Tempé, tandis que ses Hêtres de la côte de Grâce accusent dans leur cadre une pensée réaliste. 11 est, en effet, de l’essence de ce qu’on appelle le réalisme d’outrer les proportions des infiniments petits et de traiter les sujets avec une importance d’autant plus grande qu’ils ont moins d’intérêt . M. Français pouvait faire une jolie étude de ses hêtres, il en a fait une fresque ; encore cette fresque est-elle d’une exécution douteuse comme couleur et comme perspective ; je ne retrouve pas dans cet ouvrage la maestria du peintre du Plateau d’ O rmesson.
Avec plus de précision , moins de fausse chaleur et un sentiment plus exact de la nature intime, M. Desjobert a peint un Groupe d'arbres au bord de la mer [Calvados). L’habileté de M. Desjobert ne va pas jusqu’à trahir la vérité, et, de ce côté, l’influence de son maître Aligny n’a pu détruirelesbonnes traditions de son premier maître Jolivard. Ce dernier artiste au milieu d’excellentes qualités avait le défaut d'aimer un peu trop les épinards; M. Desjobert est plus sobre du gros vert, sa couleur est juste et il tire un bon parti du soleil. Les Bords de rivière , le Préau de Saint -Maurice et V Intérieur d'un cimetière sont de charmantes petites toiles.
Ce n’est ni le sentiment du vrai, ni le sentiment de la couleur qui manquent à M. Achard; mais il est indécis et légèrement embrouillé. 11 affectionne les chaumières cachées sous les pampres et les murs garnis de lianes, mais il se retrouve difficilement au milieu des caprices de la vigne qui escalade les arbres fruitiers d’Auvers ; on dirait d'un écheveau brouillé par un chat. M. Aehart tombera tout à fait dans le ca-
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hos s’il ne s’abstient pas des broussailles; sa Vue prise aux environs de Lyon prouve qu’il gagne en netteté et en solidité lorsqu’il agit sur un terrain un peu découvert.
M. Ortmans aime aussi les bouts de murs, et l’indécision n’est pas son péché d’habitude. On peut même dire qu’il est trop sec et qu’il se perd dans les détails; leu M. Koekkoek ne minutait pas plus finement ses tableaux. Ce défaut imperceptible dans les toutes petites toiles devien- un cas rédhibitoire dans les grandes. lien est résulté pour cette fois que les deux pages importantes de M. Ortmans, V Intérieur delà forêt et la Roule de campagne f manquent de largeur et de perspective, tandis que ses deux études — Rois blancs et Petite muraille le long d'une lisière de bois — sont parfaitement réussies comme délicatesse de touche et comme couleur.
Au surplus, le vent est aux études consciencieuses. M. Lavieillc ne sort pas de celle antichambre du paysage qui vaut souvent mieux que le salon. Le département de l’Aisne lui a fourni quatre éludes excellentes sinon par le
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fini du moins parla justesse des tons et la couleur locale ; j’ai surtout remarqué Y Etang et la ferme de Bourcq et l’effet de neige intitulé le Hameau de Bûchez. U y a trente ans, l’artiste aurait à peine fait à ces études les honneurs d’un clou de son atelier, aujourd’hui il en décore l’Exposition ; c’est que le temps a marché, et qu’en fait de paysage on commence à reconnaître que le moindre coup de pinceau donné en présence de la nature vaut mieux que dix mètres de toile peints dans le vaniteux néant du cabinet.
Il s’est glissé parmi les paysages peu heureux de M. Cihot une délicieuse petite étude appelée Novembre par le livret. Les grands arbres dégarnis laissent apercevoir un village; le ciel est gris, quelques reflets de verdure donnent un dernier regret à l’automne ; un paysan laboure son champ. Parfaitement exacte, parfaitement harmonieuse, suffisamment faite, cette étude absout M. Cibot des péchés que ses autres ouvrages confessent.
M. Àppian a trouvé le motif d’une bonne étude dans les Marais de Buurbouillon. Fine,
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chaude et très harmonieuse, cette petite page sent l’école de M. Daubigny avant sa grande réputation. Nous devons aussi à M. Àppian quatre fusains remarquables parmi lesquels le Chemin à Crémieux est surtout digne d’éloges.
Je citerai encore dans ce genre familier M. Anastasi, pour soq Chemin en hiver (effet de neige au soleil couchant), et je jetterai un voile discret sur ses autres toiles de 1859. Je ne passerai pas non plus sous silence la Prairie briardef de M. Bhihin, dont l’exécution soignée et la couleur attrayante rappellent les ouvrages de M. de Knyff et l’école de Genève ; ['Entrée de village en Brie , de M. Pron, étude un peu molle et qui manque de finesse, mais dont l’effet général est satisfaisant ; la Source, de M. Oudinot, paysage inspiré de M. Corot dans la manière et dans la couleur, quoique traité avec plus de délicatesse et de souci de la forme ; la Berge et le petit port d'Argenteuil , de M. Rozier, étude juste, dans les données Corot et Eug. Ciceri, mais un peu trop lâchée pour sa dimension ; les Chardons en graine , près de Con Hans-Sainte-
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Honorine, de M. Segé, ouvrage quelque peu cotonneux mais très consciencieusement et très sérieusement étudié; la Vue de Rosny-sous-Bois, de M. Befaux, œuvre peu intéressante comme sujet, mais très exacte et très finement touchée* et dont la facture, comme couleur, relève en ce qu’elles ont de bon des habitudes de MM. Corot et ÏÏoguet.
Pour être juste envers tous ceux qui méritent l’attention de la critique, il me faut encore mentionner le Loing à Monligny , de M. Chandelier, petit tableau que M. Tiers ne renierait pas; les Bords du Loir, de M. de Penne, frais et gracieux souvenir d’un pays toujours vert; le Bord de la Marne , de M. Daulnoy, avec ses grands arbres, son eau tranquille et ses cigognes ; les environs de Bourg et le Chemin des Roches , deM. Allemand, paysagiste d’avenir; la Mare , la Forêt et Décembre, de M. Gassies , travaux consciencieux ; la Rue de Village , de M. Lamorinière, réaliste qui arrivera à la vérité lorsqu’il fera moins sec ; les Soirs chauds et mélancoliques mais un peu indécis de M. Villevieille ; la Mare , effet d'au -
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lomnc , de M. Michel, excellente étude d’arbres décharnés, d"eau dormante, de terrains buissonneux, de ciel gris et de cigognes (les cigognes sont en honneur celle année) ; 1 1 Intérieur de bois, de M. Thierrée, un élève de M. Ingres qui fait du bon Diaz; le Paysage à Montmorency, avec âne obligé, par M. Pissaro, petite toile d’une jolie couleur et d’une grande vérité; la Vallée du Mont-Saint- Jean , deM. Haussoullier, verdure sans doute très véridique, mais qui serait parfaite en salade; la More aux biches, deM.Chintreuil, autre verdure-pomme d’un ton agaçant, et la Pluie , du même artiste, effet de bourasque dans un taillis, très habilement rendu ; un Bord de rivière , de M. Flahaut, étude assez chaudement peinte ; les Dunes du Pas-de-Calais et leurs herbages épais, excellent ouvrage de M. Papeleu, et enfin Y Etang du Mans, de M. Allongé, peintre qui exploite très harmonieusement la gamme des verts.
Nous retrouvons M. Th. Rousseau sur son vrai terrain, en pleine forêt de Fontainebleau,, à Barbison, et cette fois il a prouvé que char-
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bon nier est maître chez lai. Sa Lisière de buis est une charmante toile , et ses Gorges d’ Apremont, avec leurs arbres verts, leurs sentiers cahottés, leurs grès capricieux, sont admirablement peintes. 11 ne manque à ses rochers que les fameuses flèches bleu-perruquier dont Champfleuri a percé le tendre cœur du Sylvain Dennecourt.
Je finis ce rapide examen des paysages-études du genre gracieux par les tableaux de MM. Deshayes, Renié, Hanoteau et Jules André.
La boutique de Picard m'avait souvent initié à la manière du premier de ces artistes, mais je ne pensais pas que l’imitation de MM. Hoguet et Eug. Cicéri pût conduire au résultat ^qu'il vient d’obtenir. La Vallée de Bièvre , effet du matin , est une ravissante chose comme pensée et comme exécution ; elle est poétique, harmonieuse, savante dans la manipulation et la dégradation des verts, lumineuse quoique dans l’ombre, et touchée avec une finesse exempte de sécheresse et de minutie. Je regarde ce paysage comme un des plus distingués de l’Exposition.
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Quant à M. Renié, j’avoue que son nom et ses ouvrages m’étaient jusqu’à ce jour totalement inconnus; je ne suis donc pas suspect lorsque je bats des mains à sa Vue prise dans la vallée d' Anvers. Cette petite toile, d’une fidélité photographique, est traitée, comme couleur, comme lumière et comme délicatesse de dessin, avec une intelligence remarquable; croyez-en un habitué des bords de l’Oise.
Des cinq paysages deM. Hanoteau, celui que j’aime le mieux n’est pas cette Matinée sur les bords de fa Canne , qui figure parmi les achats de la loterie des Beaux-Arts ; ce grand tableau manque de corps , et son ton uniformément gris-blanc le rend blafard. Mais le Gué de Cha vanry , serait envié par M. Daubigny. Celte élude d’automne est très juste comme couleur, quoique peu solidement maçonnée ; ses teintes plates sont bien fondues ; l’air circule dans le paysage, et le motif est intéressant.
ïl y a longtemps que M. Jules André règne en maître sur le paysage-étude. Les lisières de forêt, les grands chênes, les bords de rivières
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et de ruisseaux plantés de saules, les ciels gris brusquement éclairés par une trouée de soleil, voilà ce qu’il affectionne et ce qu’il excelle à peindre. Sa couleur chaude et vigoureuse s’arrange mieux de l’automne que du printemps; son pinceau est large, quoique très sérieusement préoccupé de la forme; sou sentiment de l’harmonie et de la lumière est exquis. Ses très petites toiles ne sont peut-être pas assez faites, mais il est complet dans les pages de médiocre grondeur. J’ai remarqué particulièrement: la Cabane de pêcheurs dans les marais des bords de la Gironde , le Marais du Bouscat7 les 1 lies des bords de la Charente et de la Bonnieure à Puyréaux , et la Vue prise aux environs de Contras.
La tribu des paysagistes réalistes dans la mauvaise acception du mot est heureusement peu nombreuse. Je ne range pas parmi eux M. Veyrassat, parce que cet artiste, tout en fuyant l’ombre, l’eau et la verdure, tout en se délectant dans le plein soleil et dans la monotone richesse des plaines, a le bon esprit de traduire ses études favorites sur des toiles de petites dimensions et
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de les animer par des personnages très finement touchés. D’ailleurs il est campagnard dans l’âme et coloriste incendiaire. J’ai vu un monsieur impressionable qui s’essuyait le front en regardant la Moisson aux environs de Paris et le Berger au repos.
M. de Hagemann est moins modéré dans la taille de ses toiles, et personne ne peut se tromper sur sa prédilection pour les campagnes peu accidentées du département du Nord. Mais au moins il choyé la moisson en herbe, les pommiers en fleurs et la rosée de mai ; son paysage le Printemps captive par ses tons frais et harmonieux, et le sentiment vrai dont l’artiste est pénétré fait que le spectateur ne répugne pas à le suivre par l’étroit chemin qui conduit au village couché là-bas dans les blés verts. La Récolte des pommes de terre en automne me séduit moins, quoique la scène se passe sous des pommiers à fruits rouges qui doivent produire du cidre excellent.
Cent fois plus excusable encore est M. Baudit, l’auteur du Viatique en Bretagne. 11 nous
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montre ail clair de lune un pays triste et raviné, une vraie lagune, et pour seule perspective une misérable chaumière; mais dans cettp chaumière est un mourant, et par le sentier fangeux chemine un prêtre; Dieu qui raccompagne remplit d’une grandeur mystérieuse cette terre désolée. Le paysage n’est donc qu’un prétexte, une mise en scène; l’intérêt est ailleurs, puissant, impérieux comme tout ce qui parle à l’âme et qui vient du ciel. Sous son enveloppe réaliste, le tableau de M. Baudit est l’œuvre d’un spiritualiste et d’un penseur d’élite.
Je voudrais bien plaider les circonstances atténuantes en faveur de M. Blin; mais, franchement, les qualités de l’exécution ne suffisent pas pour excuser la pauvreté des sujets caressés par le pinceau de cet artiste. Le Matin dans la Jandet représenté par un terrain stérile, du brouillard, quelques grands arbres et une légion de corbeaux, donne une triste idée de ce Monterfil déjà illustré cette année par M. Guérard. Quant au grand tableau intitulé Après forage , qui se compose d’un chemin montueux vu
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presque à fleur de terre et fortement labouré par la pluie de la veille, le tout sans apparence de végétation et de créature humaine, il ne peut plaire qu’aux grenouilles et à M. Harpignies. Si c’est tout ce que M. Blin a recueilli de son voyage en Bretagne, je le déclare volé ; il eût trouvé mieux aux buttes Saint-Chaumont et dans la plaine des Yerlus.
Les états de l’Europe occidentale ne produisent pas beaucoup de paysagistes ; MM. de Kniff, Hildebrandt, Verschuur, Kluyver et Springer, artistes dont les noms accidentés sont plus pittoresques que leurs patries, ont seuls fait part de leurs travaux au public parisien. Le Marais de la Campine , de M. de Kniff, est dans son genre une des bonnes pages de l’Exposition. Ce peintre expérimenté ne livre rien à l’à-peuprès ; son faire est largo quoique correct et serré, sa couleur est excellente, l’air circule dans sa toile, et ses eaux semées de nénuphars ont une transparence incroyable. J’en dirai autant du Souvenir du château de Pelersheim , charmande étude d’eau, d’arbres, de moisson et
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d’animaux, qui n’a de château que sur le livret. Si vous aimez le Nord. M. Hildebrandt en a mis partout : Voici d’abord un Rayon de soleil qui brille sur la glace comme dans une casserolle fraîchement étamée ; puis une quarantaine d’aquarelles-pochades dont lestons gris, jaunes, bruns et noirs, résument toute la poésie de la nature danoise, prussienne, norvégienne et suédoise ; cette douche de peinture froide est trop forte pour moi.Ouantà M.Yerschuur, ses Chevaux de labour au repos et son Maréchal ferrant , sorles de paysages animés très-proprement peints, manquent de vigueur et d’accent dans le coloris ; c’est un peu de Van Falens mélangé de beaucoup de Grenier. Les Vues de la Gueldre et de Harlem à vol d'oiseau , par M. Kluyver, sont exécutées avec une facilité exagérée et une crudité de tons désagréable ; ltuysdaël faisait mieux. En revanche, M. Springer s’est approché de Van derHeyden dans sa Vue de la ville de Veere ; il me paraît difficile de rendre le monument avec plus de perfection. Au reste, M. Springer avait déjà montré ce qu’il savait faire à l’Exposition universelle.
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Je crois avoir épluché en conscience les paysagistes de 1859. Que les condamnés ne se livrent pas au désespoir ; ils ont trois jours pour maudire leur juge et ils peuvent même, si ça leur fait plaisir, lui appliquer cette parole de l’Evangile : « Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu’il fait. »
29 juillet 1859.
Peintres de marine. — MM. Ch. Leroux, Jeanron, Eug. Isabey, Barry, Morel-Falio, Jules Noël, tlintz, Durand-Brager, Bentabole, Waldorp.
Peintres d’animaux. — MM. Troyon, Van Marck, Ménard, L. de Kock, Cortès, Coignard, Loubon, Palizzi, A. Bonheur, Thiollet, Elmerich, Simon, Stévens, Brendel, Paris, Robbe, Chifflard, Schmitson, Brown, de Thoreu, Jadin, de Balleroy, Lambert, Ph. Rousseau, Kiorboë, Monginot, Mœe Peyrol- Bonheur,MM. Lîgendre-Tilde, Dubois, Michel, de Limoëlan, de Krockow.
On me demande pourquoi je n’ai pas parlé des marines d’eau douce de M. Ch. Leroux. D’abord les frottis de cet artiste sont tellement vaporeux et incolores, qu’il est bien permis de les oublier; puis j’ai connu un juge de paix , gourmand et gourmet, qui n’offrait à ses con-
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vives que les plats de son goût ; moi, qui m’érige en juge, je fais comme ce digne magistrat.
Aussi bien le genre marine, soit comme accessoire de paysage, soit comme motif principal, n’a pas été heureux cette année. J’ai dit un mot des soleils maritimes de M. Ziem. Les marines de M. Jeanron, — le Phénicien et V esclave, Gozzo et le Départ pour la Pêche — n’éblouissent pas les yeux; elles sont grises, ternes et un peu monotones. Cependant la Vue du barrage de Bezons au soleil couchant, avec ses tons roux hardiment reflétés par l’eau, est d’un effet très original et très bien rendu.
Je me suis tourné et retourné de toutes les manières pour parvenir à admirer l'Incendie de V Âustria , par M. Eug. Isabey. Je ne comprends ni cette mer multicolore, ni la position excentrique de cette monstrueuse coque de navire. Il me semble , talent à part, que j’ai vu quelque chose de semblable à la porte d’une baraque de la foire de Saint-Cloud ; ou bien, si je consulte mes souvenirs de collège, je crois reconnaître dans cette peinture crue, heurtée et
miroitante, l'amplification de ces tables que les compagnons de Simonide se pendaient au cou pour solliciter la pitié des passants. M. Isabey, grâce à Dieu, n’était pas sur V Auslria , ni moi non plus ; si je trouve son tableau trop exagéré, il a le droit de le regarder comme trop bénin ; s’est embarrassant. Une idée! Si nous mettions le feu à la frégate du pont de la Concorde ? Nous saurions à quoi nous en tenir, et nous rendrions un signalé service aux propriétaires de ce piteux bâtiment.
Le Cherbourg , de M. Barry, est assez artistique; la couleur de ce peintre est belle et son exécution très habile. Les autres Cherbourgs de l’Exposition, à commencer par celui de M. Morel-Falio jusqu’à celui de M. Jules Noël, sans oublier ceux de M. Hintz, l’homme aux petits cailloux, n’ont pas conjuré le sort jeté sur les peintures officielles.
Autant que je puis en juger, les deux marines de M. Durand-Brager — VEnlrée du Port de Marseille et la Frégate V Américaine — sont remarquables. Cet artiste, qui arrive au soulève-
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ment des vagues et à la tempête sans moyens violents , me paraît plus voisin de la vérité que M. Isabey. Je n’ai pas de répugnance pour les Côtes de Normandie el de Bretagne , de M. Benlabole. Enfin, M. Waldorp s’est rappelé dans sa Marine hollandaise qu’il était du pays de Backuysen.
Mais je n’ai pas le pied marin, et je me bâte de rejoindre M. Troyon sur le plancher des vaches.
C’est que personne ne fait mieux les vaches et leur plancher que M. Troyon ; personne n’entend mieux la ferme et ses grands arbres , les pâturages et l’abreuvoir ; personne n’a plus de force rurale au bout de son pinceau. La réputation de M. Troyon a été lente à se faire; ses premières assises à chaux et à ciment ne datent guère que d’une douzaine d’années ; elles furent posées à l’occasion d’une certaine marche d’animaux qui eut un succès de vogue. Maintenant que ce public si désiré est venu , M. Troyon ne sait pas le faire atlendre. Harcelé par des boutiquiers faméliques, on lui arrache
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ses toiles à peine pochées ; on les jette, telles qu’elles, dans le commerce, et on établit ainsi un Troyon marchand d’un prix élevé quoique d’une valeur douteuse. Il ne faut donc pas juger cet artiste par les exhibitions mêlées de la rue Laffitte; c’est aux Expositions qu’on le trouve et qu’on peut l’apprécier. Il réserve pour ces joutes de la peinture les tableaux qu’il caresse avec le plus d’amour, ceux qui témoignent le plus hautement de ses tendances artistiques et de la puissance de son talent. Or, ses tendances l’élèvent presque à la hauteur de Paul Potier comme animalier et beaucoup au-dessus de ce maître comme paysagiste. Quant à son exécution elle est aussi nourrie que celle de Cuyp. La vache qui se gratte et le Chien de chasse sont de magnifiques études, et il est peu de paysages intimes aussi résolument peints et dans des conditions de couleur-plus belles que le Retour à la ferme et la Vue prise des hauteurs de Suresne .
Quand on songe où en étaient les paysagistes animaliers il y a cinquante ans, quand on coin-
pare les ouvrages de M. Troyon à ceux de ftemarne et même d’Ommeganck , on ne peut s’empêcher de reconnaître que notre école est en voie de ressusciter les grands maîtres flamands du dix-septième siècle.
Parmi les artistes qui s’efforcent d’imiter M. Troyon, je remarque MM. Van Marck et Ménard. Le premier est quelque peu sec, mais il a beaucoup d’accent et un vif sentiment de la couleur. Son Relourde l'étang , son Berger gardant son troupeau , prouvent la conscience et la bonne direction de ses études. M. Ménard est moins coloriste , mais il peint assez largement et il aborde les grandes pages avec une audace que la fortune favorisera quelque jour. S’il y a de la* lourdeur et un peu de confusion dans son Mar* thé , Y Abreuvoir et surtout la Marche d'animaux renferment de bonnes parties. Le paysage de M. L. de Kock — Animaux dans un bac — se ressent aussi de l’heureuse influence du maître.
Le Pâturage en Andalousie , de M. Cortès, est une peinture qui , pour être crémeuse et d’une exécution trop facile, ne manque pas de dislinc-
tion, de vérité et de couleur. Le site choisi par M. Cortès est agréable, et ses animaux sont bien disposés pour l’effet du paysage.
En parlant de peintre crémeux , je pourrais nommer M. Coignard ; mais à quoi bon ? L’abîme qui sépare mon goût de ses productions actuelles ne se cotnblera pas par des phrases , et quand je dirais que son Herbage et surtout sa Lutte de taureaux me semblent un défi jeté aux principes les plus élémentaires du dessin, de la couleur, du feuillé, de la perspective, de la lumière, de la vérité en un mot, quand je déplorerais la chute d’un artiste qui planait sur la critique il y a dix ans, je n’améliorerais nullement ce triste état de choses, et je ne persuaderais pas à M. Coignard de changer de manière. Que si l’on m'objecte que d’autres en font cas, je répondrai tout franc avec Alceste :
C’est qu’ils ont l’art de feindre, et moi je ne l’ai pas.
Aux bœufs rouges de M. Coignard, je préfère * voyez à quelle extrémité je suis réduit ) les
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bœufs en terre glaise-ardoise de M. Loubon. Au moins il y a là quelque chose d’étrange; sontce des diables qui agitent ces singuliers petits bœufs dont les yeux flamboient comme des escarboucles et dont les immenses cornes s’apprêtent à embrocher les curieux? M. Loubon appelle cela un Souvenir de la campagne de Rome ; la rencontre pourrait être plus agréable et le souvenir plus grâcieux. Mais il ne faut pas être difficile dans le charmant pays des brigands, des mendiants, de l’eau croupissante et de la mal’aria. Sans priser outre mesure la peinture grise et poussiéreuse de M. Loubon , je reconnais que cet artiste possède sur le bout du doigt son vilain Midi.
ï! y a encore bien d'autres bêtes à cornes a l’Exposition. Mais les moutons me réclament , et je dois me borner à citer la Traite des veaux dans la vallée de la Touque , de M. Palizzi, immense toile un peu froide , un peu plate , qui décèle un grand talent mal récompensé de ses efforts ; le Troupeau de vaches, le Passage du gué et Wlbrcuvoir, de M. A. Bonheur, l’heureux imita-
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teur de MUo Rosa, auquel on peut cependant reprocher un peu de crudité, une propreté exagérée d’exécution et de couleur et un amour trop violent pour les reflets irisés et mordorés du soleil couchant dans l’eau ; le Troupeau traversant les dunes j peinture fort habile de M. Thiol— let; le Bouvier , deM. Elmerich, grisaille minuscule traitée avec une finesse extrême, et charmante, sauf la couleur; le portrait réaliste en pied et grandeur naturelle de deux veaux, tableau intitulé En chemin pour V abattoir , et expressément commandé à M. Simon par l’illustre Cornet de Caen ; enfin les grands bœufs blancs sans corps de M. Stevens, peinture sans style sur les paroles de Pierre Dupont.
En l’absence de Ml,e Rosa Bonheur, M. Brendel est passé an rang de grand moutonnier ; non qu’il y ait de la ressemblance entre les manières de ces deux artistes et que la peinture facile de M. Brendel puisse être mise en parallèle avec le viril talent de M"8 Bonheur; mais, à part cette grande artiste, je ne connais personne qui ne soit plus imprégné du naturel , j’allais
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dire de l’esprit, des moutons que M. Brendel ; on croirait qu’il a passé sa vie dans l’atmosphère chaude et huileuse des bergeries de nos grandes fermes briardes et qu’il a suivi un cours de bêlement au conservatoire d’Agnelet-Berthelier. Or, cette étude physiologique, et presque psycologique du mouton, qui se révèle par la justesse du trait, l’expression des yeux, l’aisance et la spontanéité des mouvements , peut bien faire pardonner un coup de pinceau trop déluré et une couleur trop uniformément grise. Lcl Bergerie, le Groupe de moulons , le Départ des champs et même Ohé ! les p lits agneaux ! seront toujours des tableaux remarquables.
Un souvenir à M. Paris, honnête auteur d’un honnête Troupeau descendant un ravin , et une chaleureuse mention honorable au Troupeau de moulons au repos , de M. Robbe, excellent paysage animé par de bonnes figures. Quant à M. Chifflart et à son noir Troupeau traversant les noirs environs de Tivoli, je le renvoie non à ses moutons, mais à ses fusains.
M. Schmitson a exposé des chevaux comme
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il n’y en a pas, et des chiens comme il y en a peu; mais ces chevaux-là sont nés natifs de Hongrie et ils jouent avec des chiens de Czikos. C’est égal , leur têle doit bien les fatiguer à porter; en France on ne s’affuble de masques grotesques que dans le carnaval. A cela près, M. Schmitson est un grand coloriste, et son exécution a beaucoup de puissance.
Que dire des énormes Chevaux de irait de M. Brown ? Voilà un réaliste qui ne regarde pas à la couleur et qui doit être béni par son fournisseur ordinaire. Malheureusement ses chevaux n’ont que la couleur pour toute peau ; ils sont écorchés vifs, hachés par morceaux, et c’est tout au plus si leurs contours se devinent. À coup sûr ce n’est pas là un mince défaut, et cependant M. Brown est un préparateur très habile; il ne lui faudrait qu’un polisseur.
L’originalité de M. Schmitson et la monstruosité de M. Brown ne valent pas la sagesse, la belle manière et la couleur suffisante d’un artiste donl personne n’a parlé et dont les deux tableaux ont été relégués dans le coin le plus
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obscur du salon des infirmes. Cet artiste s’appelle M. de Thoren ; il a exposé aussi des chevaux hongrois, mais il ne leur a pas fait des tètes extravagantes, et il les a couvert de peau. C’est surtout dans le tableau intitulé Chevaux de labour , effet de pluie (Hongrie), que M. de Thoren a fait preuve d'un grand talent. Il était impossible de mieux rendre ce groupe de chevaux qui lutte contre la bourrasque, dont les longues crinières sont agitées parle vent, et dont les têtes baissées semblent se conformer à la triste pensée d’un ciel inclément. M. de Thoren est un nouveau venu dont je suis heureux de constater le mérite; pour peu qu’il persiste, il en fera parler de bien plus autorisés que moi.
Les peintres de chiens ne manquent pas, quoique M. Melin se soit abstenu. Voici d’abord M. Jadin, un vieux Nemrod par l’atelier duquel toutes les célébrités de la gent ravageaude et merveillaude ont passé depuis vingt-cinq ans. M. Jadin n’a pas le pinceau galant; il ne se fera jamais bien venir des levrettes ; mais aucun peintre, sans excepter Desportes et Oudry, n’a
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mieux compris le chien courant grognard, inculte dans sa tenue, dont les exploits ont allongé démesurément les oreilles et dont le cuir tanné n’est pas à l’abri d’un peu de gale, fruc tus belli. Les portraits de Merveillau et de Rocador, le Canrobert et le Mac-Mahon de la vénerie impériale, attendent leur place à Versailles.
M. de Balleroy entend aussi fort bien la chasse, mais les toiles de petite taille lui contiennent mieux que les grandes machines. Son énorme Hallali de sanglier manque de mouvement et s’agence mal, tandis que son petit Départ, promenade matinale d’une meute, est d’une vérité qui se lit paitout, dans le paysage froid et humide, comme dans les allures des quadrupèdes et dans la figure du piqueur; ce tableau se recommande aussi par une exécution soignée, quoique sulfisamment empâtée. On trouve les mêmes qualités dans le Renard et les raisins et dans le Renard à V affût.
Les Petits chiens de chasse , de M. Lambert, sont traités avec une sobriété qu’on ne soupçonnerait pas dans un élève d’Eugène Delacroix. Par
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contre, les Chiens bassets, de M. Brown, ont peine à se débarbouiller des flots de couleur qui les emboivent.
Les Chiens de M. Ph. Fiousscau ne chassent pas comme ceux de MM. Jadin , de Balleroy et Lambert ; ils ont trouvé le chemin de la salle à manger Un jour de gala , et les voilà tous, chiens du salon , chiens du chenil, chiens de la basse-cour, chiens de récurie , qui s’escriment contre les rôtis , les pâtés et les friands reliefs alignés sur la table seigneuriale. Ce motif est connu depuis longtemps; M. Rousseau a dépensé beaucoup de talent pour le rajeunir, mais il n’a pas complètement réussi. Son tableau ne se tient pas; il s'éparpille en dix épisodes distincts , et il papillotte de telle sorte que l’œil ne sait sur quoi s’arrêter. Certains acteurs de M. Rousseau rappellent dans leurs mouvements les chiens de Snyders; c’est une ressemblance dont je suis loin de le blâmer, d’autant que son exécution , sauf des parties beaucoup trop brillanlées, a quelque chose de la largeur et de la franchise de ce maître.
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Quant à M. Kiorboë , il a fini par se noyer avec ses chiens de Terre-Neuve.
Les chats n’ont à se plaindre ni de MM. Lambert et Monginot , ni de Mme Peyrol-Bonheur. Malgré lin peu de sécheresse , Chat et Pie , de M. Lambert, est une charmante étude des us et coutumes de ces deux animaux; Minet agrippe le mou de Margot qui se plaint dans son langage ; mais Margot est sujette à caution ; à voleur, voleur et demi. M. Lambert a traduit cette trahison domestique avec esprit et talent. M. Monginot a fait de la couleur sans dessin dans Bertrand et Raton , mais il a trouvé dessin et couleur dans ses Chats sur une console . La Famille de chats , de Mme Peyrol , a toute la perfection d’exécution de la famille Bonheur. Au surplus, les peintres de cette famille sont bons à la plume comme au poil, et nous devons à Mme Peyrol un coq qui serait primé sur les marchés Anglais.
J’aime assez les fables feuille-morte de M. Legendre-Tilde ; ses oiseaux sont bien observés , et il a du Florian sur sa palette; une couleur un peu gaie n’aurait pas fait tort à ses serins.
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J’ai déjà dit que les cigognes avaient été très cultivées cette année; elles ont même eu les honneurs du réalisme. Un artiste belge, M. Dubois, a trouvé le moyen de couvrir de peinture un immense panneau avec quelques joncs et cinq ou six grandes cigognes en rang d’ognons; on n’aurait pas mieux traité Alexandre et ses généraux. Quand donc en aura-t-on fini de ces énormes puérilités! M. Michel est plus raisonnable , et il peint avec science ; ses petites cigognes dans les roseaux ont la précision et la fidélité d’une bonne étude, sans avoir la prétention et ies grands airs d’un tableau. J’ai aussi remarqué une excellente cigogne de la façon deM. Y. de Limoelan.
Terminons celte revue de la faune du Salon par un charmant Oiseau de Saint- Antoine, dû au pinceau de M. le comte de Krockow. C’est une jeune laie qui exécute au petit trot , avec sa famille, une Promenade du malin. Rien de plus agréable et de plus gracieux que ce groupe mignon de marcassins zébrés bondissant , la hure au vent, autour de leur mère, tandis que celle-
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ci s’avance comme une matrone romaine en suivant d’un œil complaisant et satisfait les folâtreries de sa progéniture.
4 août 1850.
XYÏÏ.
Peintres d’intérieurs. — MM. Maswiens, Mathieu, Ch. Giraud, Dauzats, de Curzon.
Peintres de nature morte, de fleurs et de fruits. — MM. P. Hamon, Forest, Milleriot, M‘*esEudes de Guimard, Salomon, Hautier , Robelet, Allain , MM. Sabourin Pelletier, Alex. Couderc, Saint Jean , Regnier , Grenet Perrachon, Ouri. J. Reignier, Suan, B. Desgoffe.
Dessinateurs et Aquarellistes. — MM. Bida, Pasini, Chifflart, Verchères de Reffye, de Crisenoy , Sand , Guesdon.
Gravure. — MM. Mercuri, Calamatta, Joseph Relier.
Lithographie. MM. E. Lasalle, Sirouy, Mouilleron.
Architecture. — MM. Villain, Garnaud, Tetaz, Mangeant,
Baltard, Mallay, Sauvageot, Beau, Maudelgren, Chiboys,
Hittorff, Hénard.
Depuis la mort ou la retraite de Bouton, de Renou, de Daguerre et de Granet, la peinture
d’intérieurs est à peu près délaissée en France. C’est à peine si l’on compte une dizaine de toiles de ce genre dans toute l’Exposition, et encore faut-il réduire à cinq le nombre de celles qui méritent l’examen de la critique.
La Vue intérieure de la cathédrale de Tolède , de M. Maswiens, /’ Intérieur de Saint - éréon , à Cologne, et le Transept de la cathédrale d'Ulm , de M. Mathieu, sont à coup sûr des peintures recommandables et qui réunissent quelques-unes des qualités requises en pareille matière ; mais elles n’ont sans doute pas la prétention de faire oublier les tableaux de Peter Neffs.
Il y a beaucoup plus d’indépendance de pinceau et de maestria, sans oubli de la précision indispensable, dans Y Esealier de V ancien couvent des jésuites de Reims, aquarelle de M. Dauzats. Le ton chaud et la finesse spirituelle de celte charmante petite page la rendent préférable à beaucoup d’huiles, même de M. Dauzats, et ce n’est pas trop de dire qu’elle ferait la réputation de cet artiste si elle était encore à faire.
Si l’on veut de l’esprit et une facilité incroya-
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ble d’exécution, il faut examiner l Intérieur du salon de S. À. I. Mmo la princesse Mathilde et f Intérieur du cabinet de M. le directeur général des musées impériaux. C’est bien là de la peinture élégante, superGcielle, de bonne, intelligente et artistique compagnie, un vrai compte-rendu de Janin dans ses jours de délicatesse ; il n’y a pas jusqu’à la lumière tamisée et au ton feuillemorte dont ces intérieurs sont caressés qui n’apportent un parfum de distinction aux ébauches de M. Charles Giraud. Mais ce qui est de mise au Louvre et rue de Courcelle ne l’est pas dans la Pharmacie du couvent des Capucines de Messine. D’abord, en fait de capucines, je ne vois là que des capucins ; puis, comment la palette musquée et un peu régence de M. Giraud trouverait-elle les couleurs qui conviennent aux pauvres barbes-sales de saint François, comme disait Saint-Simon ?
M. de Curzon a fait aussi un intérieur, et cet intérieur est un chef-d’œuvre. Son tableau représente la Chapelle du couvent de Saint- Benedelto , près de Subiaco [Etals romains) ; il se dis-
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L’ART AU SALON tingue par une exécution fçrme et savante, une grande science de la perspective, un sentiment profond de Part religieux italien, une couleur puissante par elle-même et obtenue sans le secours des violentes oppositions dont Granet faisait abus. On a rarement vu d’exposition aussi complète que celle de M. de Gurzon : grande peinture, genre, paysage, intérieur, il a touché à tout avec bonheur. Ce succès est le résultat d’un travail lent, persévérant, ardu, inflexible, qui n’a jamais cédé aux entraînements des écoles extrêmes et qui a triomphé, à force de conscience et de vertu artistique, des embûches que le méchant goût du siècle, les rivalités et plus encore la camaraderie sèment toujours sur les pas des peintres d’avenir. M. de Curzon a pris la devise des forts et des croyants : Aslra per aspra .
Les peintres de nature morte, de fleurs et de fruits ne sont pas sortis de cette prolifique médiocrité qui semble être un des apanages de ce genre facile. Ils ont, selon Phabitude, abondamment pourvu le salon de roses, de pêches, de
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prunes, de melons, de légumes, de volailles, de gibier et de viande de boucherie, sans oublier l’indispensable hareng saur :
Halée assatum convivis est bene gratum.
Cependant je ne puis me refuser à citer particulièrement SI. P. lïamon, pour son Chevreuil et ses Attributs , tableau bien peint, bien léché, mais un peu sec; M. Forest, pour un bon Emoucliet ; M. Milleriot, pour un joli pastel représentant un Geai et une perdrix ; MIIe Eudes de Guimard, pour une Perdrix assez finement peinte; Mlle Salomon, pour un excellent Butor; M!Ie Haulier, pour un Canard et des Légumes de très-petite dimension, mais d’une exécution très remarquable et d’une couleur parfaite ; MHe Robeîet, pour des Pigeons et des fruits d’un fini précieux, mais qui jouent le marbre à s’y méprendre ; Mll0Allain, pour sa jolie O j fraude à Flore. Je ne dois pas oublier non plus les Fruits et Légumes de M. Sabotirin, qui m’ont paru assez largement et assez chaudement touchés ; la Corbcille de fruits et les Fruits de M. Pelletier, pein-
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ture de bon aloi qu’un ancien Flamand ne désavouerait pas ; les Fleurs et Fi'uits un peu cotonneux de M. Alex. Couder; la Vierge à la chaise (médaillon entouré de fleurs), parM. Saint- Jean, artiste qui doit comprendre aujourd’hui que la faveur publique et les roses ne durent qu’un matin ; la Pâquerette et le papillon et le Vase de fleurs, de M. Régnier, pastiches de Saint- Jean ; les Rats ( fleurs et fruits }, étude bien réussie, de M. Grenet ; le beau Vase de fleurs, de M. Perraebon ; les Fruits un peu gris quoique bien rendu», de M. Ouri; les merveilleuses Roses, de M. Reignier, aquarelle sur satin pour un éventail d'impératrice ; les Fusils . carnassières , poires à poudre sous une vitrine, pastel trompe-l’œil, de M. Suan, et enlin, les Vases d’agate orientale et d' améthyste et V Aiguière en sardoine onyx , de M. B.-A. Desgolfe, chefs-d’œuvre de patience, de ciselure et de couleur, auprès desquels l’aiguière d’argent de Gérard Dow n’est que de la Saint-Jean (soit dit sans jeu de mots) et au moyen desquels on peut casser sans nul souci les originaux du Louvre. ^
L’ART AU SALON
M. Bida tient toujours le sceptre du dessin ou plutôt de celle gravure au crayon dont il est l'inventeur. Je crois qu’aucun artiste ne s’est jamais élevé aussi haut dans ce genre, non-seulement au point de vue de l'exécution et de la couleur, mais encore à celui de la composition. Fidèle à la reproduction des mœurs et usages orientaux, M. Bida a pris à tâche de nous donner chaque année quelques épisodes de celte vie à moitié sauvage, à moitié civilisée, et toujours originale, qui se mène dans les cafés, les mosquées, les caravensérails du Caire ou les rochers du Liban, Ses trois dessins de l’Exposition : la Prédication maronite , le Corps de garde d’Arnautes et la Prière , sont dignes de la réputation de leur auteur, et je ne sache pas qu’on puisse en faire un plus bel éloge.
Les dessins deM. Pasini, moins parfaits dans la forme , ne laissent pas que d’avoir une grande valeur artistique par la largeur et l’accent de leur facture; et puis il se dégage du Cimetière des Guèbres , des Persans en prière , des Souvenirs du Kizil-Ouzen et de la Halte d'une ca-
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ravane un tel parfum de vérité, qu’on peut assurer queM. Pasini n’a pas menti, quoiqu’il vienne de loin.
Il y a une grande et sauvage énergie dans Faust au sabat et Faust au combat , dessins de M. Chifüart. Cependant le gros noir y domine trop, et on a quelque peine à démêler l’action au milieu du tumulte de ces compositions légèrement intempérantes.
J’ai déjà cité quelques bons paysages au fusain et au crayon; j’y joins avec plaisir les Souvenirs de la Corrèze et du Dauphiné , de M. Verchères de Reffye ; CEscadre au mouillage dans la rade de Brest , de M. de Crisenoy, et le M'neu de loups , de M, Maurice Sand, le sorcier du Berry.
Les aquarelles de M. Guesdon, représentant la Vue générale de Cadix et la Vue générale de Séville à vol d’oiseau, sont très délicatement et très habilement touchées.
Les maîtres de la gravure, MM. Mercuri et Calamatla, ont fait les modestes ; leur réputation n’ayant plus rien à gagner, ils ont cru pouvoir se donner le plaisir de travailler en écoliers.
Quant aux écoliers, ils n’ont pas travaillé en maîtres ; d’où il résulte qu'à mon avis la bonne gravure a fait cette année l’école buissonnière. Cependant je dois une mention très honorable à M. Keller, qui a fait preuve d’un talent froid, mais d’une correction remarquable, dans la Dispute du Saint -Sacrement et la Madone du Mont -Saint- Apollinaire.
Dans la lithographie, au contraire, je distingue les œuvres de deux maîtres, MM. Ein. Lasalle et Mouilleron, et celles d’un élève passé maître, M. Sirouy. Le Dante et Virgile , d’après M. Eug. Delacroix, les Sept pêchés capitaux $ d’aprèsM. Jadin, et Léda, d’après M. Baudry, sont des planches qui font le plus grand honneur au crayon observateur de M. Ern. Lassalle. L’identification du lithographe avec ses peintres ne pouvait être plus parfaite. On dirait que les qualités de M. Lassalle se sont dédoublées pour entrer dans la manière consciencieuse et vivement colorée de M. Sirouy, son élève ; il était impossible de mieux traduire Y Entrée des Croisés à Constantinople d’après M. Eug. Delacroix ;
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le Loup et t' Agneau, d’après M. Mnrcaldy, et le Duel de Pierrot , d’après M. Gérome. Mais quelque valeur qu’aient ces ouvrages, ils doivent céder le pas à la Ronde de Nuit, d’après Rembrandt, par M. Mouilleron, le plus pur, le plus chaud et le plus fertile artiste qui ait jamais illustré l’art de Senefelder. Où en sondes anciens lithographes et les anciens imprimeurs : Bourgeois et Carie Vernet, Delpech et la veuve Langlumé !
Je ne déteste pas les dessins d’architecture, et sans m’arrêter beaucoup aux coupes verticales et longitudinales, je regarde avec complaisance les beaux palais, les magnifiques basiliques, les immenses hôpitaux , les splendides quartiers édifiés sur le papier par des architectes qui ne les exécuteront jamais autrement. C’est dommage : quoique Paris soit bien beau , il a encore besoin de quelques monuments de bon goût , ne serait-ce que pour faire contraste avec le Palais-de-flndustrie. Je voudrais, par exemple, voir reconstruire les théâtres du boulevard sur le plan de M. Yillain ; jamais le Petit-Lazary
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n’aurait osé espérer un semblable logement. Quand il y aurait par-ci par-là quelques églises paroissiales de la façon de M. Garnaud, croit-on que la grande ville s’en trouverait plus mal? Il me semble aussi que l’Académie impériale de Musique serait lort à l’aise dans le théâtre proposé par M. Tetaz. Et la Cité donc, ce cloaque moral et encore un peu physique de Paris, n’aurait-elle rien à gagner au projet d'arrangement dont yeut la doter M. Mangeant? Au moins qu’on substitue la façade de M. Baltard à l'horrible portique grec qui souille Saint-Eustache î
Les travaux d’architecture archéologique sont nombreux et intéressants. Je me suis arrêté avec plaisir devant les projets de restauration de l’église Notre-Dame d’Aigueperse, parM.Maliay, et de l’église de Gallardon, par M. Sauvageot , devant le vitrail du douzième siècle de la façade occidentale de la cathédrale de Chartres, par M. Beau, et devant les peintures Scandinaves du moyen-âge, copiées par M. Maudelgren.
Dois-je déclarer que je n’ai pas éclaté en transports enthousiastes devant les éludes d’ar-
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chilecture polychrome de M. Chiboys, et que j’ai su me contenir à la vue du modèle de temple dédié aux muses, par M. Hittorff? C’est singulier, J'admire les temples grecs-français , et je ne puis les regarder plus de cinq minutes; c’est peut-être une marque instinctive de ma profonde dévotion pour ces augustes monuments, car on prétend que les plus courtes visites sont les plus respectueuses. C’est égal ; je crois que je leur donnerais plus de temps en Grèce.
Je suis plus à l’aise avec M, Hénard. Il m’offre une habitation, que dis-je, douze habitations, depuis la chaumière du paysan jusqu’à la résidence du prince. Moi , modeste , je choisis la villa : le palais, le château et le manoir sont bons pour les... banquiers.
6 août 1859.
Sculpture. — MM. Clesinger, Loison, Crauck, Lanzirotti, Eude, Courtet, Marcellin, Denéchau, Franceschi, Allasseur, Gumery, Farochon, Schroder, Aizelin, M. Moreau, Carpeaux, L. Durand, Cocheret, Clère, Ramus, Maindron, Iselin, Follet, de Nieuwerkerke, Cavelier, Oliva, Jaley, Dantan aîné, Dantan jeune, Bonnet, Desprez, Dieudonné, V. Vilain, Durand, Carrier de Belleuse, Malhieu-Meusnier, général Daullé, Robinet, Robert, Oudiné, Salmson, Chabaud, Borrel, Ponscarme, Rochet, Lequesne, Ferrât, Badiou de Latronchèrc, Desbœufs, Leharivel-Durocher, Diebolt, Rouillard.
Lisez Cornaro, buvez de l’eau et regardez les statues qui embellissent le jardin de l’Exposition, vous serez certain de vivre longtemps. Yoilà mon opinion sur les ravages intellectuels et physiques que peut causer l’étude de la sculpture de 1859. Ce n’est cependant pas le
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métier qui manque aux statuaires modernes ; jamais on n’a mieux manié le ciseau et jamais le culte de la forme ne fut plus fertile en coquetteries ; mais aussi jamais artistes n’eurent moins de crédit au ciel que nos Pygmalions. Le ciel les abandonne parce qu’ils ne s’aident pas, parce qu’ils n’ont pas conscience del’inspiration individuelle, parce que, nés dans un siècle éminemment imitateur dans la pratique des arts, quoique superbement créateur en théorie, ils copient en croyant inventer:. Si encore le statuaire pouvait se réfugier dans le naturalisme, comine la peinture ; mais non, c’est le génie qui le fait vivre , le génie qui ne passe par la forme que pour arriver à la pensée , qui épure l’une par l’autre, et sans lequel la statue n’est qu’un marbre et le sculpteur un maçon. On ne fait pas de la puissance parce qu’on exagère un muscle comme Michel-Ange ; on ne fait pas de la grâce parce qu’on relève un chignon comme Germain Pilon ; on ne fait pas même du sensualisme parce qu’on tortille une taille comme Ciodion. Eh bien î sauf de trop rares exceptions,
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la sculpture de l’exposition ne renferme que des pastiches de puissance, de grâce et de sensualisme.
Je place en tête des exceptions M. Clesinger, qui, louvoyant entre la volupté aimable de Pradier et la lubricité énervée de Clodion , s’est fait Fapôtre de la brutalité de la chair. Ne cherchez pas chez lui cette beauté idéale qu’illustra l’art grec et qui lut déifiée sous le nom de Vénus : ses créations ne prétendent pas à un autre ciel qu’à celui deMahomet; ses nymphes d’hier, qui rouient en spirales paresseuses leurs torses capitonnés, sont les aïeules des de ntoiselles des bords de la Seine; sa robuste Zingara d’aujourd'hui, emportée par les enivrements de la danse et du tambour de basque, étale, excite et vend l’amour qui déborde de tout son êïre et qui transpire en brûlantes effluves par toutes les souplesses de son corps, par toutes les agitations de son sein , par tous les passionnements de son visage.
Voilà, dans sa crudité, un peu sauvée par une exécution prestigieuse, l’originalité de
L’ART AU SALON M. Clesinger; lorsqu’il en sort, il s’appauvrit. Sapho l’a tenté; l’amoureuse Lesbienne est bien faite pour séduire un sculpteur érotique, mais Sapho a une lyre, et M. Clesinger n’a pu l,a comprendre. lia outré la tragédie dans Sapho Urminant son dernier chant, et il a changé la simplicité en insignifiance dans la Jeunesse deSapho. Je ne parle pas delà couleur, de l’orfèvrerie, de la passementerie dont il a rehaussé cette dernière statue ; c’est un essai qui est loin de me réconcilier avec la manie polychrome, quelque respectable que soit son origine. Je dois avouer cependant que les légères touches colorées qui teintent certaines parties des bustes de la Romaine transi everine et de la Napolitaine ne nuisent pas à ces charmants ouvrages, dont la finesse est poussée à un dégré de raffinement extraordinaire. (
En résumé, quelle 'que soit la pente un peu risquée du talent deM. Clesinger, et peut-être à cause de cette pente, cet artiste est un vrai séducteur ; la délicatesse exquise de sa main est jetée comme un voile sur ses appétences char-
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nelles, et, lorsqu’on étudie ses œuvres, on oublie bien vite le sculpteur exclusivement amoureux du plastique pour admirer le magique artisan.
M. Loison est supérieur à M. Clesinger comme pensée. Sa Sapho, sa Pénélope et ses Jeunes filles canéphores ont un beau caractère. L’exécution, quoique reléguée au second pian , est sage et correcte.
La Sapho de M. Grabowski n’est pas non plus à dédaigner. Belle et énergique, cette statue a, comme on dit, le physique de l’emploi.
Le groupe de M. Crauck, représentant une Bacchante et un Satyre , ne prétend sans doute pas à l’originalité dépensée, mais il ne manque ni de grâce joviale dans la composition, ni de verve dans l’exécution. La Pensierosa} de M. Lanzirotti, a de la simplicité et de jolies draperies; YOmphale , de M. Eude, remplira bien la niche que le Louvre lui destine, et la tournure élégante de la Nymphe de M. Courtet ne nuira pas à l’ensemble de la décoration de ce splendide monument.
M. Marcellin est un statuaire d’avenir, on pourrait même dire de présent. Il cherche l’élévation, la distinction, et il s’en faut de bien peu qu'il ne les rencontre. Le corps de Zénobie , reine d'Arménie , retiré de V Ar axe , est un groupe d’un beau caractère, savamment agencé et exécuté avec une mâle précision. Je trouve cependant à redire (quel critique n’a pas la manie des petites bêtes?) au chapeau du berger arménien, lequel sort de la même fabrique que celui de Phorbas dans Y OEdipe enfant de Chaudet. La Jeune fille aux cheveux résiliés , tressant une couronne , du même artiste, penche visiblement vers Part grec, mais elle a un petit cachet de gentillesse qui la distingue des statues niaises de l’école du premier Empire.
Je ne suis pas fort épris de la Marchande d’ Amours, de M. Denéchau. Cette longue figure, au mouvement tout d’une pièce, semble, avec son amour juché sur la nuque, sortir d’une toile de M. Picou. Quant à la grande Andromède , de M. Franceschi, elle élève très haut ses prétentions ; peu s’en faut qu’elle ne rappelle Michel*
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Ange et les Florentins, plus, il est vrai, par le dégingandé des membres que par l’expression pathétique. Cependant il y a effort dans cette œuvre, et, comme toute peine mérite salaire, je donne bien volontiers à M. Franceschi une mention honorable.
Il y a une science élégante , de la distinction et du ii ni dans le Moïse sauvé des eaux , groupe deM. Àllasseur. La figure de la fille de Pharaon est charmante de grâce et de délicatesse. Cet ouvrage est certainement un des meilleurs de l’Exposition.
La Fontaine de V Amour, groupe en marbre de couleur et bronze , par M. Gumery , nous montre une fille bien maniérée et bien grimaçante. Le genre anacréon tique ne sied pas à M. Gumery, et j’en trouve la raison dans son Moissonneur , œuvre virile, pleine de force, de souplesse et de vérité. On n’écrit pas comme Dorât quand on pense comme Virgile.
Le sentiment maternel, dans son acception la plus élevée, a été bien compris et bien rendu par M. Farochon : la Mère est attentive à l’é-
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veil de l’intèlligence de ses petits enfants, et ceux-ci interrogent avec une curiosité avide l'omniscience de leur mère. Peut-être voit-on moins dans ce groupe la forme sensible d'une idée abstraite que le portrait d’une mère de la connaissance de M. Farochon ; mais le mal n’est pas grand.
M. Shroder, dans la Chute des feuilles , a exprimé d’une manière touchante, distinguée et vraie, le sentiment mélancolique. Peut-être, lui aussi, a-t-il pris pour modèle quelque Millevoye de ses amis ; la chute des feuilles est un épisode individuel dont l’acteur gitle plus souvent dans un lit d’hôpital ; il faut bien l’y aller chercher.
Nyssia au bain, de M. Aizelin, est une statue en plâtre Finement travaillée et chastement enveloppée d’un long voile transparent qui laisse deviner des formes charmantes. Cette figure, d’une grande pureté, aura besoin d’être taillée dans un marbre pur et chaste comme elle.
Gracieuse, calme et bien drapée , la petite Fileuse en bronze de M. Moreau, témoigne des
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excellentes qualités de son auteur; la simplicité est un don bien précieux que j’exhorte M. Moreau à garder comme une relique, par ce temps de sculpture exagérée à froid.
Voilà à peu près ce que j’ai remarqué de plus saillant et de plus complet parmi les quatre cent-soixante sculptures de l’Exposition. Ce n’est pas à dire cependant qu’il n’y ait du mouvement dans le Pécheur , de M. Carpeaux ; un bon senlimentde souffrance dans l’enfant de la Mal'aria , groupe de M. L. Durand ; de la grâce et de la simplicité dans la Prière , de M, Cocheret ; de la force et une certaine puissance dans la Vénus agreste , de M. Clère; du nerf dans le David,' e t de la gentillesse dans le Pâtre jouant avec an chevreau , de M. Ramus. Mais ces ouvrages, estimables à quelques points de vue, n’ont pas la marque d’originalité qui dénonce les œuvres des maîtres à l’admiration des siècles.
J’oubliais M. Maindron, artiste d’un talent réel et qui cherche l'imprévu avec plus de constance que de bonheur. Il a fait encore cette année une tentative malheureuse de sculpture roman-
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tique avec son groupe de Geneviève de Brabant. On ne peut méconnaître une expression et un type étranges dans la tête de Geneviève, du caractère dans le modelé du torse, et une certaine ampleur dans l’agencement des figures ; et cependant l’ensemble frise le tragi-comique. Geneviève de Brabant et la mort de Malbrouk sont des sujets scabreux à traiter sérieusement ; quoique l’artiste fasse, il lui est difficile de ne pas tomber dans l’illustration des fameuses complaintes imprimées par Pellerin, d’Épinal. C’est ce qui est advenu à M. Maindron.
Le buste sauve les sculpteurs, comme le portrait sauve les peintres. Op, le nombre des sculpteurs que le buste a sauvé des ruades de l’imagination est trop considérable cette année pour que j’en donne la nomenclature. Je me borne à citer, pour la finesse de l’exécution et la correction du modelé, le buste de M . J.-iV. Bonaparte , par M. Iselin ; les bustes de V Empereur et de V Impératrice, par M. Pollet ; le buste de S. A. la princesse Murat , par le comte de Nieuwerkerke ; celui d’ Ary Sche/fer , par M. Cavelier,
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œuvre digne du peintre et du sculpteur ; ceux du général Bizot et de M. F. de Mercey , par M* Oliva ; ceux des princes Slourdza , par M. Jaley ; ceux du général Perrin-J onquière et de Picard, par M. Dantan aînéy et ceux de Bineau et du docteur Velpeau, par M. Dantan jeune. Il y a aussi de bonnes qualités de facture dans les bustes de Victor Orsel , par M. Bonnet ; de M . parM. Desprez; du général de Goyon ,
parM, Dieudonné; de Pradier, de Walteau et de MM. Senarde t Lebobe, par M. Y. Vilain ; du comte Rivaud de Laraffinière et du colonel Montaudon, par M. Durand. Je ne dirai pas de mal non plus des bustes du docteur Verdé de Lisle , par M. Carrier de Belleuse ; de MM. Sainte-Beuve et Geoffroy, parM. Mathieu-Meusnier; de Mlle D . .., par le général Daullé ; du général Camou et du colonel Plombin, parM. Crauck ; de M. Coste et du médecin Guersenl , par M. Robinet; de j/Me Madeleine Brohan, par M. Robert. Enfin, je n’ai pas été insensible aux médailles et aux médaillons de MM. Oudiné, Salmson, Cbabaud , Borrel, Ponscarme. Pardon si j’en oublie !
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Quelques statues-portraits de personnages célèbres ne feront pas honte à leurs piédestaux. La statue bronze et argent de Bonaparte enfant , parM. Rocliet, a un faux air de ressemblance avec le petit Henri IV, de Bosio; du reste, elle est simple, austère et méditative, comme il convient à l’enfance d’un héros de Plutarque. M. Lequesne a extrêmement soigné sa statue du maréchal de Saint-Arnaud . Les détails abondent dans cette œuvre toute ehamarée de plaques et de broderies, et cependant la tête attire les regards par son grand caractère de distinction. Il y a aussi du mérite dans la statue de Troncliet, par M. Ferrât ; la physionomie intelligente et digne de l’éminent jurisconsulte défenseur de Louis XVI a été heureusement rendue par ce sculpteur. Je voudrais dire du bien du Valentin Haüy, de M. Badiou de Latronchère ; mais pourquoi a-t-il affublé d’une culotte à côtes de melon ce vénérable fondateur des Jeunes- Aveugles? MM. Desbœufs et Leharivel-Durocher ont fait preuve de talent de composition et de souplesse de ciseau, le premier dans le cippc de M. de Jes-
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saint, pieux hommage du département de la Marne à la mémoire de l’homme de bien qui l’administra pendant près d’un demi-siècle, et le second dans le cippe de Yisconti, l’éminent architecte du Louvre.
Je ne terminerai pas sans applaudir au Gre~ nadier et au Zouave , de M. Diebolt, dont la tournure martiale forme un singulier contraste avec l’air engourdi et compassé des troupiers hissés sur l’arc du Carrousel par les sculpteurs mythologiques de l'Ecole impériale.
Enfin je mettrai à la porte de ce dernier article la Doguesse , de M. Uouillard, en disant aux faux artistes : cavecanem , gare au critique !
15 août 1859.
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