US
ceux-ci l’objet essentiel. Voilà ce que nous voudrions voir changer. L’art doit être une religion; il faut qu’il ait ses apôtres et ses croyants; il faut l’aimer pour lui-même et ne pas souffrir qu’on rabaisse jusqu’à n’être qu’un moyen de spéculation. N’épargnons pas ceux dont la cupidité lui assigne ce pitoyable rôle; chassons les vendeurs du temple. C’est le seul moyen de faire rentrer dans la sphère supérieure qui lui appartient cette sublime émanation de l’esprit humain.
Notre conclusion, après avoir rappelé des particularités auxquelles les biographes ont peut-être attribué une importance exagérée, notre conclusion n’est pas que les distinctions honorifiques accordées aux artistes par des princes aient ajouté quelque chose à la valeur intrinsèque des hommes qui avaient le génie en partage. Nous avons voulu constater seulement que dans des temps où l’on croit que le mérite était primé par la force, les artistes étaient, en réalité, mieux appréciés qu’aujourd hui. Nous disons mieux appréciés et non pas mieux payés. Des écrivains qui jugent des choses d’autrefois au point de vue des idées actuelles, s’indignent du bas prix que de grands peintres obtenaient de leurs œuvres ou du chiffre des émoluments dérisoires qu’ils recevaient soit des villes, soit des princes. 11 est certain que les artistes des anciens temps n’auraient pas eu lieu de se féliciter de leur sort, si l’élévation des bénéfices pécuniaires avait été l’objet de leur ambition ; mais nous avons dit précédemment que c’était la dernière chose à laquelle ils songeassent. Ii faut tenir compte des idées ou , si Ton veut, des préjugés de chaque époque. De ce que l’argent est aujourd'hui la mesure universelle des hommes et de leurs œuvres; de ce que les productions de l’esprit sont tarifées comme des denrées et comme des marchandises, il ne résulte pas qu’il ait dû en être ainsi dans tous les temps. Les vieux maîtres, dont certaines personnes trouvent que le talent fut méconnu, parce qu’il était médiocrement rémunéré, auraient été fort surpris, si on leur avait dit qu’un jour viendrait où un tableau serait estimé dans la proportion du prix qu on l’aurait payé. Ces bonnes gens tiraient de la vente de leurs œuvres un produit nécessaire à leur existence; mais ils ne songeaient pas à faire de la pratique de leur art un moyen de fortune.
Pour louer un artiste, aujourd’hui, on dit qu’il vend ses tableaux à tel prix: une pareille base d’estimation était inconnue jadis. Beaucoup de gens considèrent comme un progrès l’élévation de la valeur vénale des œuvres d’art. Si c’est Je seul qui ait été accompli en notre siècle, nous n’avons guère à nous féliciter. On poursuit avec une sorte d’acharnement la réalisation de ce même progrès dans le domaine de la musique. Que le compositeur doive vivre du produit de son travail, c’est une nécessité sociale incontestable; mais que l’exploitation de ses œuvres soit son unique préoccupation, voilà ce qu’on ne saurait admettre. La perception des droits d’auteur est devenue l’affaire principale du musicien qui tient infiniment moins à avoir de belles inspirations, qu’à tirer grand profit des moindres choses. On se félicite de ce que les compositeurs dont la condition était jadis médiocre en France, en Italie, en Allemagne, ont aujourd’hui des revenus considérables. On prétend que la profession du musicien en a été relevée; c’est abaissée qu’il faudrait dire. Lorsqu’on le voyait indifférent au gain, l’artiste était considéré comme étant d’une nature supérieure. Le prestige s’est évanoui, à dater du moment où il s’est manifesté comme spéculateur. Il est l’égal de tous ceux qui ont les mêmes revenus que lui; mais il n’est rien de plus. Si autrefois les peuples payaient peu les artistes en argent, ils leur prodiguaient, en revanche, admiration, gloire et reconnaissance. Ils ont cessé de se croire les débiteurs de ceux qui taxaient eux-mêmes leurs services. Leur ayant soldé le tribut pécuniaire âprement exigé, ils estiment ne leur plus rien devoir. Il y a donc amoindrissement de la position des artistes, et cette diminution de force morale influe d’une manière fâcheuse sur leur talent.
L’histoire des arts tout entière proteste contre la théorie des écrivains qui prétendent établir un rapport entre la valeur intrinsèque des œuvres d’àrt et le taux de la rémunération obtenue par leurs auteurs. Elle proteste aussi contre la vanité des artistes qui sont tentés de se croire supérieurs à leurs devanciers, parce qu’ils sont mieux payés. Ne parlons pas des mailres du moyen âge, simples et modestes, aimant l’art pour lui-même, et ne supposant pas qu’on pût en faire un moyen de fortune. On nous dirait
( ISO )
qu’à cette époque les mœurs étaient trop différentes de ce qu’elles sont de nos jours, pour qu’on puisse prendre, en quoi que ce soit, modèle sur ce qui s’y faisait. Le monde était naïf alors; il n’avait pas idée de grand’ehose. Que de progrès la marche de la civilisation n’a-t-elle pas fait faire en tout! Laissons donc le moyen âge et voyons ce qui se passe plus tard, au seizième siècle, en Italie où l’on ne contestera pas que la civilisation fût assez avancée. En Italie choisissons Venise, la riche et magnifique cité où tout respirait le luxe et le plaisir. Là pas plus qu’ailleurs les artistes ne se confondent avec les spéculateurs. Ils laissent les marchands faire du commerce, se contentant de faire de l’architecture, de la peinture, de la mosaïque, de la sculpture, etc. La splendeur de la ville est leur ouvrage : créateurs du vrai, du grand luxe, ils n’ont que faire du bien-être bourgeois dont la possession est l’idéal des artistes de notre époque. Ce n’est point par de grosses sommes d’argent que l’on tente leur ambition; c’est par des témoignages de la reconnaissance nationale. Les procurateurs de Saint-Marc, ayant résolu de faire exécuterdes peintures dans la bibliothèque du Palais, ouvrirent un concours en annonçant que l’auteur du meilleur projet recevrait une distinction honorifique. De nos jours ces sortes de concours ne réussiraient guère; les artistes en renom s’abstiendraient d’y prendre part, ne voulant pas s’exposer à un insuccès compromettant pour leur amour-propre, et, d’un autre côté, n’ayant pas toujours une trèsgrande foi dans la compétence des juges qu’on leur donnerait. En Italie, les premiers maîtres ne dédaignaient pas de descendre dans la lice, estimant qu’il n’y a jamais grand honneur à déserter le combat. Ils savaient, d’ailleurs, qu’ils seraient jugés par des gens qui s’y connaissaient, car c’était à des artistes et non, comme chez nous, à des fonctionnaires qu’était remis le soin d’apprécier les œuvres des concurrents. Titien et Sansovino avaient été chargés par les procurateurs de Saint-Marc de décerner le prix du concours ouvert pour les peintures de la Bibliothèque. Quel artiste ne se serait pas soumis au jugement de tels hommes? Paul Véronèse fut un de ceux qui prirent part à la lutte ; il fut proclamé vainqueur et reçut une chaîne d’or comme prix de sa victoire.
Une telle distinction , décernée au nom des magistrats, par les mains de Titien et de Sansovino, lui fut plus précieuse que ne l’eût été une récompense pécuniaire. Le sujet de l’une des compositions de Paul Véronèse était Y Honneur, représenté sous la forme d’un personnage allégorique, recevant les hommages des historiens, des poètes et des artistes. Peut-être aurait-on, de notre temps, trouvé plus opportun de faire rendre ces hommages à la Fortune. Dans une autre circonstance, qui mérite d être rapportée, l’auteur des Noces de Cana prouva son désintéressement. Les pères dominicains de Saints-Jean et Paul désiraient de Paul Véronèse une grande composition pour orner leur réfectoire. Ils n’étaient pas riches; mais cela ne les empêcha pas de faire une démarche auprès du maître auquel ils offrirent, non ce qu’ils auraient voulu, mais ce qu’ils pouvaient, c’est-à-dire une petite somme provenant d’aumônes et de pénitences imposées aux fidèles dans la confession , avec addition de quelques tonneaux de vin. Paul Véronèse accepta, pour avoir une occasion de plus d’exécuter une œuvre considérable et pour répondre noblement à une demande dictée par l’amour de Part. Il peignit dans le réfectoire des pères dominicains le Repas chez Lévi qu’on voit aujourd’hui au musée de l’Académie de Venise.
Un écrivain français, M. Ch. Blanc, a dit du Corrége : « Il ne demandait rien à ses contemporains que des toiles pour y faire naître ses madones, ses saints, ses martyrs, ses gracieux enfants, ses Vénus et ses Léda ; des murs pour les couvrir de fresques, etc. » C’est la vérité. Bien peu d’artistes, aujourd’hui, se contenteraient de si peu. Le Corrége reçut pour les peintures de l’église Saint- Jean, de Parme, environ 5000 francs et il employa cinq années à leur exécution. Le moindre intérieur de boudoir, par un des maîtres du genre, est payé, par nos amateurs, le double de cette somme. La merveilleuse coupole de la cathédrale de Parme rapporta au Corrége 1200 scudi.
Rembrandt est mort pauvre, insolvable. Qu’est-ce que cela fait pour l’art? S il n’a pas joui des avantages de la fortune, du bienêtre, son génie n’en a été ni troublé, ni diminué. Pour ce qui lui a manqué du côté de la jouissance des biens de ce monde, il
a la célébrité, l’admiration universelle. N’est-ce pas une compensation? Si l’on tient compte de l’ambition des hommes de survivre au temps, de ne pas tout emporter avec eux dans la tombe, de laisser une trace de leur passage sur la terre, on devra recoirnaître que Rembrandt, dans sa pauvreté, fut plus heureux que nombre de riches hollandais , lesquels le regardaient du haut de leurs tonnes d’or et sont, à l’heure présente, aussi oubliés que s’ils n’avaient jamais existé, tandis qu’il est, lui, plus vivant que jamais, tandis qu’il regarde leur néant du haut de son immortalité.
Des critiques français ont reproché à Rubens d’avoir trop songé à sa fortune. Le maître, il est vrai, n’avait pas la simplicité, le désintéressement des artistes du moyen âge. 11 s’était fait une somptueuse existence que ne connurent pas les Van Eyck, les Memling , les Vander Weyden, les Metsys; mais c’est l’abondance de son génie et sa prodigieuse facilité qui étaient les sources de ses revenus, assurément considérables pour le temps. S il avait taxé à cent florins le produit de son travail de chaque jour, en revanche sa promptitude d’exécution était telle, que les prix payés pour scs chefs-d’œuvre seraient repoussés comme dérisoires par les plus mauvais peintres de ce temps^ci. Quand on songe que la Communion de saint François , l’un des ornements du musée d’Anvers, a été payée 900 florins, on ne sait ce que l’on doit le plus admirer, ou de la modération des exigences de Rubens, ou de la puissance du génie auquel il suffisait de neuf journées pour produire une pareille œuvre.
C’est parce qu’ils n'ont pas tenu compte des mœurs d autrefois, c’est parce qu’ils ont jugé des choses du seizième siècle au point de vue des idées du dix-neuvième, que certains écrivains ont accusé nos pères d’avoir fait à Albert Durer un accueil inhospitalier. Le maître de Nuremberg avait entrepris le voyage aux Pays- bas dont il a laissé une relation circonstanciée, en vue d’y exercer fructueusement son talent de peintre et d’y placer des exemplaires de ses nombreuses et admirables gravures. C’était une excursion de spéculateur qu’il venait faire dans les provinces flamandes. Sous ce rapport, comme sous celui du talent, il avait
devancé son siècle. Dans toutes celles de nos villes qu’il visita, il fut cordialement reçu par les artistes et par les personnes de la bourgeoisie avec lesquelles il fut en relation. Les sociétés d’artistes d’Anvers, deGand, de Bruges, deMalines, de Bruxelles donnèrent des fêtes et des banquets en son honneur. A chaque page de son journal il constate les prévenances dont il fut l’objet. Cependant sa spéculation n’avait pas réussi; il n’avait point placé autant d’exemplaires de ses estampes qu’il l’avait espéré. En quittant la Belgique, il consigna, dans quelques lignes remplies d’amertume, les réflexions que lui suggérait son désappointement. Ce passage a été commenté par des critiques français de l’époque actuelle, qui, avec plus d’emportement que de justice, se sont répandus en invectives contre les Belges du seizième siècle, pour avoir méconnu ce qu’ils devaient au maître qui fut la personnification complète, l’incarnation de l’art germanique. Les artistes flamands ont rendu hommage au génie d’Albert Durer; ils Font traité en frère, et si le résultat financier de son voyage n’a pas été plus brillant, c’est que le côté commercial de l’art était complètement négligé par nos pères.
En résumé, il y a trois mobiles pour l’artiste : la foi dans sa mission , l’amour de la gloire et l’appât des richesses. De ces trois mobiles, le premier est le plus noble, le dernier est le plus vulgaire. C’est celui qui, malheureusement, domine aujourd’hui. Il est naturel que le but étant moins élevé, le niveau du style des œuvres s’abaisse : la conséquence est inévitable. L’habileté des artistes est hors de doute; les qualités d’exécution se rencontrent très-communément; on a regagné, sous ce rapport, une grande partie du terrain qu’on avait perdu pendant plus d’un siècle et demi. De l’adresse, on en a beaucoup; on en a trop peut-être. Ce qui manque, c’est l’élévation delà pensée; c’est le caractère, dans les productions des beaux-arts comme chez les hommes de la génération actuelle. La décadence est un effet des causes générales et particulières qui viennent d’être énumérées. Ces causes peuvent- elles venir à cesser d’exercer leur action dissolvante? Nous croyons que non-seulement elles peuvent, mais qu’elles doivent disparaître. Le mouvement social a toujours lieu sous Fin- Tome XXII. Il
fluence d’une idée dominante; la civilisation marche toujours vers un but, soit qu’elle avance, soit qu’elle rétrograde. L’idée dominante de notre époque, le but vers lequel tendent actuellement tous les efforts, c’est l’amélioration de la condition matérielle, c’est l’accroissement de la somme des jouissances physiques. Lorsqu’un mode d’organisation est parvenu à son entier développement, il est remplacé par un autre. La société ne peut pas vivre éternellement sur la même idée. A chacune de ses phases historiques correspond un principe dont l’épuisement annonce l’avénement d’une phase nouvelle. Peut-être nous faisons-nous illusion; mais il nous semble que le principe de la jouissance matérielle, du développement du luxe, de l’étouffement de tous les sentiments sous les excès de la richesse, est bien près d etre épuisé. En allant au delà du point où elle est parvenue dans la voie de l’épicurisme, la société tomberait en décomposition.
Généralement, en vertu de la loi des contrastes, qui préside aux destinées de l’homme comme elle préside à l’organisation et aux transformations de toutes choses, un principe épuisé n’est pas remplacé par un principe analogue, mais par un principe contraire. La grandeur morale reprendra le dessus; elle redeviendra la cause du mouvement, le mobile et le but des actions humaines. Si cette réforme n’est pas aussi prochaine que nous nous plaisons à l’espérer, elle viendra certainement; elle arrivera à son heure; la société se reconstituera sur la base des sentiments moraux et de l’exercice des facultés intellectuelles. Ce ne sera pas la dernière étape de sa marche providentielle, car la supposition d’un perfectionnement suprême, dans lequel le monde s’immobiliserait, est une hypothèse en contradiction avec la loi du mouvement sans trêve qui régit le monde et l’humanité; mais ce sera une évolution heureuse d’où naîtra une ère de grande prospérité pour les beaux-arts. Heureux seront ceux qui jouiront des bienfaits de cet état social.