Tome XXII
or ils sont plus forts , plus puissants que quelque prince que ce soit. Ils sont éternels; ils sont une émanation du génie. Qu’est-ce que la puissance matérielle et passagère, auprès de celte puissance morale éternelle!
Les hommes vraiment grands dans l’histoire; les hommes qui ont donné leur nom au siècle où ils ont vécu, sont ceux qui ont organisé autour d eux le mouvement intellectuel avec l’aide des écrivains et des artistes dont un heureux concours de circonstances les avait fait contemporains. D’autres, sans s’élever aussi haut, ont dû à leur goût pour les arts une certaine notoriété qu’aucun autre genre de mérite ne leur eut fait obtenir. D’autres enfin çnt, grâce à ce même goût, trouvé la postérité indulgente pour leur médiocrité ou pour leurs fautes. Les exemples ne nous manquent pas; citons-en quelques-uns, en les prenant à toutes les époques et chez différents peuples.
Pourquoi Ramsès a-t-il été qualifié de grand? Ce ne fut pas pour ses conquêtes, car il n’en fit pas et se borna à affermir celles de Sethos, son père : c’est par les monuments qu’il fit élever pour illustrer son règne , par le merveilleux temple de Karnak, par le grand palais de Thèbes, par les magnifiques sculptures du temple d’ibsamboul.
Chez les Grecs, Périclès (un quasi-prince dans une république) est le seul qui ait donné son nom à son siècle, et ce fut une récompense pour le service qu’il rendit à la masse des citoyens, en imprimant un grand mouvement aux travaux des artistes. On nedit pas le siècle de Solon , le siècle de Socrate, le siècle de Platon. Les arts étaient mis par les anciens au-dessus de tout, au-dessus de la législation et de la philosophie, comme répondant à des aspirations plus générales, comme étant des sources d’impressions plus fécondes.
On ne dit pas le siècle de César, on dit le siècle d’Auguste. Celui-là est moins grand par la conquête de la Gaule et de la Germanie, que celui-ci par Horace, par Virgile, par Ovide.
Quelles sont les causes de la célébrité, de la popularité de François 1er? Ce ne sont pas ses hauts faits militaires: il fut presque toujours vaincu par Charles-Quint. C’est la protection, puisque
protection il y a, qu’il accorda aux lettres et aux arts. Les rayonnements de l’école de Fontainebleau ont fait l’éclat de son règne.
Cliarles-Quint a eu bien des causes d’illustration. Y a-t-il de l’exagération à dire que l’une de ses gloires est d’avoir été peint par le Titien, d'avoir apprécié le génie de ce maître, d’avoir compris que, si puissant que fut un empereur, il y avait une autre puissance, celle du génie d’un peintre, qui pouvait le faire plus grand encore aux yeux de la postérité. En effet, lorsqu’on voit un des nombreux et admirables portraits de Charles-Quint par le Titien, n’éprouve-t-on pas une impression bien au-dessus de celle que fait naître la lecture des pages les plus adulatrices de Sandoval?
L’éclat du règne de Louis XIV a été tout intellectuel. Ce sont les grands écrivains et les excellents artistes qui l’ont fait ce qu’il fut. C’est aussi la splendeur d’une cour qui empruntait aux beaux-arts les éléments de sa mise en scène. Perrault, Mansart, Le Brun, Vander Meulen ont été les instruments de la grandeur de Louis XIV.
Quel est le pape qui a donné son nom à son siècle? Ce n’est pas celui sous le règne duquel ont été accomplis les événements les plus importants pour l'Église; c’est celui qui a procuré à de vaillants artistes les occasions de déployer les forces de leur génie. Continuant les traditions de Jules II, Léon X dote la ville de Rome des chefs-d’œuvre de Raphaël et de Michel-Ange qui lui font une gloire impérissable. Les grandes actions de Jules II et de Léon X ont été les Stances, les Loges et la Sixtine. 11 y a eu un pape d’une piété austère, dévoué aux intérêts de la religion et de l’Église. C’était Adrien VI : son peuple l’avait en aversion, parce qu’il manquait de l’instinct des beaux-arts et ne commanda ni tableaux, ni statues. Le jour de sa mort, on suspendit à la porte du médecin qui l’avait traité des couronnes de fleurs avec cette inscription : au libérateur de V Italie.
Si l’on peut opposer quelque lumière aux ténèbres du règne de Philippe II , ce ne peut être qu’en rappelant la fondation de l’Escurial et l’acquisition d’une partie des chefs-d’œuvre qu’on admire au musée de Madrid.
Philippe IV n’est pas, comme le fils de Charles-Quint, un
monstre couronné; mais que serait-il dans l’histoire d’Espagne, sans son goût prononcé pour les arts, sans Velâzquez qu'il affectionnait et dont un grand nombre d’œuvres rappellent son souvenir ?
Il n’y a que de tristes pages dans l’histoire de Charles Ier d’Angleterre, sauf celles où sont marqués les témoignages de sa prédilection pour les œuvres d’art dont il forma des collections restées célèbres.
Par les beaux-arts les Médicis se sont élevés au-dessus des princes de second ordre; ils se sont placés au rang des souverains des grands Etals. Et le roi René n’est-il pas, grâce à ses talents d’artiste, plus connu, plus populaire que bien des conquérants par leurs victoires? Qui ne voudrait avoir été ce pauvre prince dépossédé de ses Elats, plutôt que son persécuteur, le perfide et cruel Louis XI dans l’âme duquel, si tant est qu’il eût une âme, le goût des arts, toujours associé à des sentiments élevés, ne pouvait pas prendre place.
C’est l’impulsion donnée aux travaux des artistes, c’est le vif éclat jeté par l’école de Bruges, ce sont les miniatures, les tableaux, les sculptures et les produits des arts secondaires exécutés sous le règne de Philippe le Bon, qui ont consacré la renommée de ce prince. Les meilleurs souvenirs qu’ait laissés en Belgique Marguerite d’Autriche, sont ceux qui se rattachent à la culture intellectuelle qu’elle favorisait de tout son pouvoir, aux instincts délicats qui la portaient à s'entourer d’artistes dans sa résidence de Malines où l’on voyait des peintres tels que Van Orley, des sculpteurs tels que Conrad Meyt, des musiciens tels que Pierre de la Rue. A ceux qui attaquent le gouvernement d'Albert et Isabelle comme ayant exercé sur la Belgique une influence énervante, les apologistes des archiducs opposent les prévenances qu’ils n’ont cessé de prodiguer à Rubens. On ne dira jamais le siècle d'Albert et Isabelle; mais on serait bien tenté de dire le siècle de Rubens.
On pourrait citer encore bien des exemples semblables; mais à quoi bon? Ce qui précède subit pour prouver que de toutes les renommées, celle qui est fondée sur les encouragements donnés
aux beaux-arts et aux lettres est, pour les souverains, la plus durable. Les conquêtes de l’esprit humain dues à leur initiative sont celles qui leur font le plus d’honneur, non-seulement parce qu’elles ne coûtent ni sang, ni larmes aux populations, mais parce qu’elles seules sont permanentes. Les frontières avancent et reculent selon les circonstances, selon que celui qui était le plus fort hier se trouve être le plus faible aujourd’hui. Les monuments et les œuvres d’art restent acquis aux peuples qui en ont été dotés.
Ce ne sont pas seulement les princes qui ont été redevables aux beaux-arts d’une notoriété durable. D’autres personnages, moins hauts dignitaires, mais appartenant aux classes élevées de la société, sont dans le même cas. Il y a eu un grand nombre de ministres bons administrateurs, financiers habiles et même fins diplomates, qui n’ont guère laissé de trace dans l’histoire, bien qu’ils aient été célèbres en leur temps et qu’ils aient pu se flatter d’aller à la postérité. Ceux dont on sait encore les noms ont été préservés de l'oubli en faveur de ce qu’ils ont fait pour les lettres et pour les arts. Les hommes d’Etat qui, comme Richelieu, Mazarin, d’Olivarès, ont joué un assez grand rôle politique pour être assurés de survivre à leur époque, ont tenu à se faire, par un zèle naturel ou affecté pour les choses de l’intelligence , un renom que, même au faite de la puissance, ils jugeaient digne de leur ambition. Colbert, qui a cumulé tant de charges publiques, qui eut dans ses vastes attributions toutes les parties de l’administration de la France, était surtout fier d’avoir préparé l’avénement d une ère florissante des beaux-arts. Il tirait plus de vanité de l’organisation de l’Académie de peinture, du concours ouvert entre les architectes pour créer un style français, de la colonnade du Louvre dont il avait approuvé le plan, des magnificences monumentales de Paris et de Versailles réalisées sous son patronage, que de ses réformes dans les finances, dans la législation, dans presque toutes les parties du service de l’État. Le président Hénault a dit que : « ce n’était point par sentiment que Colbert aimait les artistes et les savants; c’était comme homme d’Etat qu’il les protégeait , puisqu'il avait reconnu que les beaux-
arts sont seuls capables de former et d'immortaliser les grands empires.» Cette remarque, fût-elle fondée, n’enlèverait rien au mérite du ministre de Louis XIV. Elle nous semble, au contraire, être tout à son avantage. Elle prouverait que Colbert ne se croyait pas libre de suivre uniquement l’impulsion de son sentiment et de songer à satisfaire ses goûts personnels, en administrant la France. Comme particulier, il n’aurait pas eu de fantaisies d’artiste; mais comme ministre, il sentait que ces mêmes fantaisies étaient le luxe nécessaire de la nation et la gloire du prince. Bel exemple de discernement et de tact à proposer aux ministres de tous les temps et de tous les pays. Si de tels sentiments pouvaient se répandre; si de tels principes pouvaient devenir d’une application générale, les beaux-arts ne seraient plus exposés à de fâcheuses vicissitudes, tantôt favorisés, tantôt négligés, selon qu’ils plaisent ou déplaisent au dépositaire de l’autorité. Celui-ci saurait qu’il ne s’agit pas de son goût, mais du goût et de Ihonneur de la nation, et les soins à prendre pour le maintien des arts dans une situation florissante seraient mis au même rang que ceux qui sont réclamés par les services publics les plus importants.
Il est un point sur lequel nous ne sommes pas d’accord avec le président Hénault, c’est lorsqu’il dit, d’après l’opinion supposée de Colbert, que les beaux-arts sont seuls capables de former et d'immortaliser les grands empires. Pourquoi ne parler que des grands empires? Les petits Etats n’ont pas moins besoin de cette parure intellectuelle. Disons même qu’elle leur est encore plus nécessaire. Les grands empires s’illustrent par bien des côtés divers : par leur prépondérance politique; par les fières allures que donnent l’étendue du territoire et l’élévation du chiffre de la population; par la force des armées de terre et de mer, puisqu’il faut compter avec le préjugé de la gloire militaire tant qu’il existe ; par le privilège qu’on leur concède d’imprimer l’impulsion au mouvement général de la civilisation. Rien de tout cela n’est donné aux petits Etats. Leur politique extérieure est nulle; leur politique intérieure n’est qu’une affaire de ménage; les lauriers cueillis sur les champs de bataille leur sont heureusement interdits. La seule
supériorité à laquelle ils puissent prétendre, c'est celle que donnent un état avancé de culture intellectuelle et la prospérité des arts se développant sous l’influence vivifiante d’institutions qui assurent à la nation I ndépendance et aux citoyens la liberté. Athènes n’était pas un puissant empire : rien n’a cependant manqué à sa gloire dont l’art a seul fait les frais. Par le génie de ses architectes, de ses sculpteurs et de ses peintres, le peuple athénien, si petit numériquement, s’est placé au-dessus de puissants États. La Flandre n’était pas non plus un puissant empire lorsque, à l’époque des ducs de Bourgogne, elle précédait la France dans la voie de la civilisation et partageait avec l'Italie la suprématie dans les arts. De simples villes comme Sienne, Pise, Nuremberg, Bruges ont dû à leurs artistes un renom dont plusieurs siècles n’ont pas effacé l’éclat. Ce ne sont donc pas les grands empires qui seuls s’immortalisent par les beaux-arts.
Après les princes et leurs ministres, nous voyons une foule de grands seigneurs protecteurs des artistes, sauvés de l’oubli par leurs protégés. Ni l’ancienneté de leur race, ni la splendeur de leur blason ne les eussent empêchés de tomber dans l’obscurité, sans le goût qui les a portés à se former des collections d’objets d’art auxquelles ils ont donné leur nom. C’est ici qu’il faut s’abstenir de citer des exemples, tant ils abondent en Italie, en France, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, au midi comme au centre et dans le nord de l’Europe. La possession des œuvres d’art est, pour l’aristocratie anglaise, un sujet d’orgueil. C’est le complément indispensable des privilèges de la noblesse. Tel lord qui consacre chaque année une partie de ses revenus à l’achat de tableaux ou de morceaux précieux appartenant à toutes les catégories de ce qu’on appelle la curiosité, pour en faire étalage dans son château , n'agit pas sous l’impulsion d’un goût personnel; il n’est pas juge de la valeur intrinsèque de ces choses et ne sait que ce qu’elles lui coûtent en argent ; mais il fait ce que doit faire un homme de son rang. C’est encore un signe de la puissance de l’art, que cette obligation de lui rendre hommage, imposée à ceux que ni leur instinct ni leur éducation n’ont préparés à goûter les jouissances dont les sources inépuisables s’offrent aux initiés.
Dans l’opinion de beaucoup de gens, la richesse tient lieu de tout; la seule possession d’une grande fortune constitue un bonheur parfait et lorsqu’un homme a de l’argent, on ne s’informe pas s’il a du mérite. Il y a heureusement beaucoup d’exagération dans cette toute-puissance attribuée aux écus. Voyez les nouveaux enrichis, les parvenus? A peine ont-ils entre les mains ces grands biens auxquels le vulgaire attribue la vertu de procurer une félicité complète, qu’ils portent plus haut leurs désirs, leur ambition. Ils sentent qu’il leur manque quelque chose. Être riches, n’ètre que cela, ne leur suffit pas; leur opulence les humilie presque. Ils ne songent plus qu’à se donner une valeur personnelle, afin de n’en être pas réduits à ne représenter qu’un capital. Ce n’est pas toujours chose aisée. On gagne plus facilement des millions dans d heureuses spéculations, qu’on n’acquiert un mérite quelconque. L’art est, en pareil cas, la ressource des enrichis. Ne pouvant pas se pourvoir à prix d’or de la plus minime dose de génie, ils achètent celui des autres et s’en font une parure. Le financier se forme une galerie de tableaux. S’y connaître n’est point une nécessité. On choisit pour lui; il n’a qu’à payer, ce qui lui est facile. Une fois en possession d’une collection d’œuvres des grands maîtres, le financier n’est plus seulement un homme d’argent; il est un amateur; sa valeur ne se détermine pas uniquement par un chiffre. En même temps qu’il se rapproche de 1 aristocratie en partageant avec elle un goût qu’elle place parmi ses obligations de position, il s’allie à une autre noblesse, celle de 1 intelligence. Ainsi ont fait les financiers du dix-huitième siècle; ainsi font également ceux de notre temps. Le procédé est bon, car il réussit infailliblement. Tout, le monde prête involontairement les mains à son succès. Un certain prestige entoure l’homme qui possède de beaux tableaux; on le suppose intelligent, instruit; on lui prête des instincts distingués, du goût. Il sort de la classe des vulgaires millionnaires et l’on trouve qu’en venant à lui, la fortune n’a pas été tout à fait aveugle.
L’art ennoblit tous ceux qui rapprochent. Les premiers dignitaires de cette aristocratie sont les artistes naturellement; viennent ensuite les connaisseurs, puis les amateurs. Il se glisse bien,
de temps à autre, des intrus dans cette dernière classe, gens qui feignent d’aimer ce qu’ils ne comprennent pas; mais n’y a-t-il pas des faux dévots dans toutes les religions? Sincère ou simulé, le goût des beaux-arts devient pour ceux qui ont pu le satisfaire, à l’aide d’une grande fortune, une cause de célébrité. Ils appartiennent à l’histoire. A chaque instant nous rencontrons, dans les annales de la peinture, de ces noms, devenus familiers, de possesseurs de grandes collections où ont passé successivement des œuvres de maîtres dont nous aimons à suivre la trace. On ne cite pas un tableau capital, sans ajouter qu'il a fait partie de telle galerie renommée. Quel était le possesseur de cette galerie? Parfois un connaisseur, un homme de goût; plus souvent un grand seigneur fort ordinaire, ou le premier financier venu, que personne ne connaîtrait plus, s’il ne s’était avisé de se faire une notoriété par Punique moyen qui pût la lui procurer. Ainsi donc, il y a deux manières de s’illustrer dans le domaine des arts : l’une , c’est de faire des chefs-d’œuvre, l’autre, c’est de les acheter. Les résultats ne sont pas tout à fait les mêmes, selon qu'on emploie l’une des deux; l’auteur l’emporte sur le collectionneur; mais ce n’en est pas moins un des privilèges de l’art, de créer de ces célébrités de seconde main, de faire passer à la postérité des gens qui ne se distinguaient par aucun mérite personnel. Ni la politique, ni la finance, ni l’industrie n’ont ce pouvoir.
Partout où l’art se montre, il prend forcément la première place, ou plutôt un sentiment unanime la lui concède. Nous venons de voir qu'il efface l’éclat de la puissance souveraine et celui de la richesse, semblable à ces grands corps célestes dont la vive lumière fait pâlir les rayonnements plus faibles des astres de moyenne grandeur. Il n’est pas jusqu’au sentiment religieux, si exclusif pourtant aux époques de foi, sur lequel Part n’ait empiété. L’Eglise a emprunté son secours pour répandre, par de frappantes images, les idées qu’elles voulait vulgariser, pour parler à 1 imagination des populations et les attirer à elle. Tant qu’il fut dans l’enfance, l’art se borna à remplir fidèlement, modestement cette mission; mais lorsqu’il eut atteint son entier développement, lorsqu’il se sentit en possession de toutes ses forces, il se résigna
difficilement au rôle secondaire qui lui avait été assigné et empiéta sur le terrain de la puissance qui l’avait pris pour auxiliaire. C’était sans nul mauvais dessein; mais il est envahisseur de sa nature. L’idée cessa d’être dominante; la forme prit le dessus et dans l image peinte ou modelée, ce fut principalement l’œuvre d’art qu’on vit et qu’on admira. Le danger avait été aperçu par des théologiens, dès les premiers symptômes de cette émancipation de l’art, et la question de la rupture de l’Église avec un allié trop peu soumis avait été sérieusement discutée. Ce moyen violent ne fut pas admis et l’art continua d’être employé à la décoration des temples, tout en gardant, relativement à la forme, l’individualité qu’il avait conquise. L importance de la forme ne cessa pas de grandir ; elle s’insinua dans tous les esprits. Les monastères les plus célèbres ne sont pas ceux où l’on a le plus prié, mais ceux où l’on a exécuté et possédé le plus d’objets d’art. La piété de Fra Angelico da Fiesole a été, elle-même, trompée. Merveilleux artiste, il ne faisait nul cas de son habileté technique; il n’aspirait qu’à produire des œuvres empreintes d'un profond sentiment religieux, pour exciter chez les autres la ferveur dont il était animé. Cependant ce qui saisit et ce qui charme dans ses peintures, outre les qualités esthétiques qui appartiennent à l’art, c’est qu elles sont comme un reflet de sa propre nature, comme une émanation de lui-même, de son esprit. 11 a eu beau vouloir s’effacer, sa personnalité perce dans ses œuvres, et c’est une des causes de l’intérêt sympathique qu’elles inspirent. Lorsqu’on est en présence des Stances et des Loges du Vatican, du Jugement dernier, des Prophètes et des Sgbiles de la chapelle Sixtine, c’est au génie de Raphaël et à celui de Michel-Ange que l’on songe. Quelque imposants que soient les sujets, l’art qui a conçu la forme sous laquelle ils sont représentés est ce qui captive par-dessus tout l’attention. Il y a trois choses dans une œuvre de peinture ou de sculpture : le sujet, la manière dont il est rendu, l’exécution proprement dite où se manifeste l’individualité de l’artiste. A l’origine de l’art chrétien , on n’avait, d’attention que pour la première. C’est aux deux dernières qu’on s’attache aujourd’hui , sinon exclusivement, du moins principalement.
Tout le monde n’a pas le moyen, ni l’occasion de s’illustrer par la possession d’une collection de tableaux, de statues ou de curiosités archéologiques; mais chacun peut s’appliquer à développer en soi la faculté de jouir des impressions produites par la vue et par l’analyse des œuvres d’art. L’exercice de cette faculté décèle l’homme distingué. Ceux qui ne la possèdent pas et qui ne veulent pas faire d’elforts pour l’acquérir disent que c’est le luxe de l’éducation. Nous Je voulons bien ; mais c’est précisément pour cela qu’elle est en grande estime; c’est parce qu’on la considère comme ajoutant au nécessaire de l’éducation un élégant superflu. On ne sait pas gré à un homme d'avoir les connaissances dont il ne peut point se passer pour remplir sa profession; on ne sait pas gré au médecin de connaître l’anatomie, à l’avocat de connaître la jurisprudence, au financier, à l’industriel d’avoir la pratique des choses commerciales; mais on leur sait gré d'avoir acquis des connaissances inutiles, de s’être orné l’esprit de ce luxe intellectuel contre lequel il n’a jamais été fait de lois somptuaires. Aussi nul n’avoue-t-il être étranger à toute notion d’art. On aime mieux parler avec assurance de choses qu’on ignore. On juge mal ; mais on juge.
Les nations comme les individus ont des prétentions au sentiment artiste. Elles consentent à n’occuper que le second rang dans telle ou telle science; mais elles ont l’ambition d'exceller dans les arts. Aucune ne confesserait son infériorité sur ce point. Dans les expositions universelles qu’on organise de nos jours, c’est sur le terrain des beaux-arts que se livrent les luttes les plus vives. On prendrait son parti de ne pas briller dans la mécanique, dans le tissage des étoffes, dans les produits chimiques etc. ; mais si l’on était battu en peinture, en statuaire et dans les industries qui relèvent de l’art, on se trouverait humilié. Malheureusement, si l’on a la vanité du succès, on n’est pas toujours disposé à faire ce qui est nécessaire pour s’en procurer l’avantage. La Belgique entière a été fière de l’excellent effet qu’a produit, en 1862, à Londres, l’exposition des œuvres de ses artistes. Tout le monde reconnut que les peintres et les sculpteurs de notre pays avaient dignement soutenu l’honneur na-
tional dans cette exhibition où son industrie ne joua qu’un rôle secondaire. Dans les régions officielles comme dans le public on chanta leurs louanges; mais on ne se demanda pas s’il ne serait point opportun et sage de favoriser ce beau mouvement, de procurer à ces artistes fêtés de tous, des occasions de produire des œuvres dignes d’eux et de la nation, en se dégageant des influences fâcheuses exercées souvent sur leur talent par les caprices des amateurs.
Pour les peuples comme pour les particuliers , la possession des œuvres d’art est un sujet d’orgueil. C’est là le patrimoine national. Les monuments, les musées, voilà ce que les habitants des grandes villes sont fiers de posséder et de montrer aux étrangers. Ceux-là mêmes qui n’en usent point personnellement en tirent vanité. Lorsqu’il s’agit d’enrichir les collections de l’État, on regarde bien à la dépense; mais cela n’empêche pas qu’on tienne à ces collections plus qu’à toute autre chose. Il n’est pas un peuple, quelque pauvre qu’il fût, qui consentît à vendre ses musées, les tableaux de ses églises, les manuscrits, les médailles, les estampes, les livres de ses dépôts publics. 11 y a des gouvernements endettés qui rétabliraient leurs finances à l’aide de ces ressources, au prix où sont actuellement les choses d’art; mais ils ne l’oseraient pas. Ce serait une tache dont ils ne se laveraient jamais et il n’est pas certain que les populations ne se soulèveraient point pour empêcher l’accomplissement d’un tel scandale. Ils pourraient aliéner tous les autres biens de l’État; ils pourraient frustrer leurs créanciers, mais non pas disperser les collections d’objets d’art qui constituent plus qu’une richesse, qui sont comme un dépôt sacré confié par chaque génération à celle qui lui succède.
Si les objets d’art sont ce que les peuples tiennent le plus à conserver, ils sont aussi ce qu’ils s’envient le plus les uns aux autres et ce dont ils s’emparent en premier lieu, lorsqu’ils le peuvent faire et qu’ils ne sont pas retenus par des sentiments de justice et de morale. Ces sentiments n’avaient pas cours autrefois ; naguère encore ils étaient relégués au rang des préjugés. Les objets d’art étaient les plus beaux trophées de la victoire; les armées des peuples qui se disaient civilisés revenaient chargées
de ces dépouilles opimes, et personne ne s’avisait de les accuser de barbarie, personne dans leur pays, bien entendu. L’usage remonte assez haut. Quand les Romains firent la conquête de la Grèce, ils dépouillèrent les temples de tout ce qu’ils renfermaient de tableaux et de précieux morceaux de sculpture. Rome se remplit des merveilles d un art accompli; elle doubla sa population par le nombre de personnages de marbre qu’elle fit émigrer dans ses murs : autant de citoyens, autant de statues.
Au moyen âge, il fut également donné des exemples de ces prélèvements de trésors d art opérés à titre de contributions forcées sur les peuples vaincus. La prise de Constantinople, en 1204, valut aux Vénitiens, pour leur part de butin, les colonnes de ces marbres précieux dont on ferait aujourd’hui des bijoux, les bas-reliefs, les bronzes, les matériaux de tout genre qu’ils employèrent à bâtir et à orner Saint- Marc.
Dans les temps modernes, l’enlèvement des objets d’art des pays conquis a été largement pratiqué par les armées françaises de la République et de 1 Empire. On sait tout ce qui est venu à Paris en tableaux, en statues, en objets d’antiquité d’Italie, d’Allemagne, de Belgique et d’Espagne, ou plutôt on ne le sait pas, car on ne pense qu’à ce qui a été au Louvre. On oublie les musées de province formés des somptueux restes de la masse énorme de productions de toutes les écoles parmi lesquelles la capitale avait fait son choix. On ignore enfin tout ce qui a été détourné, tout ce qui a péri d’œuvres magnifiques brisées ou déchirées dans le transport. Toutes les galeries, toutes les églises avaient été dépouillées par les vainqueurs; partout on déplorait les vides faits dans les collections nationales, presque aussi amèrement que ceux qu’avait faits la guerre dans les rangs des citoyens. En opérant tous ces enlèvements, les Français montraient qu’ils sentaient le prix des belles choses; mais le fait qu’ils aient pu croire qu’ils usaient d’un droit légitime donne une idée peu favorable des principes qu’on avait alors, ou plutôt qu’on n’avait pas, en fait de morale publique. Il y eut une circonstance où, de part et d autre, du côté des dépouillants comme de celui des dépouillés, on donna un éclatant témoignage de l’importance
qu’on attachait à la possession des objets d’art. C’est à Parme, en 1798, que la chose se passait. Les commissaires français avaient fait main basse sur un des chefs-d’œuvre du Corrége, un Saint- Jérôme dans lequel le génie du maître s’était élevé à sa plus grande hauteur. Le duc de Parme tenait à ce morceau plus qu’à tout le reste de ce qu’on lui prenait. Il offrit un million pour la rançon du Saint-Jérôme. Les commissaires ne consentirent pas à ce marché et le chef-d’œuvre prit la route de Paris. Les millions ne couraient pas alors les rues comme aujourd’hui. Pour qu’on ait offert d’une part et refusé de l’autre une somme aussi énorme, il fallait que le sentiment artiste parlât très-haut.
L’enlèvement des célèbres chevaux de bronze de Saint-Marc de Venise à la même époque (1797) est encore un des épisodes piquants de la razzia faite en Italie par les commissaires français. Les Vénitiens se récrièrent contre ce rapt auquel ils étaient particulièrement sensibles. Us oubliaient qu’eux-mémes avaient pris à Constantinople le fameux groupe. Il est vrai qu’il y avait six cents ans de cela, qu’il était permis de ne pas se rappeler un événement d’aussi ancienne date, et que, dans tous les cas, une si longue possession pouvait bien passer pour avoir la force d’un litre légal.
On est heureusement revenu sur cette fausse idée que les œuvres d'art sont soumises aux chances de la guerre et deviennent le prix de la victoire. On a-ura reconnu qu’ils appartiennent aux peuples et qu’il est souverainement injuste d’extorquer à ceux-ci des biens pour lesquels ils ont un pieux attachement, parce qu’il a plu aux princes de se battre par les mains de leurs sujets. C’est bien assez de les tuer, ces pauvres sujets, sans leur prendre ce qu’ils ont de plus cher. Et quand ce seraient les peuples qui auraient décidé la guerre, les objets d’art ne devraient pas encore faire partie du butin attribué au vainqueur. Les œuvres du génie sont, philosophiquement et moralement, insaisissables comme le génie lui-même. Cette propriété, la propriété intellectuelle, est la plus sacrée de toutes. Heureusement les conditions de la guerre ont changé. On n’a pas renoncé à s’entre-tuer, loin de là; l’Europe est un vaste arsenal ; l’esprit des inventeurs est tourné vers la re-
cherche des instruments de destruction les plus perfectionnés, les plus terribles; celui qui a imaginé un de ces instruments est l’objet de toutes sortes d’attentions et de faveurs; il est enrichi, décoré, traité comme ne le fut jamais bienfaiteur de l'humanité. Ce n’est pas là précisément un symptôme de civilisation; mais il y a de certaines traditions de barbarie auxquels on a renoncé. De même qu’à la prise d’une ville, on ne passerait plus ses habitants au fil de l’épée, de meme on ne pillerait plus scs musées et ses églises. Le vainqueur qui commettrait de tels excès s’exposerait à la réprobation universelle. Non-seulement on ne vole plus les objets d’art, mais encore on évite de les endommager. Lors du siège de Rome, en 1849, le général français fit prendre les plus grandes précautions pour que les monuments fussent épargnés par l’artillerie.
Si les œuvres d’art sont l'objet d’un culte public; si l’on tient à leur possession plus qu’à celle de tout autre bien, s’il a suffi de les aimer pour acquérir une sorte de célébrité, on comprend que ceux qui les ont volontairement détruits aient été voués à l’exécration. Le fanatisme qu’on a invoqué comme une excuse pour bien des fautes, pour bien des crimes, comme si un tort en justifiait un autre, le fanatisme n’a pas fait absoudre les iconoclastes. Les massacreurs d’hommes ont été nombreux; ils sont oubliés; quelques-uns ont même de la renommée. Les massacreurs d objets d’art ont conservé une odieuse notoriété : les iconoclastes ! On a créé un mot exprès pour flétrir ceux qui, sans être poussés par le fanatisme religieux, profanent et détruisent les monuments des beaux-arts : ce sont des vandales. On applique ce nom d'un ancien peuple barbare : « à ceux qui détruisent les monuments des arts et voudraient ramener les temps de barbarie. » Telle est la définition du dictionnaire de l Acadérnie française. Les beaux-arts sont donc le symbole de la civilisation. Il n’y a pas de doute à cet égard; c’est le sentiment universel contre lequel protestent vainement quelques hommes entichés de positivisme.
Il y eut un Grec qui avait un désir de célébrité poussé jusqu’à la monomanie. Il voulait absolument devenir un personnage illustre et avoir l’assurance que son nom passerait à la postérité.
Ne pouvant se distinguer ni dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans la philosophie, ni dans les arts, il conçut le projet de fonder sa renommée sur un crime. Il aimait mieux être voué à l’exécration que de tomber dans l’oubli. Ce n’était pas un crime ordinaire qui pouvait lui faire obtenir la réalisation de son vœu; il fallait un grand crime, le plus grand de tous, un crime dont l’énormité frappât l’imagination des hommes et ne pût pas être oublié: il brûla le temple d’Ephèse, un chef-d’œuvre de l’art architectural, renfermant des chefs- d’œuvre des autres arts. On pourrait se dispenser de rappeler le nom de ce Grec. Qui ne connaît Hérostrate. Les Ephésiens voulurent cependant tromper son espoir. Après l’avoir condamné à mort et dûment exécuté, ils défendirent, sous des peines sévères, de prononcer son nom. L’idée était bonne; mais elle n’eut pas les effets qu’on en avait espérés. Il était impossible qu’on ne s’informât pas, dans toute la Grèce, du nom de l’homme qui avait brûlé le temple d’Ephèse. On ne prononçait ce nom qu’avec horreur; mais enfin on le prononçait et de bouche en bouche il est parvenu jusqu’à nous qui le transmettrons aux générations futures. Quel autre crime aurait pu procurer à Hérostrate cette célébrité? Que d’auteurs d’attentats contre les personnes et même contre des personnes du plus haut rang sont inconnus, tandis que l’incendiaire du temple d’Ephèse devait, avoir le genre d’immortalité sur lequel il avait compté.
La même cause produirait encore un effet semblable. L’insensé qui détruirait la Transfiguration de Raphaël, ou la Descente de croix de Rubens, ou la Ronde de nuit de Rembrandt serait certain de n’être jamais oublié.
Ne devons-nous pas citer un dernier exemple de l’attachement des peuples pour les choses d’art, de la place qu’ils leur font dans leur existence? Ce sont les grandes ventes publiques de Paris qui nous les fourniront. Nous ne parlons pas des convoitises parlicu-. lières, des luttes de vanité, des folies faites par les amateurs. Ce ne sont pas là des preuves à l’appui de notre thèse Les dilettantes ont des caprices, surtout lorsqu’ils sont millionnaires : c’est dans les masses qu’il faut chercher les sentiments vrais. Dans les ventes dont nous parlons, lorsqu’après une vigoureuse poussée d’en-
chères, une œuvre vraiment belle et intéressante est adjugée à un musée, le résultat est presque toujours accueilli par des applaudissements des assistants. Les marques d’approbation sont plus vives, cela est naturel, si l’heureux adjudicataire est le musée du Louvre, attendu que l’amour-propre national est flatté de sa victoire; mais il y a aussi des applaudissements quand c’est une galerie étrangère qui l’emporte sur un amateur, parce que le public parisien, intelligent et juste, comprend que l’intérêt général doit passer avant la fantaisie privée et que l’affection qu’il porte à ses collections d’objets d’art lui fait supposer et approuver le même sentiment chez les autres nations. Si le musée de Bruxelles avait acquis à 1 hôtel Drouot, fût-ce pour 150,000 francs, la Kermesse de Teniers dont il s’est enrichi dernièrement, on l’aurait applaudi pour avoir fait rentrer en Belgique une œuvre capitale d’un des principaux maîtres de l’école flamande. Ce succès lui aurait, sans doute, fait trouver grâce devant des Belges économes qui ont été d’avis que 125,000 francs étaient un prix exorbitant, bien qu’à vrai dire ce soit encore peu de chose en comparaison de ce que coûtent les engins de guerre. S’il se fût agi d’un nouveau modèle de mitrailleuse, la somme eût paru modeste; mais pour un tableau, c’était une folie. Les personnes qui ne se servent pas de mitrailleuses, en Belgique, et qui aiment à voir une belle peinture, ne seront pas de cet avis.