L'art dans la société et dans l'état
Origine de l’art. — Ses premiers monuments. — L’homme artiste avant tout. — Les beaux-arts n’ont pas de berceau. - L’art et la civilisation. — Le but de l’art. — Sa puissance comme moyen de répandre les idées morales. — Il apprend à connaître et à aimer la nature. — Il est la source de l’histoire.
Lorsqu’on parle des beaux-arts, les questions qu’on s’abstient d’examiner sont précisément celles qui doivent être considérées comme fondamentales et sur lesquelles il est indispensable de fixer, avant tout, son attention. Ne faut-il pas, dans l’ordre naturel des choses, établir les principes, avant de s’attacher aux conséquences qui en dérivent? C'est ce que je me propose de faire, en recherchant quelle est l’origine de l’art, quel est son but, quelle est son influence sur le caractère des nations, aussi bien que sur leurs plus précieux intérêts moraux et matériels, enfin quelle est la mission que les artistes sont appelés à remplir dans la société.
L’art tire son origine des instincts mêmes de 1 homme, du double penchant qui le porte à assurer sa conservation, d’une part, et à travailler incessamment, de l’autre, à l’amélioration de sa condition morale. C’est surtout à l’influence de ce dernier
sentiment que les beaux-arts ont dû leur naissance et leurs développements, et si je fais mention du premier, c’est pour ne pas rompre complètement avec la tradition. On attribue l’origine de l’architecture à la prévoyance qui poussa l’homme à chercher un abri. Le palais ne serait que l’extension de la cabane qui aurait elle -même emprunté l’idée première de sa configuration aux voûtes de feuillage sous lesquelles les premiers habitants de la terre se réfugièrent pour éviter les feux du jour ou les intempéries du ciel. L’art était-il pour quelque chose dans la recherche des moyens de satisfaire ce besoin de conservation? En partant de ce principe, l’animal qui construit son gîte, l’oiseau qui se fait un nid, l’abeille qui pétrit les alvéoles de la ruche seraient aussi des artistes. L’erreur de cette prétendue origine de l’architecture est manifeste.
Winckelman s’est trompé comme tant d’autres, quelle que fût, d’ailleurs, l’élévation de ses vues, lorsqu’il a dit : « Les arts qui tiennent au dessin doivent leur origine au besoin. » L’art commence précisément là oû finit le besoin. Tant que le besoin commande, l’homme ne fait qu’obéir à des instincts aveugles. Il ne devient artiste que lorsqu’il échappe à cette loi qui régit en lui la matière, lorsqu’il donne, dans la mesure du développement de ses forces intellectuelles, un libre cours à ses facultés morales. Toute autre explication de l’origine des beaux-arts est fausse et contraire à la dignité humaine.
L’homme ne s’élève pas au-dessus du reste des êtres organisés, lorsqu'il pourvoit aux besoins qui ont pour but la conservation de l’individu et de l’espèce. Il entre seulement en possession des attributs de son organisation supérieure, lorsqu’il manifeste ses tendances pour les choses qui n’ont point de rapports avec les besoins physiques.
On a voulu aussi que l’origine des beaux-arts fût le produit du hasard. Tout le monde connaît la fable de la fille de Dibutade dessinant, à la lueur d’une lampe, la silhouette de son amant. Il existe une autre tradition, moins poétique, qui attribue l’invention du dessin à un certain Saurius, lequel traça sur la terre l’ombre de son cheval. Je ne parle pas de ces fables pour les démentir, on
ne dément pas les fables, mais pour établir que l’idée sur laquelle elles reposent est erronée.
Le hasard n’a été pour rien dans la découverte du principe des arts du dessin. Cette découverte devait être forcément le résultat des investigations de l’esprit humain. L’homme devait chercher ce principe et le trouver. Il le devait en vertu de la loi suprême de sa destinée, de cette loi qui lui fait dérober à la nature tous ses secrets pour les employer au perfectionnement de sa condition.
Si la découverte du principe des arts du dessin avait été le produit d’un accident, l’application de ce principe serait demeurée longtemps le privilège d’une partie du monde, tandis qu'on a retrouvé des traces de la manifestation du sentiment artiste, contemporaines des plus anciennes époques, dans toutes les contrées du globe, chez des peuples entre lesquels il n’y avait pas eu de relations.
Ce qu’on a longtemps ignoré, ce que les récentes découvertes géologiques ont révélé, c’est que l’art fut cultivé dès les premiers âges du monde, dès les temps antérieurs à toute tradition historique. On a trouvé, parmi les ustensiles à l’usage des hommes de la race primitive, des figures de mammouth et de renne sculptés ou gravés sur des plaques de schiste, de silex, d’ardoise ou d’ivoire. Le plus souvent ce sont des représentations isolées d’animaux; mais on a découvert, parmi ces curieux monuments, une composition ayant pour sujet un combat de rennes où apparaît un certain sentiment de la forme et du mouvement. Il existe aussi, du même temps, des essais de représentation de la figure humaine. Beaucoup d’ustensiles sont ornés de dessins en relief ou gravés dont les motifs n’accusent assurément ni une grande richesse d’imagination, ni une grande habileté d’imitation, mais qui n’en sont pas moins pour nous un témoignage important, un précieux symptôme. Ces reliques d’un passé que son éloignement rend presque fabuleux , sont généralement regardées comme des objets de pure curiosité. Elles ont, au contraire, une haute valeur anthropologique et philosophique, car elles fournissent un argument sans réplique à l’appui de cette opinion que l’art n’est pas,
ainsi que quelques-uns le prétendent, une superfluité, mais qu’il répond à un besoin réel de l’homme. On a dit mille fois que le développement du sentiment artiste était le résultat d’une civilisation avancée. Mille fois on est tombé dans une erreur évidente. Ce sentiment est tellement inné, qu’il se manifeste antérieurement à toute civilisation. L’art est le premier bégayemcnt de l’homme; il dessine avant décrire; c’est le moj'en qu’il emploie préférablement à tout autre, pour donner une forme à sa pensée. Ses premières impressions lui viennent du dehors; la nature les lui fournit ; il éprouve le besoin d’en fixer le souvenir. L’art ne lui sert pas d’abord à exprimer des idées, mais à reproduire les images qui l’ont frappé. Il voit, il imite. Ceux qui, de nos jours, prétendent interdire les conceptions aux peintres et les réduire au rôle d’imitateurs de la nature, veulent donc ramener l'homme à son enfance, au point de départ de la civilisation.
Comme je viens de le dire, l’art est la première manifestation de l’esprit humain; il est aussi l’expression la plus avancée de la civilisation : c’est le besoin, à des degrés divers, des primitifs et des raffinés ; c’est le besoin de tous les temps, de tous les hommes, de toutes les sociétés; c’est le besoin universel.
De prétendus philosophes s'efforcent de prouver (étrange ambition!) que l’organisation de l'homme est semblable à celle des animaux et qu’il ne diffère de ceux-ci que par des sens plus subtils. La meilleure réponse qu’on puisse faire à ces tristes théories matérialistes, trop manifestement absurdes d’ailleurs pour être dangereuses, c’est de mettre sous les yeux de ceux qui voudraient les propager ces curieux spécimens d’un art presque aussi ancien que le monde. Ils témoignent assez de l’existence chez l’homme d’un principe d’organisation qui lui est particulier, et qui lui assigne un rang à part dans la création.
L’homme primitif ne se contente pas du nécessaire; il se donne le superflu, ou plutôt ce qu’on appelle le superflu est également pour lui le nécessaire, un second nécessaire. Lorsqu’il est encore, pour ainsi dire, en lutte avec la nature, lorsqu’il ne parvient à vivre qu’à force de rudes travaux et de combats, au milieu de luttes continuelles contre les éléments et contre les animaux dan-
gereux qui pullulent, le goût de l’art naît et se développe en lui. 11 faut que ce soit un besoin bien impérieux, puisqu’il dérobe aux nécessités de la vie le temps indispensable pour le satisfaire. Il 11e suffisait pas à l’homme primitif de vivre physiquement; il fallait aussi qu’il vécût intellectuellement. Les économistes qui se préoccupent uniquement du bien-être matériel des populations et qui ont la prétention d’agir en cela sous l’impulsion d’une idée de progrès, nous ramèneraient donc, si on les laissait faire , à la première enfance de l’humanité, au temps qui précéda l’âge de pierre, contemporain des monuments que nous ont fait connaître les récentes découvertes géologiques. J’insiste sur les conséquences qui découlent de l’existence aujourd'hui constatée de ces monuments, parce qu’elles sont capitales relativement à l’objet qui nous occupe. Entre un besoin instinctif et un besoin développé par de certaines conventions de l’état social, la différence est grande. Ce ne sera pas inutilement qu’on aura prouvé que le goût pour l’art est inné chez l’homme, que c’est le besoin de l’esprit comme l’appétit est le besoin du corps. Quand il sera admis que le sentiment artiste est la manifestation la plus libre, la plus spontanée de l’intelligence, que ce sentiment est antérieur à toute science, à tout raisonnement, et que l’homme qui -en est privé ne s’élève pas au-dessus de la brute, on sera bien obligé de reconnaître que l’art n’est pas une superfluité.
Ce ne sont pas seulement les monuments tirés des entrailles de la terre où ils étaient enfouis depuis des milliers d’années, ce ne sont pas seulement ces monuments qui montrent que le goût pour l art n’est pas le produit d’une de ces conventions auxquelles donne naissance une civilisation raffinée, mais bien l’exercice de l’une des facultés naturelles de l’homme. Entre les objets de tout genre retrouvés dans les habitations lacustres et qui appartiennent à des temps antérieurs à la tradition historique, il en est beaucoup dont la forme ou les ornements attestent la notion instinctive du principe élémentaire de l’art. Parmi les peuplades sauvages n’ayant jamais eu de contact avec les habitants de pays civilisés, aucune n’a été trouvée complètement étrangère à ce principe. Toutes avaient des armes, des étoffes, des ustensiles domestiques
pourvus d’une ornementation plus ou moins compliquée , suivant la portée de leurs facultés intellectuelles, car la nature n’a pas doté toutes les races de la même délicatesse d’organes, mais toujours suffisante pour confirmer la théorie de l’existence du sentiment artiste inné chez l'homme et de son développement, jusqu’à un certain degré, indépendamment de tout état de civilisation.
Partant de cette fausse idée que les arts du dessin avaient été inventés , tandis qu’ils sont nés d’eux-mêmes, nés providentiellement sur tous les points habités du globe, on a cherché quel avait été leur berceau et quelle route ils avaient suivie pour se répandre dans le monde. Que de discussions, que d’affirmations contradictoires, de systèmes opposés l’un à l’autre, de théories élevées sur la base fragile des hypothèses ! Est-ce dans l’Inde ou en Égypte, ou dans quelque autre contrée, que les beaux-arts furent inventés? Chaque patrie qu’on leur assignait eut des défenseurs également savants, également affirmatifs, également passionnés. On avait saisi des témoignages irrécusables de leur origine; on dressait, en quelque sorte, leur état civil et l’on traçait leur itinéraire, comme si on les avait suivis à la piste. Par malheur pour les savants en question, on a trouvé çà et là des preuves de la fausseté de leurs systèmes, en constatant, par l’inspection de monuments inconnus de leur temps, que les beaux-arts furent portés simultanément au même degré de perfection chez des peuples entre lesquels il n’y eut pas de rapports. L’art n’est pas une invention, une découverte, l’idée d’un seul que d’autres ont acceptée, propagée; c’est 1 idée de tous, c’est le sentiment universel. L’homme naît artiste et lorsqu’il produit des œuvres d’art simples ou complexes, selon que le permet le degré d’avancement de son éducation, il ne fait que remplir une fonction dépendante de son organisation.
L’art est le premier symptôme de la civilisation; il en est aussi le dernier. Il est le plus sûr indice de la santé morale des peuples. Les beaux-arts sont dans un état prospère chez les peuples arrivés à la plénitude de leur développement, là où règne un harmonieux accord des facultés individuelles et des institutions sociales. S’ils
sont en souffrance, c’est qu’il existe quelque obstacle à la libre expansion des forces vitales de la nation. Art naïf, mœurs simples d'un peuple organisé pour le progrès. Art perfectionné , civilisation robuste. Art corrompu, société en décomposition. Ces signes sont infaillibles.
Quand on veut savoir ce qu’a été un peuple et quel rang il convient de lui assigner dans l’histoire des nations civilisées, on ne demande pas s’il a eu des grands seigneurs, des diplomates, des financiers, des économistes, des industriels; on demande s’il a eu des artistes. A l’aide d’une statue , d’un bas-relief, d'une mosaïque, d’une peinture, on reconstruit une nation , comme Cuvier reconstruisait, au moyen d’un seul fragment fossile, un animal des temps antérieurs aux révolutions du globe.
Chantez et je saurai quelles sont vos mœurs, disait un philosophe athénien aux habitants de je ne sais quelle ville de la Grèce. Les arts du dessin donnent également une indication certaine de la situation intellectuelle d'un peuple. « Montrez vos monuments, vos statues, vos tableaux et l’on vous dira ce que vous êtes, ce que vous valez moralement; si vous êtes libres ou esclaves; si vos mœurs sont pures ou corrompues; si c’est l’esprit ou la matière qui domine en vous. Enée, débarquant en Afrique, craint de ne pas trouver un accueil favorable chez des peuples dont il ignore la langue et dont le caractère ne lui est pas connu. Cette pensée lui inspire de la défiance; mais dès qu’il aperçoit les tableaux qui ornent leurs temples, il se rassure et s’écrie : Sunt lacrimæ rerum, etc. Un peuple qui cultive les arts ne peut qu’être accessible aux bons sentiments.
Posera-t-on cette question -souvent débattue : quel est le but de l’art? On y a, en quelque sorte, répondu dans ce qui précède; on y a répondu en donnant la preuve de l’existence providentielle de l’art, en le considérant comme l’exercice de l’une des principales facultés humaines. Le but de l'art est de fournir à cette faculté des occasions de recevoir son application, et de procurer aux hommes les jouissances que donne la culture intellectuelle. L’art a son objet en lui-même; il répond à un be- x soin instinctif. C’est le jeu naturel d’une partie de nos organes,
de ceux auxquels se rapportent : la manifestation de la sensibilité, la faculté de conception, le penchant à l imitation, l’art de combiner.
L’art existe sans but déterminé; mais l’homme civilisé l’emploie, comme les dons qu’il tient de la nature, en vue d’une destination utile. L’art peut être une récréation ou un enseignement. Même lorsqu’il n’est qu’objet de récréation, il remplit sa mission d’utilité. Il faut à l’homme des impressions ou physiques ou morales. Celles-là sont le plus souvent nuisibles ; celles-ci sont toujours salutaires. Ne servît -il qu’à détourner l’homme des jouissances matérielles qui l’abrutissent et le démoralisent, l’art rendrait un grand service à la société. Si l’on dressait une statistique comparative des délits et des crimes chez un peuple qui cherche ses plaisirs dans la culture des beaux-arts et chez celui qui attend toutes ses jouissances de la satisfaction des appétits physiques, on obtiendrait des résultats dont s’étonneraient fort ceux qui ne voient dans l’art que de simples questions de dilettantisme.
L’art peut être, il est souvent un enseignement. C’est un moyen de répandre des idées morales, en même temps que des notions historiques. Il réussit d’autant mieux à propager ces sortes d’idées, qu’il s’adresse à l’imagination, qu’il l’excite et lui donne un rôle à remplir. Tel homme, dont l’esprit est peu cultivé, ne lira pas un chapitre de morale ou un récit dont la conclusion est une leçon; et s’il lit de tels morceaux, il ne les comprendra pas ou il les trouvera ennuyeux. Ce même homme s’intéressera à la représentation picturale ou plastique d’une action d’où se dégagera l’idée morale. Cette idée, présentée sous la forme attrayante de l’image, ne lui est pas imposée; il faut qu’il la conçoive comme une conséquence tirée du sujet, de la composition, de l’expression des personnages, et c’est dans ce sens que nous parlons du rôle attribué à l’imagination du spectateur. Les efforts qu’il aura faits pour se rendre compte de la signification du tableau et la satisfaction de l’avoir comprise , fixeront dans son esprit l’idée qu’un autre mode de communication n’y eût pas fait pénétrer.
L’art ouvre d’immenses sphères d’impressions et d’observa-
lion. L’homme qui reste perpétuellement en présence des petits faits et des menues particularités de la vie réelle, est manifestement inférieur à celui dont l’esprit se met en contact avec les idées que font naître l’examen et l’analyse des œuvres d’art. On a, de notre temps, voulu pallier cette infériorité, la colorer, en faire même un titre de gloire. L’homme pratique est loué comme tel; il voit les faits, les enregistre, taxe leur valeur en chiffres; c’est un personnage utile, que les gens qui se piquent d’être de leur temps mettent bien au-dessus des penseurs, race maudite dont oh ne peut rien tirer pour le bonheur d’une société avide de bien-être matériel.
On ne connaît la nature, on ne la comprend, on ne l’aime que lorsqu’on a fixé son attention sur la manière dont elle est rendue dans les œuvres d’art. Obligé de l’étudier pour comparer l'imitation avec la réalité, on aperçoit une fouie de détails, de particularités qui font sa richesse et que ne soupçonnent ni les hommes pratiques, ni leurs admirateurs.
Pour juger de la façon dont le sujet a été traité par l’artiste, il faut réfléchir à la manière dont il doit être envisagé, sans quoi, comment pourrait-on approuver ou critiquer? Les facultés de conception .et d’analyse se développent, la sphère des observations et des idées s’élargit. La nature entière formant le domaine de l’art, l’homme artiste est amené à exercer son esprit sur d’innombrahles sujets; il acquiert infailliblement une grande supériorité intellectuelle sur l’homme pratique qui ne voit que le fait et ses résultats mathématiques.
Nous venons d’énumérer quelques-unes des propriétés de l’art; nous venons de dire à quelle destination élevée il tend et de quelles manières diverses il répond à cette destination. Nous l’avons vu procurant à l’hornme les jouissances les plus nobles et les plus pures, l’instruisant, élargissant le cercle de ses idées, le faisant pénétrer dans un monde d’impressions, de sentiments, d’observations et de pensées qui reste fermé aux adorateurs du fait. Ce ne sont pas là les seuls services qu’il rende à l’humanité. Il est, pour l’histoire, la source la plus abondante et la plus sûre; il est comme un miroir où se reflète la physionomie des généra-
tions éteintes. L’art seul rattache le présent au passé. Or l’homme a besoin de vivre dans le passé par la mémoire, comme il a besoin de vivre dans l’avenir par l’imagination. Il aime à se souvenir et à prévoir. C’est l’art qui caractérise les époques historiques, qui leur donne une forme et les fixe dans la pensée. Quand on entend les mots : antiquité, époque byzantine, moyen âge, renaissance, aussitôt le style des monuments d’art de chacune de ces grandes phases historiques se présente a l’esprit. Sans l’art, ce ne seraient que des fantômes; par lui, ce sont des figures vivantes. L’art nous donne la connaissance des mœurs des peuples. C’est au moyen de ses monuments qu’on fait revivre les nations mortes et qu’on les oblige, en quelque sorte, à raconter leur histoire. Que saurait-on de l’Egypte, sans les monuments qui ont permis de la reconstituer comme on fait d’un édifice dont on a relevé les fragments épars? Semblable au sphynx, son énigmatique personnification, cette contrée mystérieuse fût demeurée éternellement impénétrable. Nous ne parlons pas des inscriptions hiéroglyphiques au moyen desquelles on a établi la succession des dynasties; mais n’est-ce point par les peintures des hypogées qu’on a pu acquérir la notion complète des usages des Égyptiens et préciser jusqu’aux plus petits détails de leurs mœurs?
Grâce aux monuments de l’art, on s’est formé une certaine idée de peuples qui n’avaient dans l’histoire qu’une existence douteuse et qui semblaient tenir au moins autant de la fiction que de la réalité. Avant les découvertes archéologiques de Ninive, le nom d’Assyrien n’éveillait dans l’esprit l’idée d’aucune forme particulière de civilisation. Les monuments dont MM. Botta et Flandin, ainsi que M. Layard, ont enrichi les musées de Paris et de Londres, ont fait passer dans le domaine de la réalité un peuple qui, jusqu’alors, n’était guère sorti de celui de la fable. En étudiant ces monuments, en recueillant avec sagacité les indications qu’ils fournissaient, on a pu tracer un portrait exact de cette nation assyrienne exhumée tout entière avec les ruines de ses temples et de ses palais, décrire ses usages religieux et civils, la montrer au milieu de ses occupations, détailler avec précision toutes les particularités de sa vie intime.
Pour écrire son curieux et excellent ouvrage des grandes monarchies ( The Five gréai monarchies of ancient eastern worltl), M. Rawlinson s’est servi exclusivement de monuments des arts à l’aide desquels il a donné une restitution complète de la Clialdée, de l’Assyrie, de la Babylonie, de la Médie et de la Perse, sans omettre aucun des traits de la physionomie, du caractère et des usages de ces nations dont le souvenir ne se détachait que vaguement du fond brumeux des traditions chronologiques.
Les textes littéraires fournissaient plus de renseignements pour l’histoire de l’antiquité grecque et romaine; mais il n’en est pas moins vrai qu’on ne connaît bien cette histoire que lorsqu’on a complété l’étude des historiens, des philosophes et des poëtes par celle des monuments. C’est à cette dernière source qu’il faut puiser, pour pénétrer dans le vif des mœurs de la Grèce et de Rome. Quelques visites à Pompéi et au Museo Borbonico font mieux apprécier la société romaine, que les récits des historiens les plus exacts et les plus précis. C’est là qu’elle nous apparaît dans sa réalité.
Et le moyen âge, où est sa véritable histoire? Est-ce dans les narrations des chroniqueurs ou dans les compilations des annalistes? En aucune façon; c’est dans les œuvres des artistes. Elle est sculptée sur les murs des cathédrales et des hôtels de ville; elle est peinte dans les miniatures des manuscrits, dans les mosaïques et dans les verrières; tissée dans les tapisseries; émaillée, ciselée, incrustée dans les innombrables objets du mobilier religieux et civil sur lesquels s’est exercée l’habileté de ces admirables artistes qui ont su animer la matière et la faire parlante. Nul ne peut se flatter de connaître le moyen âge, s’il n’a examiné avec soin les monuments de tous les arts qui ont reçu et gardé l’empreinte de sa physionomie, dans lesquels se reflète son image.
Nous en dirons autant des époques plus rapprochées de nous. C’est aussi dans les monuments de la peinture qu’il faut étudier le seizième siècle, le dix-septième et même le dix-huitième. Les mœurs des Vénitiens ont-elles jamais été décrites d’une manière plus vraie, plus frappante que dans les pages brillantes du Giorgione, du Titien, de Paul Véronèse? Quel livre fait mieux
ressortir le caractère de la nation allemande, son esprit, son génie que les œuvres des maîtres de Nuremberg, que les sculptures d’Adam Kraft, de Veit Stofs et de Pierre Vischer, que les peintures et les gravures de Burgmaier, de Wolgemuth et de Durer? Si vous supprimez Fontainebleau, vous ne connaîtrez qu’imparfaitement l’époque de François Ier et de Henri II; si Versailles n’existait pas, on n’aurait qu’une idée incomplète du règne de Louis XIV. Boucher, Watteau , Lancret, Moreau, Eisen sont les plus fidèles historiographes du dix-huitième siècle en France. La Hollande du dix -septième siècle est personnifiée dans les œuvres de Rembrandt, de Van der Helst, de Metsu, de Mieris, des Van de Velde, des Van Ostade, de Wouwerman, de Jean Steen. Ses mœurs publiques sont représentées ad vivum dans la Ronde de nuit et dans le Banquet des arquebusiers ; ses mœurs privées se reflètent avec une merveilleuse fidélité dans les compositions où des personnages, empruntés à toutes les classes de la population , apparaissent comme surpris au milieu de leurs occupations et de leurs divertissements. Quelle plume a jamais mieux fait connaître les Flamands du dix-septième siècle, que les pinceaux de Teniers, d’Adrien Brouwer, de Craesbeek, de Ryckaert, de Sallaert?
L’Espagne aristocratique et populaire n’a-t-elle pas sa plus parfaite expression dans les peintures de Velâzquez et deMurillo? l’Espagne monastique n’est-elle pas dévoilée dans celles de Zurbaran ?
L’art, cet objet de luxe, comme le qualifient de certaines personnes, est la principale source de l’histoire; c’est la base fondamentale de la connaissance des hommes et des choses. L’histoire écrite raconte les événements; elle ne fait pas connaître les mœurs. Elle fixe les dates, établit la succession des faits, décrit les batailles, rappelle les combinaisons diplomatiques, met au jour les petits détails des intrigues de cour; elle ne s’occupe guère de ce qui se passe dans les régions moyennes et inférieures de la société; elle laisse dédaigneusement dans l’ombre ce qui se rapporte aux usages de la bourgeoisie et du peuple. Les bourgeois et les manants sont de trop petits personnages pour le théâtre où clic met en scène
ses drames politiques. L’art seul nous renseigne sur les particularités de la vie ordinaire des peuples de toutes les époques. On se passerait plutôt des textes écrits que des monuments de l’art, pour faire l’histoire de l’humanité. Les textes ne nous font connaître que les faits accidentels, tandis que l’art nous donne 1 enchaînement des idées et nous initie au mouvement de l’esprit humain. Nous compléterons notre pensée en disant que les livres où il est presque uniquement parlé de combats, de tueries d’hommes, de l’ambition des princes et des luttes du pouvoir contre le droit, font l’histoire de la barbarie, au lieu que les œuvres d’art fournissent tous les éléments de l’histoire de la civilisation. Chaque idée qui a germé, qui a grandi et s’est propagée dans le monde, a laissé une trace dans le domaine de l’art; tout ce que les générations éteintes ont pensé, tout ce qu’elles ont éprouvé, tout ce quelles ont souffert et espéré, est exprimé là en traits saisissants, ineffaçables. L’historien qui ne consulte pas les monuments des beaux arts, qui n’apprend pas à lire dans ces pages sculptées et peintes, manque de ce qui lui est le plus nécessaire pour bien remplir sa tâche.
Ceux qui font des beaux-arts l’objet de leurs études, savent quel intérêt on trouve à observer la filiation de certaines formes architecturales, plastiques ou picturales, à voir par quels liens elles se rattachent au développement de la civilisation de différents peuples. Dans cet ordre d’idées et de faits, les beaux-arts rendent les plus grands services à l'histoire. En l’absence d’autres témoignages, ils ont souvent permis de préciser d’une manière certaine la marche suivie par les peuples dans leurs migrations. Des monuments offrant des caractères identiques sont comme des jalons qu’ils ont placés sur leur route et qui, après plusieurs milliers d’années, désignent clairement leur trace aux annalistes.
Résumons-nous sur ce point et disons : L’art, c’est à la fois l’idée et la forme sensible; c’est l’homme dans toutes ses manifestations; c’est sa pensée et son ouvrage; c’est le témoignage palpable de son passage sur la terre. Les générations éteintes renaissent pour nous dans les monuments de l’art, comme nous renaîtrons dans les nôtres pour les générations futures. L’art est la
chaîne sans fin qui relie entre elles toutes les phases de l’histoire de l’humanité. Quand l’idée a revêtu la forme de l’art, elle s’est animée; elle est devenue vivante.
Et voilà ce dont on fait bon marché au nom du positivisme et de fulilitairianisme (deux vilains mots et deux vilaines choses); voilà ce qu’on prétend nous faire considérer comme un superflu dont il serait sage d’apprendre à se passer, plus superflu que le tabac qui a du moins l’avantage d’être une source de revenus pour les gouvernements.
L’opinion des peuples et celle des économistes sur l’art. — Hymne éternel en l’honneur du Créateur. — L’art multiplie les sensations de l’homme. — Moyen de communication universel. — Langue hiératique, historique et démotique. — Les monuments de l’art sont les témoignages du passage des hommes sur la terre. — Souvenirs attachés aux monuments. — Art et nationalité.
Dans tous les temps et partout, sauf de rares exceptions qui ne font que confirmer la règle, l’importance des beaux-arts a été reconnue soit par intuition, soit par raisonnement. Cet accord du sentiment chez des peuples ayant différé par les mœurs,] par les habitudes, par le degré de civilisation, cet accord est significatif. On ne se rencontre ainsi que sur la vérité. Il n’y a guère qu’en notre temps de progrès, qu’on ait imaginé de traiter l’art cavalièrement, de déterminer la part qu’il doit avoir dans l’organisation sociale et de la mesurer avec parcimonie. Cette idée appartient aux économistes qui ont la prétention de tout régler et qui, au nom d’une science douteuse, veulent réduire à peu de chose, à la moindre chose possible, l’objet le plus nécessaire8^ la vie intellectuelle.
Chez tous les peuples l’art fut le principal mode de manifestation du sentiment religieux, l’hommage regardé comme le plus digne de la divinité. Partout, aux époques de foi vive et sincère, quels que fussent la croyance, la religion, le culte, les hommes se sont efforcés de construire de beaux temples, de les orner, d’y réunir les spécimens les plus parfaits des produits de leur génie, de leur industrie. Rien ne leur a coûté pour embellir les lieux Tome XXII 2
consacrés à la prière. L’art lui-même était une prière permanente, la langue universelle employée pour louer le Créateur, c’est-à-dire pour accomplir l’acte intellectuel le plus important, selon la pensée des croyants de toutes les religions. L’homme a cru devoir mettre en œuvre toutes les forces de son génie, pour s’élever jusqu’à la divinité, et c’est l’art seul qu’il a jugé propre à lui en fournir les moyens. Les idées religieuses n’ont plus aussi généralement cours qu’autrefois; mais il y a toujours un culte. Beaucoup de gens pratiquent aujourd’hui le culte de l’homme, le culte d’eux-mêmes et c’est encore l’art qui sert à sa célébration. Après avoir été divin, héroïque, l’art s’est fait humain. La nouvelle mission qui lui est assignée, c’est de représenter l’homme avec ses passions, ses sentiments, ses joies, ses souffrances, ses plaisirs ou ses occupations. Les propagateurs des nouveaux principes assurent que l’homme ne peut s’intéresser qu’à l’homme et aux choses qui le concernent directement. Nous n’examinons pas maintenant si cette théorie est fondée sur un sentiment louable ou sur un affligeant égoïsme; nous admettons, non le principe, mais le fait, et nous disons que l’art est le grand moyen employé pour exprimer, pour répandre les idées qui rentrent dans ce système d’autoadoration.
Tout ce que l’homme affectionne , il a recours à Fart pour le louer, pour le célébrer, pour en retracer l’image : lui-rnême d’abord, c’est convenu ; puis la nature comme étant le milieu dans lequel il vit; les animaux dont il tire des services; les campagnes qui le nourrissent; les bois dont il recherche les frais ombrages; les fleurs qui récréent sa vue et flattent son odorat; la lumière qui le réchauffe et colore toutes choses. Ce n’est pas seulement un hommage rendu à ce bel empire de la nature dont il est le souverain; c’est encore une manière de multiplier ses sensations. Après avoir joui par les sens de la réalité, il jouit de l’image par la pensée. Les impressions qu’il a éprouvées en présence de la nature, il les retrouve en partie devant l’œuvre d’art. Qui n’a été ému par la représentation d’une action dont le côté dramatique avait été bien saisi et bien exprimé par l’artiste^ qui ne s’est senti rafraîchi à l’aspect d’un beau paysage; qui n’est devenu rêveur
en s'absorbant dans la contemplation d’une marine où une main de maître a su créer le prestige de l’immensité de l’Océan?
Toutes les impressions morales et physiques qui sont données à l’homme par la nature, l’art les lui fait éprouver et, par là, double son existence. La littérature tend au même but; mais ses effets sont moins saisissants. Quelle différence, pour la vivacité des impressions, entre la description littéraire et la représentation picturale ou plastique! L’une intéresse l’esprit et excite l’imagination de manière à faire concevoir l’idée de la chose; l’autre place le spectateur devant une quasi-réalité. Pour que la description produise tout son effet, il faut le concours de deux imaginations presque aussi actives, presque aussi puissantes l une que l’autre: celle de l’écrivain qui choisit et groupe les éléments du tableau et celle du spectateur qui donne à ce tableau le mouvement de la vie. L’œuvre d’art s’adresse à tout le monde. Elle peut avoir des beautés délicates, des finesses de conception et d’exécution qui échapperont à la masse; mais la signification en sera comprise de tous en son ensemble, tandis que l’œuvre littéraire n’est véritablement accessible qu’aux esprits cultivés. Ne peut-on pas conclure de là que l'art est le mode d’expression de l’idée le plus populaire. Et, s'il en est ainsi, que faut-il penser de ceux qui prétendent que l’art sort, pour ainsi dire, de sa sphère, en visant à exprimer des idées; de ceux qui ne voient dans la peinture qu’une mise en œuvre des procédés d’exécution, qu’une occasion de déployer le prestige du coloris et de la lumière?
Outre la supériorité que lui donne cette faculté de se faire aisément comprendre, l’image a encore sur la description les avantages de la simultanéité et de la permanence. Les impressions produites par celle-ci sont nécessairement fugitives; elle ne présente que successivement à l’esprit du lecteur les détails qui doivent concourir à l’ensemble du tableau, en sorte que l’effefdes premiers épisodes s’est déjà affaibli, quand arrivent les derniers. Les sensations éprouvées pendant la lecture persistent plus ou moins longtemps; mais elles finissent par s’effacer, ou du moins par ne laisser qu’un vague souvenir. L’image, peinte ou sculptée, se montre tout entière au même moment; elle frappe
plus vivement, et, de plus, elle est permanente. On peut la contempler longuement et se bien pénétrer des pensées que fait naître son examen; on y peut revenir plusieurs fois, souvent si l’on en a la tentation. On a également la faculté de relire une description; mais use-t-on de cette faculté? Ce qui fait qu’on ne se lasse pas de voir un bon tableau, c’est qu’il attire et retient par des mérites qui appartiennent à des ordres d’idées differents et qui sont pour le spectateur une source d’observations variées. La conception du sujet, l’invention des épisodes et le style sont des qualités communes au morceau littéraire et au tableau. Celui-ci a, de plus, l’attrait de la beauté des figures, l’énergie ou la grâce des mouvements, l’expression, le coloris, la lumière, la vie.
Un autre avantage de l’art sur les autres moyens de communication de la pensée humaine, c’est son universalité. Les textes écrits ne sont intelligibles que dans une contrée plus ou moins étendue, et parfois resserrée dans d’assez étroites limites; ils ne sont compris que d’un petit nombre d’hommes. Les langues changent, se transforment; elles cessent d’ètre usitées et tombent dans l’oubli. Les idées qui ont revêtu la forme littéraire ne se répandent qu’à l’aide de traductions qui les altèrent plus ou moins. Les productions de l’esprit qui se présentent sous cette forme ne s’adressent donc qu’à un nombre restreint d’intelligences. L’écrivain, qui aurait l’ambition de penser pour fhumanité entière, n’est compris, en réalité, que de fort peu de ses semblables; sa voix reste étouffée entre des frontières plus ou moins resserrées. S’il en est ainsi pour les langues vivantes, qu’est -ce lorsqu’il s’agit des idiomes enterrés sous les ruines de la civilisation ? Rien n’échappe à la pénétration humaine. Des philologues érudits et patients ont pu refaire la grammaire et le dictionnaire de ces langues mortes, à l’aide d’inscriptions à demi effacées; mais quelle dépense de temps, d’application et de sagacité, pour arriver à un résultat dont l’importance n’est appréciée que de quelques savants! Les œuvres de la statuaire et de la peinture s’adressent à tous, sont comprises de tous : anciennes ou modernes, leurs beautés se dévoilent à tous les yeux, à tous les esprits. C'est une
grande satisfaction pour l’artiste qui crée une œuvre dans laquelle il met son âme et sa science, de pouvoir se dire qu’il travaille pour le monde entier, que sa pensée arrivera directement, sans intermédiaire, sans interprétation, à quiconque possède la faculté de voir et celle de réfléchir. On a souvent parlé d’une langue universelle comme d’une utopie, comme d’un rêve. Elle existe cependant cette langue. Les peintres et les sculpteurs la parlent et se font comprendre en tout lieu. Les peuples se servent de mots différents; mais ils ont tous les mêmes passions, les mêmes sentiments et la même manière d’exprimer ce qu’ils éprouvent, par les mouvements de la physionomie et par les gestes. Ils ont, par conséquent, une égale aptitude à saisir le sens d’une œuvre picturale ou plastique reproduisant des actions humaines.
L’art est donc la langue universelle. Il est à la fois la langue hiératique, puisqu’il a été, dans tous les temps, employé comme mode d’expression des sentiments religieux ; la langue historique, attendu que ses monuments sont comme les pages d’un livre où se lisent les annales de l’humanité; enfin la langue démotique, car il se fait entendre des individus les plus étrangers à toute culture intellectuelle et leur communique les seules impressions morales qu’ils soient en état de ressentir.
C’est à fart qu’on a recours pour lixer le souvenir des hommes et des choses. Lorsqu’un citoyen a rendu de grands services à l’État, le plus bel honneur qu’on puisse lui faire, le plus éclatant témoignage de reconnaissance qu’il soit possible de donner à sa mémoire, c’est de lui élever une statue. S’agit-il de signaler à l’attention des générations futures un événement regardé comme glorieux? on décide l’érection d’un monument commémoratif. 11 ne suffit pas que le personnage ou le fait soit sauvé de l'oubli, car bien d’autres moyens auraient le même effet : par exemple une inscription gravée sur un bloc de marbre. On veut que le monument soit beau , on sent que le mérite de l’homme et l importance du fait historique s’accroîtront en proportion de l’estime qui sera faite de l’œuvre d’art. Celle-ci est comme une auréole dont l’éclat attirera les regards de la postérité, et prolongera à travers les siècles un souvenir rendu impérissable par son prestige.
Un monument n’est pas une chose abstraite; on ne se borne pas à l’admirer pour ses beautés techniques; on veut savoir quelles sont les mains qui l’ont élevé , à quel temps il se rapporte, quels souvenirs il évoque, quelles idées il exprime. C’est une chose vivante et parlante ; c’est l’éternel témoin des événements d’une époque, l’éternel interprète des sentiments d’une génération. Nous avons dit que les monuments étaient les véritables preuves de l’histoire et que leur étude avait permis de reconstituer toute l’organisation religieuse, politique et civile de certaines nations éteintes. Ils ont la même éloquence pour les peuples existants qui aiment à les interroger sur un passé auquel ils ne sauraient être indifférents, sans renier en quelque sorte la sainteté des liens de famille.
Lorsqu’en parcourant nos vieilles cités nous nous arrêtons devant les monuments que nous ont légués les générations dont nous descendons , nous voyons autre chose que des formes architectoniques riches et harmonieuses, autre chose que des lignes bien combinées et des sculptures d’un beau travail; nous voyons tout un peuple, nous vivons avec lui; les événements auxquels il a participé nous apparaissent comme reflétés dans un miroir magique. Cette puissance de s’imprégner des idées du passé et de les transmettre est une des causes qui influent le plus vivement sur les impressions que nous ressentons instinctivement à la vue des monuments. La même cause n’existant pas, dans les villes nouvelles ou rebâties, l’intérêt excité par les productions de l’art architectural est beaucoup moins vif. On peut s’en convaincre en visitant certaines villes de l’Allemagne rhénane brûlées pendant les guerres du Palatinat et reconstruites tout d’une pièce. On les traverse avec indifférence, tandis que dans de vieilles cités voisines où chaque pierre, pour ainsi dire, réveille un souvenir et parle à l’imagination, on s’arrête avec intérêt, avec émotion. Le roi Louis de Bavière, cédant à de généreux instincts, a voulu doter son pays de ce qu’il appelait une nouvelle Athènes. On admire la force de volonté qu’il a fallu pour créer, en quelques années, une Munich moderne à côté de l’ancienne; mais ces monuments d’hier ne causent encore qu’une partie de l’impression
qu’ils produiront plus tard. 11 faut qu’ils aient reçu la consécration du temps, et qu’aux beautés intrinsèques qu’ils peuvent avoir, se soit joint le charme des traditions historiques, pour qu’ils attirent et captivent comme le font les édifices recouverts de la patine séculaire. Les nouveaux quartiers de Paris sont magnifiques, si on les considère au point de vue de la largeur des rues et de la richesse des édifices, alignés trop méthodiquement toutefois; mais pour la génération actuelle qui les a vus s’élever, ils sont loin d’offrir le même attrait, le même intérêt que ce qui existait avant l’invasion des démolisseurs. Rien n’y parle à l’esprit, rien n’y touche la fibre nationale. Les Parisiens sont dans ces somptueux quartiers comme dans une ville étrangère. Ce n’est pas là qu’ont vécu leurs pères, qu’ils ont pensé, qu’ils ont agi, qu’ils ont lutté pour telle idée, souffert pour telle cause, ou fait triompher tel principe.
Cette identification, si l’on peut s’exprimer ainsi , des sentiments d’un peuple avec ses anciens monuments est une vérité partout; mais plus incontestable en Belgique qu’ailleurs peutêtre. L’histoire de nos communes flamandes, de l’esprit qui les animait, de leur amour de l’indépendance , des efforts énergiques qu’elles ont su faire en faveur de leurs privilèges , se lie intimement à celle d’un grand nombre d’édifices, objets de l’affection populaire. Ces hôtels de ville si intéressants par les événements qu’ils rappellent, en même temps que si remarquables par leur architecture; ces beffrois qui donnaient le signal des réunions populaires; ces halles d’où partaient les produits des fabriques flamandes pour se répandre dans le monde entier; ces maisons où siégeaient les gildes et les corporations dont la participation à la vie communale était si active, sont des pages éloquentes de nos annales.
Chaque pays puise à pareille source le sentiment de la nationalité, de l’attachement à la patrie. Ce qui caractérise l’Italie, ce n’est pas seulement le climat ou la langue, c’est aussi, c’est surtout l’art qui a imprimé un cachet particulier sur les innombrables monuments répandus dans cette heureuse conlrée. Supposez la destruction de ces monuments, l’Italie ne sera plus elle-même; clic aura perdu les principaux traits de sa physionomie. Les Italiens
ne se sentiront plus un peuple à part; ils n’auront plus l’orgueil du passé et l’ambition de l’avenir, ces deux sentiments qui font faire de si grandes choses. Nous en dirons autant de l’Allemagne. L’art allemand est, de l’autre côté du Rhin, l'objet d’un culte qui, plus que toute autre cause, influe sur la vivacité de l’ardeur patriotique. Les signes de la nationalité allemande existent, avant tout, dans les monuments de l’architecture, de la statuaire et de la peinture que les artistes du moyen âge ont marqués d’une empreinte si originale. L’unité allemande, dont la réalisation dans l'ordre politique excite en ce moment l’émotion de l’Europe, a en grande partie son principe dans la sphère des idées dont nous cherchons, en ce moment, à déterminer les caractères et l’influence. Elle avait été préparée, elle est expliquée par l’unité de l’art germanique. S’il y avait en Allemagne des arts diversement caractérisés, il y aurait des populations différant par le tempérament, par le génie, par les idées, par les mœurs. Ces populations n’auraient pas de tendance à se rapprocher; elles formeraient autant de groupes naturellement divisés, qu’il y aurait de formes techniques particulières. Les peuples qui n’ont point le même art ne sont pas destinés à vivre ensemble. Us n’ont pas le même esprit, les mêmes besoins de manifestation intellectuelle. Si, au contraire, ils se rencontrent dans la plus libre de ces manifestations, c’est-à-dire dans l’art, il existe entre eux une attraction sympathique qui doit les réunir à un moment donné. On a souvent cherché à fonder sur des considérations géographiques ou topographiques la théorie de la séparation des Etats; on a mis en avant le système des frontières naturelles, lesquelles seraient un fleuve • ou une chaîne de montagnes. Ce sont là de fausses idées. L’art donne des indications bien plus précises, bien plus rationnelles, pour former ces divisions territoriales. Toute nation qui a un art à elle est destinée à vivre de sa vie propre. La force brutale peut la détourner momentanément de sa destination; mais une force plus puissante, celle de la justice et de la vérité, remet tôt ou tard les choses dans leur ordre naturel.
Ce que nous avons dit de la Belgique, de l’Italie, de l’Allemagne, nous pouvons le dire également des autres nations. L’esprit fran-
çais est tout entier dans Part français. L’art, espagnol a aussi des caractères particuliers qui tiennent au tempérament et aux mœurs des habitants du pays. Louis XIV a eu beau dire qu'il n’y avait plus de Pyrénées, lors même que cette chaîne de montagnes se fût aplanie en réalité, comme il plaisait à celui qu’on appelle le grand roi de la supprimer dans un langage figuré, deux peuples dont les arts diffèrent si essentiellement n’auraient pas pu s’unir. Quand la France se prolongeait jusqu’au Rhin, l’art flamand et l’art germanique protestaient contre une alliance qui ne pouvait pas être durable. La Prusse se fût emparée du Danemark par la force des armes, que l’art Scandinave, sans affinité avec l’art germanique, eût suffi pour témoigner de l’antipathie des deux races pour ce mariage forcé. Disons-le donc hardiment, partout où il y a un art distinct, il y a une nationalité. C’est une grande et belle et puissante manifestation de l’esprit humain, que celle dans laquelle on voit se personnifier le génie des peuples et leur caractère, que celle où se résume leur existence intellectuelle. Plaignons ceux qui méconnaissent celte grandeur, cette beauté, cette puissance. Nous n’acceptons pas les démentis qu’on voudrait, au nom de l’histoire, donner aux idées que nous exprimons ici. Sans doute les instincts, les croyances, les penchants naturels des populations n’ont pas toujours été respectés; mais qu’cst-ce que cela prouve, si ce n’est que la justice doit parfois céder à la violence? « Rien n’est entêté comme un fait » disent les hommes positifs, et tout le monde de répéter cet axiome réputé infaillible. Il y a cependant quelque chose de plus entêté que le fait, c’est la raison. Le fait n’est souvent qu’un accident, tandis que la raison détermine les lois générales qui régissent la nature et l’humanité. La vérité n’est pas dans ce qui est, mais dans ce qui doit être.
Quand la domination s’est longtemps prolongée, le peuple conquis a pu emprunter à ses dominateurs les principes d’art apportés par ceux-ci; mais il ne s’est pas borné à cet emprunt, il a subi en toutes choses l’influence de leurs idées, de leurs mœurs, en sorte qu’on n’a pas le spectacle du désaccord entre l’art d'une nation et les autres symptômes de sa civilisation. Les Arabes ont introduit dans une partie de l’Espagne l’art oriental
qui s’y est acclimaté; mais la splendeur de leurs monuments d’architecture n’est pas la seule trace qu’ils aient laissée à Cordoue et à Grenade de leur domination de huit siècles. Dans les lieux qu’ils occupèrent durant un laps de temps si long, les aborigènes se transformèrent; ils se façonnèrent à la vie orientale et prirent l’empreinte de la civilisation arabe qu’ils n’ont, pas entièrement perdue, bien que quatre cents ans se soient écoulés depuis leur délivrance. Si l’art espagnol manque d’unité, c’est que ses deux formes essentielles appartiennent à des ordres d’idées différents et représentent des civilisations distinctes. Cet exemple n’infirme donc pas les règles que nous avons posées.
Ce ne sont pas toujours les conquérants qui ont imposé aux peuples conquis leurs mœurs et leurs arts. L’influence s’est souvent exercée dans un ordre opposé. Vainqueurs par la force des armes, les Barbares ont été vaincus par la puissance des idées. Les vrais triomphateurs sont alors ceux que l’histoire présente comme humiliés par la défaite. Voyez les Romains, après la conquête de la Grèce, obligés de reconnaître la supériorité de leurs nouveaux tributaires, appeler leurs philosophes, leurs écrivains, leurs architectes, leurs sculpteurs, leurs mosaïstes, leurs peintres pour fonder à Rome une civilisation qui devait les transformer; voyez-lcs empressés à se faire Grecs autant qu’ils peuvent, et dites quels sont les véritables vainqueurs dans cette lutte de la force brutale contre l’intelligence? Un jour viendra où l’on comprendra que les seules conquêtes, objet d’un légitime orgueil, sont celles de l’esprit. Ce jour-là on refera l’histoire, et les héros de la force physique seront remis à leur place; ce jour-là on ne profanera plus le mot art, en l’employant pour désigner une certaine façon méthodique de pratiquer l’homicide, car on reconnaîtra qu’il est insensé d’appeler du même nom ce qui crée et ce qui détruit.
« Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire, » a-t-on dit. Cette proposition ne peut être admise que relativement à l’histoire telle qu’on l’a écrite jusqu’à ce jour, à cette histoire qui ne traite que de batailles, de sièges, de tueries en grand, de ces actions d’éclat qui seraient des crimes pour des particuliers, et qui fout
la gloire des héros. Nous disons, nous : heureüx les peuples qui ont une histoire, l’histoire du progrès moral, des conquêtes de l’esprit civilisateur sur la barbarie, de la vérité sur les préjugés, du droit sur l’iniquité; l’histoire des idées et des mœurs; l’histoire du mouvement de l’esprit humain, parfois de ses progrès, plus souvent de ses transformations. Cette histoire , elle est écrite dans les monuments de tous les arts. Heureuses les nations qui ont de telles annales.
Il y a un peuple qui n’a pas ce bonheur ; un peuple nombreux , riche, puissant, actif, intelligent pour les choses matérielles : le peuple américain. Avec sa hardiesse de conception, son esprit d’initiative, sa fermeté de résolution; avec la faculté qu’il a de créer des ressources pour les grandes entreprises, il s’est donné toutes les facilités de la vie, tout ce qui peut satisfaire les appétits physiques; le confort personnel et le luxe public. Il s’est donné des moyens de communications terrestres et maritimes comme il n’en existe pas ailleurs , une industrie et un commerce qui défient la rivalité du continent européen; des armées et des flottes redoutables; des engins de destruction terribles. Ce qu’il n’a pas pu se donner, c’est un art. Il n’y a pas d’art américain.
L’art n’est pas une chose qui se forme un beau jour tout d’une pièce. Il naît, grandit et ne parvient au dernier terme de sa croissance qu’après avoir passé par toutes les phases d'un développement progressif. Sa marche est celle de la société même dont il est, nous l’avons déjà dit, la fidèle image. La lenteur de son épanouissement est la condition de sa force. C’est bien de lui qu’on peut dire Vires acquirit eundo. Tel est l’homme, telle est la société, tel est Fart. Une croissance trop rapide est une cause de faiblesse pour tous trois. Ce parallélisme du développement de Fart avec celui de la nation dont il partage les destinées forme entre elle et lui un lien puissant, indestructible. Nous aimons les productions de l'enfance de l’art non-seulement malgré leurs défauts, mais à cause de ces défauts, parce qu'elles nous représentent le premier état de civilisation de nos pères. Les monuments de chacune des périodes de son développement nous offrent le même genre d'intérêt. Rien de semblable n'existe en Amérique.
Dans cette contrée singulière, il n’y a eu d’enfance ni pour la société, ni pour l’art. La civilisation n’a pas eu de marche progressive. Elle s’est trouvée formée du jour au lendemain, pour ainsi dire. L’art n’a point participé à cette croissance instantanée; le mouvement américain s’est exclusivement concentré dans la sphère des idées positives, des applications matérielles.
Ce sont les monuments des beaux-arts qui nous attachent au lieu natal. Témoins des incidents qui ont marqué les phases de l’existence de nos pères, confidents de leurs peines et de leurs plaisirs, ils sont pour nous comme un foyer d’affection. Ce sentiment, qu’on peut appeler l’amour du clocher, les Américains ne l’éprouvent pas. Ils sont orgueilleux de leur patrie, parce que l’orgueil s’allie à toutes les conditions d’existence de l’homme, à toutes les situations, à tous les états; mais rattachement à l’endroit natal, le culte des souvenirs ne sont pour eux que des préjugés. Ils sont également bien en tout lieu de leur vaste continent.
Les Américains ont élevé de grands monuments. Pour cela comme pour toute autre chose, ils ne reculent pas devant la dépense. Ces monuments, ils les estiment pour ce qu’ils ont coûté; mais leur imagination n’en reçoit aucune impression. Ce sont, pour eux, des pierres froides et muettes; la matière n’est pas animée par l ame du passé. Ils deviendront par la suite quelque chose de plus; ils apprendront à parler, ils auront aussi leur éloquence; mais, actuellement, ils n’existent que pour les yeux, n étant rien ni pour l’esprit, ni pour le cœur.
Les hommes du nouveau monde ont compris qu’une nation qui ne possède pas d’objets d’art donne, au milieu de ses richesses, le spectacle de l’indigence intellectuelle. Ils viennent acheter en Europe des tableaux, des œuvres de sculpture, des estampes, etc. ; mais ces productions des artistes européens n’ont pas pour eux la même signification que pour nous; ils ne leur rappellent rien d’un passé auquel ils ne s’intéressent pas; ils n’ont rien qui les touche, qui les émeuve; ce sont de purs objets d’ameublement. On accuse les Américains d égoïsme. C’est l’abscnee des traditions, que l’art représente et consacre, qui les fait
ce qu'ils sont. Ne se repliant jamais sur eux-mêmes, ne portant jamais leurs regards vers les temps antérieurs, uniquement occupés du présent et d’eux-mêmes, ils arrivent forcément à ce développement excessif de la personnalité. La même raison fait qu’ils s’appliquent exclusivement au perfectionnement physique et à la recherche des jouissances matérielles. Il y a, dans cette situation particulière de l’Amérique, une singulière complication de causes et d’effets. L’art n’existe pas dans ce vaste pays parce que les esprits y sont absorbés par les intérêts positifs, et c’est précisément faute de trouver un aliment pour l'activité intellectuelle dans cet art absent, que les populations concentrent uniquement leurs efforts sur le soin des intérêts positifs. Se présentera-t-il une issue pour sortir de ce cercle vicieux? L’art veut être aimé; il ne vient pas là où il n inspire qu’indifférence. L’argent ne suffît pas pour l’attirer; il cède bien plutôt à une attraction sympathique. A ce compte, il faudra que le caractère et les mœurs des Américains se modifient profondément , pour que l'art s’acclimate dans leur patrie.
La confirmation d’un grand nombre des idées exposées dans cet écrit sur l’art, sur sa mission et sur son influence, nous semble être donnée par la comparaison du nouveau monde avec l’ancien. En voyant tout ce qui existe d’un côté et tout ce qui manque de l’autre pour la vie intellectuelle, on ne peut pas méconnaître la puissance de cet instrument de civilisation morale dont les hommes positifs de notre siècle voudraient nous faire révoquer en doute l utilité.
Les arts sont-ils une chose sérieuse ou frivole, un objet de luxe ou d’utilité? — La gloire des artistes et celle des conquérants. — Phidias est plus grand qu’Alexandre.
— Les princes amis des arts. — Personnages illustrés par le goût des beaux-arts.
— La gloire des petits États. — Le luxe de l’éducation. — Les arts, orgueil des nations. — Trophées de victoires. — Les destructeurs de monuments. — L’art dans les ventes publiques.
Par quelle singularité les beaux-arts, qui tiennent une si grande place dans l’existence des nations, qui procurent aux hommes leurs jouissances les plus pures et les plus vives, sont-ils traités par de certaines personnes comme de vaines frivolités? Dans l’opinion de ces personnes , dont le nombre est plus considérable qu’on ne croit, les artistes sont gens assez agréables, mais peu utiles au fond et jouant, s’il est permis de s’exprimer ainsi, le vaudeville de la vie. Elles se trompent : c’est la haute comédie que jouent les artistes sur le grand théâtre de l’humanité.
Il n’y a rien de plus sérieux que les choses qualifiées de frivoles par les hommes politiques et par les économistes. A quoi reconnait-on qu’une chose est frivole? C’est, lorsqu’elle n’a qu’une durée passagère, lorsqu’elle est éphémère. Or tout n’est-il point passager, éphémère en politique, en économie sociale? N’a-t-on pas vu mille fois la vérité du jour devenir un mensonge le lendemain? Seules les vérités de l’art sont éternelles. Quelle trace reste-t-il, après quelques années, des discussions longues et passionnées auxquelles ont donné lieu les mesures politiques les plus importantes; qui s’en souvient et qui s’y intéresse? Ne sont-ce pas
là des choses essentiellement éphémères? La plupart du temps elles ne laisseront pas même une trace dans l’histoire. Les grands événements de la politique du moment deviennent des infiniment petits pour les annalistes qui souvent les passent sous silence, comme ne méritant pas l’honneur d une mention. Ce sont pourtant là les choses sérieuses qu’on oppose aux arts, lesquels sont déclarés n’être dignes d’occuper l’attention que d’une manière secondaire , à titre de passe-temps. On ne peut pas nier, car trop de preuves l’attestent, que tout passe, si ce n’est l’art. Qu’est-ce qu’une vieille idée politique ou économique, une vieille loi, une vieille combinaison diplomatique? Ces choses qui ont agité le monde, pour lesquelles on a discuté, combattu, qu’on a admirées et proclamées éternelles, nul ne s’en soucie. Elles sont tombées dans l’oubli, ou si l’on daigne s’en souvenir, c’est pour les ranger au nombre des erreurs humaines. L'impression qu’elles causent est à peu près celle des habits taillés à l’ancienne mode. Tel n’est pas la destinée de l’art; l’âge ajoute à son prestige; ses moindres débris deviennent précieux.
Certes il est bien loin de notre pensée de vouloir diminuer le mérite des hommes politiques, de méconnaître les services qu’ils rendent à la société. Il est heureux que des citoyens consentent à consacrer leur intelligence et leur temps aux soins que réclame le ménage de la nation. Ils ont d’autant plus de droits à notre reconnaissance, que la tâche qu’ils remplissent est aussi ingrate qu’elle est utile. Elle est ingrate, parce que rien de ce qu’ils font n’est destiné à vivre, parce qu’ils bâtissent sur le terrain mouvant des transformations sociales, et que les œuvres qui leur ont coûté le plus d’efforts sont destinées à subir la loi fatale de l’oubli. Nous avons voulu seulement, remettant chaque chose à sa place, et faisant justice de vains préjugés, prouver que l’art est ce qu’il y a de plus sérieux, de plus réel, de plus positif; que lui seul défie le temps et semble échapper à la destruction qui atteint toutes les choses humaines.
Que sont devenus les grands empires fondés par les conquérants au prix des désastres de la guerre? Le temps n’a pas plus épargné l’œuvre de ces ambitieux qu’il ne les a épargnés eux-
memes. Qu’ont-ils laissé après eux? De la gloire, dit-on; gloire éphémère, qui ne s’appuie sur rien de visible, se dissipe comme une vaine fumée et finit par devenir un arcane entre les érudits. Phidias est plus grand qu’Alexandre. La renommée de celui-ci a été discutée; les uns ont dit que la fortune avait tout fait pour lui, les autres qu’il avait tout fait pour sa fortune. De quel côté est l’erreur? Phidias, du moins, est bien l’auteur de ses œuvres; nul ne conteste son génie. Alexandre mort, son empire s’écroule. Que reste-t-il de lui? D’abord des souvenirs douloureux, les souffrances des populations qu’il a opprimées, le massacre des Brachmanes, le meurtre de Clitus, l’assassinat de Parménion, le supplice de Callisthènes , puis une célébrité de tradition qui va toujours s’affaiblissant. De Phidias il nous reste les sculptures du Parthénon, et le cachet de son génie imprimé sur les œuvres des statuaires de son temps soumis à l’influence de l’école qu’il avait fondée; nous voyons que c’est un homme qui a vécu, qui a pensé; son souvenir nous est présent, il nous est cher.
Voilà pourquoi Phidias est plus grand qu’Alexandre, en dépit de la qualification qui est restée attachée au nom de ce dernier. N’oublions pas que les artistes travaillent pour le bonheur de l’humanité, tandis que les conquérants travaillent pour leur seul orgueil et pour le malheur des populations. Celles-ci savent bien ce qu’elles font, lorsqu’elles gardent aux premiers leur reconnaissance et leurs sympathiques souvenirs.
II est des princes qui se sont rendus célèbres par leurs conquêtes, par les malheurs dont ils ont affligé l’humanité ; mais les peuples qui ont la simplicité de souscrire à cette gloire, dont le sang de leurs pères à été le prix, mettent à un rang supérieur les souverains illustrés parla protection qu’ils ont accordée aux arts, ou, pour mieux dire, par l’impulsion qu’ils ont donnée aux choses de l'intelligence, car ce mot de protection place les arts et les artistes dans une sorte d infériorité qu’on ne saurait accepter pour eux. Les beaux-arts n’ont pas besoin de protecteurs; ils ont besoin de gens qui les comprennent, qui les aiment, qui les cultivent; ce malencontreux mot de protection semble indiquer un fort et un faible. La faiblesse serait du côté des beaux-arts protégés;