‹ L'Art dans une Société démocratiqueChapitre 53 sur 54 · fr · texte numérisé non relu

fr

10,000 82.000 3.600 1.500 16.000 7.400 5.000 43.000 1.500 12.000 12.000 50.000 4.5oo 5.000 20.000 7.600 12.000 22.500 17.500 25.000 130.000 1.100 1.000 2.000 18.153 10,000 1.900 7.500 4.000 1.000 7.200

» Boulogne 15.000 fr.

» Calais... 30.000 » St-Omer. 4.000

Puy-de-Dôme. — Clermont- Ferrand. 31.000 Pyrénées (B.).— Bayonne. 25.000

Rhin (H.). — Belfort..... 2.000 Saône-et-Loire. — Chälons. 4.375 » Mâcon... 500 Sarthe. — Le Mans....... 25.000 » Saint-Calais. ... 150 Savoie. — Chambéry..... 4.200 Seine-Inférieure.— Rouen. 120.000 » Le Hävre.. 17.500 » Elbeuf. 1.700 » Dieppe. 1.600 Seine-et-Marne. — Meaux. 5oo » Melun. 5oo » Provins 5oo Somme. — Amiens....... 40.800 » Abbeville... 3.000 Tarn-et-Garonne. — Montauban. 14.000 » Castel- Sarrazin. 300 Var:£= Toulon PCR 100.000 Vienne. — Poitiers..... 12.000 Vosges. — Epinal....... 10.000

Des efforts sérieux, éminemment dignes de soulever l'intérêt et de susciter l’attention, ont été tentés durant ces dernières années pour démocratiser les théâtres.

Le théâtre de l'Œuvre, sous la direction de l’intelligent et actif M. Lugné-Poë fut créé dans un double but. Il devait être d’abord un théâtre indépendant, qui romprait résolument en visière avec les traditions jusque-là admises, qui admettrait, bien plus quirechercheraitles auteurs jeunes, libres, audacieux et ferait aussi connaître les auteurs étrangers. Le théâtre de l’'(Euvre devait, en outre, mettre ses places à un prix abordable aux bourses les plus modestes. Il n’est point téméraire d'affirmer que ce double but que l'Œuvre s'était assigné : rapprocher le théâtre des auteurs d’une part, et, d'autre part, permettre au peuple de venir en foule à ses spectacles, a été largement atteint. Il faut dire que cette initiative a eu la bonne fortune d’être appuyée par deux taients aussi remarquables par leur probité que par leur éclat, celui du directeur M. Lugné-Poë et celui de la grande artiste qu'est M"° Suzanne Desprez. L'illustre tragédienne de l'Italie, Eleonora Duse ne dédaigna pas non plus de venir y créer l’un des principaux rôles des Bas-fonds de Maxime Gorki. Cependant les débuts de l'Œuvre furent pénibles. Des directeurs de théâtres qui désiraient obtenir un monopole de droit et des auteurs dramatiques qui avaient obtenu un monopole de fait menaient la cabale. L’audace même de l’entreprise déroutait le grand public : la fortune favorise rarement les audacieux. On n’a pas oublié la bataille d’Ubu-Roi

Alfred Jarry mourut dans le dénuement presque inconnu voilà déjàquelques années : le bon souverain fantoche lui a survécu ; Ubu-lioi vient de connaître à nouveau les honneurs de la scène. En peu de temps l'Œuvre a fait connaître des talents jusque-là ignorés, et en a consacré d’autres que l’on contestait : Jarry, Sutro, Rictus, Rod, Debry furent successivement jouées. Maxime Gorky doit peut-être à l'Œuvre la grande popularité d’ailleurs méritée dont il jouit en France. Enfin c’est à l’'Œuvre que furent représentées la plupart des pièces d’Ibsen, dont La Maison de Poupée fut un véritable triomphe. De Paris l'Œuvre a rayonné en province et dans le monde entier. La plupart des grandes villes de France, presque toutes les capitales de l’Europe ont reçu ses visites ; etl'(Œuvre ne se bornaïit point comme le font malheureusement la plupart des troupes théâtrales, à envoyer quelques «& étoiles », quitte à faire tenir les rôles les moins importants par des acteurs de troisième ordre ; la troupe se déplaçait en entier, avec ses costumes, le plus souvent avec ses décors et les succès aussi éclatants que mérités qu’elle obtint partout furent surtout dus à sa parfaite homogénéité.

À propos de ces tournées artistiques de l'Œuvre une réflexion s’impose. L’an dernier plusieurs municipalités ont accordé des subventions à cette troupe. C’est là une initiative excellente, Souvent l’on

annonce à grand renfort de publicité que des acteurs célèbres vont ailer dans une ville de la province donner une représentation. On s’arrache les billets ; et c'est une déception. Les provinciaux déclarent que la réputation des interprètes a été surfaite ; ceux qui avaient eu occasion de les applaudir sur nos scènes parisiennes affirment que leur talent décline. La vraie raison, c’est que ces acteurs vont jouer entre deux trains ; ils ne connaissent pas la scène sur laquelle ils doivent évoluer ; ils n’emportent point leurs décors, mais doivent se contenter de ceux qu'ils trouvent dans les greniers des théâtres où ils vont et les-adapter tant bien que mal en quelques heures ; ils sont trois ou quatre, les premiers rôles ; les autres personnages sont représentés au petit bonheur par de vagues comédiens que des agences ont recrutés. Et comment en serait-il autrement ? que l’on calcule les frais énormes d’une tournée artistique digne de ce nom : le déplacement de dix ou douze acteurs ; leur séjour dans la ville durant quarantehuit heures au moins, afin de bien connaître la scène, les coulisses, l’acoustique de la salle ; le transport des décors que plusieurs machinistes devront accompagner, la publicité enfin. Que l'on tienne compte de ce fait que les salles de théâtre de la province sont évidemment plus exiguës que celles de Paris et l’on sera amené à conclure qu’une représentation ainsi organisée ne pourra être fructueuse pour les acteurs,

ur 174 xl

et même couvrir les débours qu’à condition que l’on élève énormément le prix des places. Ce jour-là, on aura bien dans une certaine mesure décentralisé l’art, puisque toutes les garanties auront été prises pour que le spectacle soit vraiment beau, mais on est loin de l’avoir démocratisé. Si l'on veut obtenir ce résultat, il faut par des subventions de l'Etat ou de la municipalité, permettre au peuple d’en profiter.

Le théâtre de l’œuvre a aussi tenu sa promesse de maintenir des prix accessibles au peuple. Il a de plus fait distribuer une grande quantité de billets gratuits dans les ateliers, et dans les petits bureaux. Rien que dans le cours de l’année 1906, trois mille personnes, appartenant toutes à des situations modestes ont pu applaudir sans bourse délier les acteurs de ce théâtre.

Il faut dire aussi beaucoup de bien de la Société des « Trente ans de Théâtre ». Elle fut fondée en 1900 par M. Adrien Bernheim qui continue à la diriger. Au début, ce n’était qu’une société de bienfaisance. Avec le concours des principaux artistes de nos théâtres, notamment de nos théâtres subventionnés, de grandes représentations avaient lieu, et le bénéfice en était distribué à tous les comédiens qui après avoir figuré trente années sur les planches, se trouvaient dans le besoin. Cette assistance n’était pas d’ailleurs limitée aux acteurs proprement dits, mais elle s’éten-

dait à tous les gens de théâtres, même ceux dont les rôles sont des plus modestes. Le succès de l’entreprise permit à son directeur de plus vastes ambitions. Les « Trente ans de Théâtre » devinrent bientôt en même temps qu’une société de bienfaisance un moyen d'éducation populaire. Des représentations furent organisées dans les faubourgs et dans la banlieue parisienne : voyant que le peuple n'allait pas au théâtre, M. Adrien Bernheim mena le théâtre au peuple. Les places étaient fixées à un prix modéré et presque uniforme: elles variaient entre o fr. 50 et 2 francs. De plus un assez grand nombre de billets étaient distribués gratuitement à la jeunesse des écoles. A l’heure actuelle, les «Trente ans de Théätre» ont donné soixante-dix représentations ; toutes ont eu un égal succès, elles ont fait salle comble. Les premiers résultats réalisés permettent pour l’avenir les plus :iclles espérances. Il est permis de souhaiter que bien:(t cette association, non contente de rayonner dans : banlieue parisienne, aura les moyens de donner ex province des représentations qui ne manqueraientpas d'obtenir un égal succès.

Pour intéressantes que soient les deux initiatives intelligentes et courageuses que nous venons de signaler, il est bien certain qu’elles sont loin de suffire à l’éducation est étique de tout un peuple. Elles ont pleinement réalisé leur but, mais leur but

était plus modeste que celui que nous concevons.

ati

Depuis bien des années déjà des hommes appartenant à la politique, aux lettres, à l'administration avaient agité la grave question d’un théâtre populaire ; ils étaient dans tous les partis. Ils s’appelaient, Maurice Pottecher, Romain Rolland, Gustave Geffroy, Jean Jaurès, Zola, Anatole France, Camille de Sainte-Croix, Millevoye, Henri Turot, Maurice Bouchor,- Marius Richard, Louis Lumet, Lucien Descaves, J.-Ch. Brun, J. Ernest-Charles, Paul Souchon, Aristide Briand et Dujardin-Baumetz. Certains d’entre eux ne se bornaient même pas à préconiser par la plume et par la parole la création de ces œuvres d'éducation populaires ; M. Maurice Bouchor créait les lectures publiques, tandis que M. Pottecher orgarnisait le théâtre du peuple de Bussang.

Les lectures publiques de M. Bouchor n’eurent peut-être pas tout le succès que l’on en attendait. N'est pas démocrate qui veut! Les lectures publiques comme d’ailleurs les Universités et les Instituts populaires dont le mouvement n’en est pas moins remarquable se heurtaient à deux obstacles. I] fallait d’abord éviter &es conférences trop savantes, trop techniques qui eussent pu dérouter le grand public ; il fallait d'autre part épargner au peuple des explications qui froissent son amour-propre, il fallait en un mot se mettre à sa portée sans avoir pour cela l'air de le traiter en enfant. Pour bien des économistes et bien des hommes politiques, les questions

sociales sont affaire de gros sous. Ils se déclarent avec le peuple parce que la doctrine marxiste de la valeur les a séduit ; ils le combattent parce que la théorie autrichienne de l'utilité finale leur a semblé renverser le vieux catéchisme de Karl Marx. C’est ignorer le peuple profondément.

Il y a, en dehors des questions de salaires, de coopération et de participation aux bénéfices des sentiments de dignité ouvrière, d’amour-propre démocratique dont le respect ou les froissements sont destinés à avoir une importance considérable sur tous les problèmes sociaux. Ce sont ces sentiments-là, que les conférenciers des Instituts et des Universités populaires ainsi que ceux des lectures publiques n’ont peut-être pas suflisamment ménagés, c’est là une des raisons du peu de succès d’une initiative des plus louables.

M. Maurice Pottecher fut plus heureux dans sa création du théâtre du peuple de Bussang. Chaque année deux ou trois représentations y sont données. Elles ont lieu en plein air. Ce sont des gens du pays qui s’improvisent acteurs. M. Pottecher lui-même y tient toujours un des principaux rôles. Il est aussi l’auteur de presque toutes les pièces que l’on y joue; elles sont le plus souvent inspirées par les légendes du pays. Les usages, les mœurs, les costumes locaux y sont scrupuleusement respectés : c’est donc une œuvre essentiellement décentralisatrice en même

temps qu’elle est éminemment démocratique. Chaque année l’une de ces représentations est gratuite ; les autres sont très bon marché ; il y a en effet peu de frais, et cette entreprise est tout à fait désintéressée. Comme décors, la montagne s'élève derrière la scène. Le succès obtenu par le théâtre du peuple de Bussang est très réel.

Encouragé par la-réussite de ces initiatives individuelles, un comité se forma pour l’organisation des théâtres populaires. Il avait à sa tête la plupart des hommes que nous avons nommés. M. Turot se chargea de porter la question devant le conseil] municipal de Paris tandis que MM. Millevoye et Paul Meunier interpellaient courtoisement le gouvernement. À l'heure actuelle la commission des théâtres examine une foule de projets dont les plus remarquables sont ceux de M. Catulle Mendès, celui de MM. Feine et Herscher, et celui de MM. Camille de Sainte-Croix et Albert Carré.

Le premier est original, le second somptueux, le troisième paraît le plus pratique : c’est probablement celui qui va être adopté.

M. Catulle Mendès voudrait que le théâtre du peuple fut démontable et transportable. On l’installerait sur les avenues, au milieu des places, au coin des carrefours. Il aurait cetavantage énorme de recevoir facilement les populations de tous les quartiers et de ious les faubourgs. On a loué l’ingéniosité de ce

plan, mais on lui a reproché sa modestie. Le théâtre du peuple doit être autre chose qu’une barraque de forains.

C'est le défaut contraire que nous trouvons dans le projet Feine-Herscher. Ces messieurs voudraient qu'un immense amphithéâtre soit construit sur l’emplacement du Carrousel. Il devrait compter au moins 6.000 places. Un immense velum pourrait garantir les spectateurs du soleil et des intempéries. D’après les prévisions, et l’on sait si les prévisions sont toujours au-dessous de la réalité, il devrait coûter la somme rondelette de 7.300.000 francs. Les dépenses énormes qu il faudrait consacrer à cette construction ue seraient d’ailleurs pas la seule difficulté à laquelle se heurte le projet de Feine-Herscher. Les acteurs, les chanteurs surtout s'’épuiseraient de fatigue, si chaque soir ils devaient se faire entendre dans un amphithéâtre aussi vaste et à ciel ouvert. D’auire part y aurait-il toujours 6.000 spectateurs pour remplir les gradins. La grandeur même de ce projet qui le fait intéressant le rend peu pratique. Il serait excellent pour la célébration des fêtes civiques, solennelles comme celles que rêvaient les grands conventionnels, mais il ne donne point une solution désirable au problème des théâtres populaires.

Voici au contraire les grandes lignes du projet Camille de Sainte-Croix-Albert Carré. Quatre grands théâtres seront construits à Paris. L’un en plein cen-

Page 1