CHAPITRE V
LA QUESTION DES THÉATRES POPULAIRES LES PREMIÈRES TENTATIVES. L'ŒUVRE LES TRENTE ANS DE THÉATRE LE THÉATRE POPULAIRE DE DEMAIN
L'importance de l’enseignement du chant, de la musique, de la déclamation sera proportionnée à celle qu'il faut attacher à la question des théâtres. Or est-il douteux que les spectacles puissent exercer sur une nation une influence considérable. Nul, même parmi les admirateurs de Jean-Jacques, ne peut nier les exagérations que renferme sa fameuse lettre à d’Alembert : l’auteur des Confessions y fait preuve d’une intransigeance qui étonne (1). De grandes foules assemblées pour voir sur une scène aux décors exacts revivre une époque de leur histoire vibreront des mêmes souvenirs et des mêmes sentiments patriotiques : l’auteur les soulèvera d’une
1. Bibliographie. Adrien Bernheim. Trente ans de théâtre, 1903. Charpentier.
noble indignation par le spectacle de l'injustice et de l'oppression : il exaltera le culte de la liberté. Toutes les questions qui ont préoccupé nos pères et sur lesquelles nos fils discuteront encore pourront être agitées avec fruit (1). L'Etat, la société, la religion, la famille trouveront des adversaires véhéments et des défenseurs opiniâtres, Rien de ce qui est humain
1. E. Berny. Le théâtre populaire de Belleville. Revue d'art dramatique, juin 1905.
Lucien Besnard. Deux essais en France de théâtre populaire. Revue d'art dramatique, sept. 1897.
Lucien Besnard. Lettre au ministre de l’Instruction publique sur le théâtre populaire. Revue d'art dramatique, nov. 1899.
Georges Bourdon. Le théâtre du peuple. Enquête de la Revue Bleue, 1901.
Maurice Pottecher. Renaissance et destinées du théâtre populaire. Revue d'art dramatique, oct. 1898.
Maurice Pottecher. Le théâtre populaire, 1899. Ollendorf.
Maurice Pottecher. Théâtre classique et théâtre populaire. Revue d'art dramatique, février 1903.
Maurice Pottecher. Le théâtre du peuple. Revue des Deux- Mondes, 1°’ juillet 19ot.
Romain Rolland, Le théâtre du peuple et le drame du peuple. Revue d'art dramatique, décembre 1900.
Romain Rolland, Le théâtre du peuple, Cahiers de la Quinzaine, 1903.
Julien Tiersot. Les fêtes de la Révolution française. Le Ménestrel, 1893-1894.
Gustave Téry. L'Education du peuple.
Jean Vignaud. Dimanches populaires de poésie. Revue d'art dramatique, mars 1890.
ne peut être étranger au théâtre. C’est surtout dans les masses profondes du peuple que toutes ces discussions seront suivies avec le plus d'intérêt. C’est dans les hauteurs des amphithéâtres que règne toujours le silence le plus absolu, encore que de loin en loin un mot d'encouragement ou d’indignation en parte à l'adresse des héros de la pièce, et ces rares interruptions mieux encore que le silence prouvent l'intérêt avec lequel les spectateurs des places modestes suivent les diverses péripéties des œuvres qu’ils vont écouter.
Et cependant, le théâtre est-il vraiment fréquenté par le peuple ? Malheureusement non. C’est déplorable à deux points de vue: d’abord parce qu'il néglige ainsi une occasion de s’instruire et de s'améliorer, ensuite parce qu'il est aussi conduit à chercher des distractions d'ordre inférieur.
Où va le peuple ?
Autrefois, le peuple des villes adorait les cirques. Dans les campagnes, ceux-ci faisaient aussi des tournées triomphales et fructueuses. C’était là un délassement qui, s’il n’était guère intellectuel, n’était pas non plus pernicieux, et s'il est vrai que notre engouement pour les sports confine aujourd’hui un peu au ridicule, il est bon que l’adresse et la grâce soient également en honneur. On pouvaitmême trouver dans ces spectacles comme un germe de philosophie. Ces bons clowns, qui passent leur vie à faire
rire les spectateurs, doivent parfois rire en euxmêmes des spectateurs, et le monde entier, avec ses préjugés, ses convenances et ses hypocrisies, doit leur apparaitre comme un grand cirque plus ridicule peut-être parce que plus prétentieux. Quoi qu'il en soit, les cirques disparaissent. En province, leurs tournées s'espacent et les « augustes » poursuivis qui ont accoutumé de se réfugier jusque sur les bancs, s’aittristent de trouver trop de places parmi les spectateurs trop clairsemés. À Paris, deux d'entre eux ont successivement vendu leur matériel.
Il n'y aurait qu'à se réjouir de la disparition des cirques si les spectateurs qui les avaient désertés avaient afflué à nos théâtres ; malheureusement, il n'en à pas été ainsi : les stupides cafés-concerts que nous avons dénoncés ont accaparé la clientelle. Si l’on consulte la statistique des personnes qui ont franchi les portes des quinze ou vingt salles de Paris où l’on entend encore de la musique et de la littérature et si on en rapproche le total de celui des spectateurs quise sont rués dans des centaines de musichalls de tout ordre, on est frappé de la disproportion qui existe entre ces chiffres.
D'autres spectacles encore attirent le peuple : nous voulons parler de ceux dont le danger ou la brutalité forment le principal attrait. Les attractions sensationnelles qui firent fureur dans ces dernières années
font appel aux sentiments mauvais et aux instincts bas des foules.
Que fautil enfin penser des matches de boxe introduits en France au cours de cet hiver et dans lesquels des hommes s’entre-luent et s’assomment à la grande joie du publie. S'il est vrai que la décadence d'un peuple se manifeste et s’aflirme dans ses spectacles, il est temps et il n’est que temps de prendre des mesures pour empêcher la déchéance de notre pays.
Le peuple va donc un peu partout, excepté au théâtre. Mais le théâtre a-t-il rien fait pour conquérir le peuple ?
En France, le théâtre qui fut religieux avec les mystères, grivois ou bouffon avec les farces et les sottises, grave et sévère avec les grands classiques, fanfaron et mélodramatique avec le romantisme semble aujourd'hui avoir des tendances sociales. Mais quel dédale ne lui a-t-il pas fallu traverser avant d'y aboutir. La première scène de France qui est peut-être la première scène du monde s'ouvre largement à de déplorables vaudevilles et s’effraie des hardiesses des sociologues les plus éminents. D'autre part, le mélodrame a gardé ses positions et les théâtres où l’on tue, où l’on meurt et où l’on se bat sont ceux dont les recettes ne diminuent jamais. Puis ne nous y trompons pas: toutes les questions traitées même dans ce que l’on est convenu d’appe-
ler le théâtre social n'intéresse pas directement le peuple. Alexandre Dumas fils est le type des dramaturges de cette école : le sort réservé à l'enfant naturel, le mariage, le divorce, le pardon à accorder à la femme adultère sont des préoccupations essentiellement bourgeoises. La famille ouvrière se constitue encore — encore ou déjà — naturellement, en marge des prescriptions du code et des usages religieux ; le bâtard n'y est point honni : des drames de la jalousie s'y déroulent aussi, mais ils sont inspirés par des instincts qui bouillonnent dans l'homme, non par une conception criminelle de la morale, conception que notre législation par l'article rouge, et que notre jurisprudence par les verdicts des cours d'assises semble avoir sanctionnée.
Voilà donc l'une des premières causes de la nonfréquentation des théâtres par le peuple. Celui-ci y va peu parce que, ce que l'on y joue ne l'intéresse pas. Il est bien d'autres raisons: nous avons signalé combien la longueur de la journée du travail avait compromis les résultats de l'initiative excellente des « musées du soir », les ouvriers n'ayant d'autres soucis que de prendre un peu de repos, après un labeur excessif. Cette même raison, nous la retrouverons ici, agravée encore par cette circonstance que les représentations commençant tard, et coupées de longs entr'actes ne finissent qu'à une heure avancée
de la nuit. Les théâtres populaires devront terminer
leur spectacle à 11 heures du soir s'ils veulent répondre au besoin pour lesquels ils auront été créés. Des hommes qui doivent se lever à 5 ou 6 heures ne peuvent pas se coucher entre 1 et 2 heures du matin.
L’élévation du prix des places est encore l’une des causes pour lesquelles le peuple fréquente peu les théâtres. Nous savons bien que l’amortissement du capital engagé pour la création d’un théâtre, la publicité, le paiement des acteurs, l'achat des décors et des costumes, l'éclairage, les primes d’assurances de toute sorte, les indemnités aux figurants, régisseurs, machinistes forment un total si élevé qu'il serait difficile aux directeurs, étant surtout donnée l’exiguité de la plupart des salles de spectacles d’abaisser beaucoup le prix des places. Ceux qui l'ont essayé s’en sont le plus souvent bien mal trouvés. Pour que le coût des billets fût modique, il faudrait ou bien que l'Etat se décidât à donner des subventions plus considérables, ou bien que des théâtres plus vastes fussent construits ; le grand nombre des spectateurs permettrait une baisse dans les prix. Peut-être aussi la suppression des billets de faveur, dont il est fort question au moment où nous écrivons ces pages, aura-t-elle un résultat semblable ; ce qui est certain c’est qu'il est vraiment scandaleux de voir dans un pays qui se pique comme le nôtre d’être essentiellement démocratique, de riches bour-
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geois et des hommes du monde s'installer gratuitement aux fauteuils d'orchestre ou dans les loges tandis que les modestes artisans doivent payer leur
place.
Il est vrai qu'en certains théâtres — à l’'Odéon notamment où l’amphithéâtre est à o fr. 50 — les
places les plus modestes ne sont pas fort chères. Mais peut-on songer sans effroi au sort de ces malheureux tassés et parqués à 20 mètres au-dessus du sol, plus haut que les lustres, presque incrustés dans le plafond et qui jettent par instants des regards chargés de vertige sur les vagues humaines qui se déroulent à leurs pieds. Si même une vue particulièrement perçante leur permettait de suivre parfaitement toutes les péripéties du drame auquel ils assistent, leur sort n’en serait pas pour cela plus enviable. Il n’est point de circonstances où le travailleur ne sente plus qu'au théâtre le poids des inégalités sociales. De l'orchestre où s'étale l’habit jusqu'au « paradis » où se cache la veste une dégradation savante des situations de fortune s'établit parallèlement avec la hauteur des étages. C’est presque la société que rêvait Fénelon, lorsque dans sa cité idéale il désirait voir les citoyens s'habiller de différentes couleurs suivant leur rang social afin d'éviter à la noblesse le contact humiliant de la roture. Il n'est pas Jusqu'au foyer qui ne soit rigoureusement interdit aux spectateurs des places modestes. L’orga-
nisation matérielle aura dans les entreprises de théàtres populaires une importance considérable. On est à peu près d’accord pour reconnaitre que l’hémicycle serait la forme qui conviendrait le mieux à ces théäâtres : elle supprimerait les graves inconvénients que nous venons de signaler.
Voici maintenant le tableau des subventions que l'Etat et les communes accordent aux théâtres.
Subventions de l'Etat
ATP SE CO NE PUR , 800.000 fr.
ROTOARS SR et Paheras, ce 240.000 Opéra-Comique 57.02.20 300.000 CADRE er re dre re 100.000
Subventions des communes
Aisne.— Laôn...,........... 5e 3.800 » CRAN ee 6oo
» Saint-Quentin......... 20.000
» DOS ON TA doute 1.200 AIsér nr Aloer re. 0e 00 00:000 » Hd Had : 6.000 AIS NTOnDS re nee 380 Alpes Maritimes. — Nice (Opéra) 195.000 » Cirassei te. 1.000
» Carmes(Cas.) 20.000
AUDE Ent I TOVOS nes entries iso 10.000
Bouche-du-Rhône. — Marseille... 245.000 » AIS RE 20.000
Calvados. — Caen .............
» Biyeur.\ su
» LmEnx ne ue Cantil — Ac 0.7.7 Charente. — Angoulême........
Charente-Infér. — La Rochelle.
» Rochefort ..….
Côte-d'Or. — Dijon............
Côtes-du-Nord. — Saint-Brieuc.
Doubs. — Besancon: 7:
Drôme.— Valence.............
» ROMANS ii.
Gironde. — Bordeaux, Grand-
Théalre:. 5..." » Bordeaux,Théâtre des FC, CRUE Se PAR Hérault. — Montpellier........
Ile-et-Vilaine. — Fougères......
» Saint-Malo.....
» Rennes........
Indre-et-Loire. — Tours........
» Amboise.....
Isère. — Grenoble...,..........
Landes "Dar. ni ne » Mont-de-Marsan.....
Loire-Inférieure. — Nantes......
Loiret. — Orléans..............
Lot-et-Garonne. — Agen........
Lozère. — Mende..............
Maine-et-Loire. — Angers......
» Saumur . . .…..
» Cholet...... 3 Manche. — Cherbourg...... eine Marne. — Châlons-sur-Marne....
» Epernay nsenss x # » A ROU CMRN CP T IETE PRE » Vitry-le-François.....
Mayenne. — Laval.......... ee » Mayenne #42:
» Château-Gontier.., Meuse. — Verdun..............
Meurthe-et-Moselle. — Nancy...
» Lunéville » Toul:tun:
Morbihan. — Lorient.........., Nord. — Cambrai,..,....... DA » Tonrcome. GEL » Valenciennes..... ee » Bone eau Te » PAUL, GR er » PL LPO NRA PE NE PR MEN Oise Dean vais Lee » Compiéoner. he cts One, Flers... red de Oran eO0ran 0 LL AG AE » Sidi-Bel-Abbès........
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