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LA NATURE SOURCE D'ÉMOTION ET D'INSPIRATION ESTHÉTIQUE

Il est des trésors artistiques, sources d'inspiration plastique ou musicale pour lesquels il semble bien au premier abord que l'intervention de l'Etat ne puisse utilement se manifester. Il ne peut être question de les décentraliser ils sont partout, répandus dans tous les coins du pays. On ne peut parler de les démocratiser : les plus humbles sont ceux qui en profitent le plus. La nature qui a inspiré les paysages de Nicolas Poussin, les symphonies de Beethoven et les poèmes de Lamartine est la plus féconde des écoles et le plus glorieux des musées, école dont les enseignements n’ont rien de la raideur pédagogique, musées dont les portes demeurent toujours largement ouvertes. La nature est éternelle, un bouleversement peut en modifier l’aspect ; il ne suffirait pas à l’anéantir, qu’un incendie éclate au Lou-

vre et des milliers de-chefs d'œuvre seront convertis en un petit monceau de cendres ; qu’un tremblement de terre renverse les édifices de l’acropole, et le génie grec, épars dans des blocs informes gira parmi l’herbe des collines sacrées. Par contre une forêt calcinée est encore pleine de grandeur triste, et l’océan déchaïiné a tenté la plume de bien des poètes et le pinceau de bien des artistes. Quand une tempête sévit près du cap Boromo, les jardins et les terrasses sont saccagés, mais ce sont des flots de pétales et de fleurs qui déferlent ensuite sur les berges. La nature est un musée éternel ; c’est aussi un musée sans cesse renouvelé. Le génie humain voit la Beauté, il en trace modestement une image fugitive ; la nature est au contraire comme un cinématographe où la Beauté se transforme et se déroule.

Il est curieux de constater que l’art de reproduire les paysages ne fut pas et de beaucoup le premier qui séduisit les hommes. On ne peut sérieusement songer à en faire remonter l’origine à ce Pausias de Sicyone que la légende nous a présenté comme un amoureux de la bouquetière Glycère et qui s’efforça de reproduire les fleurs que vendait sa maîtresse. Le feuillage sculpté sur les parois des tombes Thébaïnes, les mosaïques que l’on retrouve parmi les ruines d'Herculanum et de Pompéi, les œuvres de Marcus Ludius, les ébauches qui embellissent la maison de Livie au Palatin, tout cela est insuffisant

pour permettre de croire que les anciens aient une idée bien nette de ce qu'était le paysage. Si même nous considérons la première partie de la Renaissance, sans doute nous trouvons des artistes comme Philippo Lippi, Basaïti, le Pérugin, Léonard, Zola de Brescia, Salvator Rosa, Canaletto et bien d’autres qui ont eu un vrai sentiment de la nature; mais chez tous ces hommes, le paysage est au second plan, c’est l'accessoire de la scène qu'ils veulent rendre ; c'est un cadre parfois magnifique mais ce n'est qu'un cadre. Nous avons déjà eu occasion de dire que nous nous rangions à l’opinion de M. Alphonse Germain et Lecoy de la Marche qui voient dans la miniature et dans l’enluminure l’origine de l’école paysagiste : il est étrange de constater que c’est dans l’ombre des cathédrales et sur les feuillets des missels que l’on commença à reproduire : les collines, les rivières, les arbres et les fleurs dont la nature offrait le modèle.

Que le paysage serve d'objet à une école de peinture où qu'il soit une source plus générale d’inspiration poétique et musicale et d'émotion puissamment artistique, il n’en demeure pas moins vrai qu'il reste le trésor le plus considérable du domaine esthétique et que l’Etat qui en a la garde a le double devoir et de le conserver jalousement et de l'utiliser le plus possible.

Il l’utilisera en donnant à ses artistes les moyens

de l’étudier : l'institution de la Villa Médicis, des bourses de voyage leur permettent d'aller puiser dans les musées les plus justement célèbres des notions de l’art d'après l’antique. Ne vaudrait-il pas mieux au lieu de leur fixer un itinéraire déterminé les laisser choisir eux-mêmes leurs lieux de prédilection. Peutêtre l'observation d’un arbre, d’une attitude, d’un cortège leur serait elle plus profitable que les travaux mathématiquement réglés, et forcément sans originalité auxquels un archaïsme démodé les astreint dans les austères ateliers de la Villa Médicis.

En dehors même des artistes dont la vocation s’est déjà affirmée, ne pourrait-on pas faire connaître un peu aux enfants les richesses et la beauté des paysages. Est-ce que de belles promenades ne leur inspireraient pas des idées d'harmonie et de beauté plus que le froid dessin linéaire enseigné entre les murs d’une classe. |

Il faut enfin espérer que l'Etat, lorsqu'il aura recouvré le monopole des moyens de communications, saura permettre aux classes pauvres la visite des beaux sites par un service de trains que l’on pourra appeler trains de plaisir sans avoir l’air de railler les malheureux endoloris par la torture et par l’insomnie.

L'Etat ne doit pas se borner à prendre des mesures pour que les trésors d'inspiration et d'émotion artistiques que renferme la nature soient mis à la

disposition du plus grand nombre possible de citoyens ; il doit en outre, en étant le dépositaire, veiller sur eux jalousement.

Contre qui doit-il les protéger (1) ? Nous avons dit que les événements les plus graves, les cataclysmes eux-mêmes ne pouvaient les anéantir. Ils sont comme les verres étincelants d’un kaléidoscope merveilleux dont une secousse peut modifier l’arrangement mais dont rien nesaurait détruire la beauté, puisque le pittoresque succédera à l’harmonie, et que la symétrie fera place à un désordre plein de grandeur. Mais ce que ne peut faire ni la tempête, ni l'incendie, ni les tremblements de terre, l’homme avec son mauvais goût ou son esprit de lucre le réalise parfois. Quand on affiche d'immenses réclames pour une liqueur ou pour un café-concert de la capitale aux plus hauts sommets des Alpes ou sur les bords de la Côte d'Azur, l'Etat a le droit et le devoir de faire disparaître ces laideurs comme il empêche que l’on mutile les chefs-d’œuvre du Louvre et du Luxembourg.

Les sociétés pour la protection des paysages se multiplient en France. Le décret de 1905 est venu appuyer par une sanction légale ses louables efforts contre le vandalisme. Il faut aussi signaler noire législation contre le déboisement des montagnes, mais ici

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