L'art de demain
Les grandes époques qui ont laissé au monde stupéfié la trace glorieuse de leur passage, en inscrivant au front du Temps et de l'Espace « le monument » condensation de leurs aspirations et ascèse de leurs pensées, laissent la nôtre sans réplique.
Au seuil du xx' siècle, l'évolution des arts majeurs s'arrête. L'art primordial, le premier des arts plastiques, (( l'architecture », depuis un siècle reste muette.
Elle qui croyait, en déifiant son empereur géant, ajouter une page immortelle au beau livre terrestre écrit par la main de l'homme, n'a fait que copier en ses images de pierres les grandeurs du passé.
Bien plus. Heureuse des conquêtes de son César, après avoir remué et violé le secret des
monuments enfouis sous la couche des siècles, elle s'est complu à analyser et à déchiffrer l'énigme apposée à ces pages splendides où les civilisations disparues avaient écrit le superbe élan de leur âme.
Au lieu d'abandonner à ses savants et à ses archéologues le butin de la victoire, elle s'est, par l'intermédiaire de ses artistes, approprié ce langage. De cet amas de documents et de cet entassement de pierres qui disaient la gloire des Césars et la majesté grandiose d'une Rome immortelle, elle a fait surgir les matériaux géants destinés à convaincre l'Europe, vaincue et réduite au silence, de la gloire de son empereur.
Or ces ensembles architectoniques rassemblés par la vanité somptùaire de plusieurs siècles, peuvent à coup sûr offrir à Tart des notations curieuses, tout en servant l'intérêt de Fhistoire. Mais c'est tout.
L'artiste habile qui veut nous traîner à sa suite, en de vastes restaurations, le long de ce passé mort, n'éveille en nous qu'un désir tôt satisfait de nous élever au-dessus du monde et d'embrasser d'un seul coup d'œil le labeur de l'évolution. Une grande patience, une grande éru^dition et une grande habileté, sont les seules qualités que nous reconnaissons à ce travail.
L'époque actuelle a une autre conception de vie. La volonté du mieux sentir, la volonté du mieux
connaître, la volonté de s'exprimer en beauté et en harmonie, forcent l'artiste, à de nouvelles tâches, à de nouvelles compréhensions. Il lui faut accorder la vérité d'hier à celle de demain et créer de ce fait la chaîne invisible qui, unissant à son moi l'infmi de l'univers, résout l'équation de l'absolu.
Aussi, cet art grandiose, le premier, celui qui résume tous les autres, rarchitecture, reste-t-elle silencieuse parmi le conflit de pensées qui s'élancent à la conquête de la vérité!
Nous vivons sur le passé sans nous inquiéter du présent. L'avenir, tout pesant de hautes vérités scientifiques, nous laisse, nous autres artistes, insensibles au milieu de ce tressaillement d'âmes. Le grand malaise actuel provient de ce manque d'efforts et d'intellectualité, de cet appauvrissement du cerveau. Nous n'avons encore pu nous élever au-dessus du problème moyen des nécessités contingentes, pour affirmer Torgueil et la fière puissance d'un art qui dressa au cours des siècles, les bornes splendides des civilisations, le long de la voie triomphale conduisant à plus de beauté, h plus de vérité.
L'art sublime des Indous, des Assyriens, des Egyptiens, plus près de nous, des Grecs et des Romains, nous est trop familier pour que nous osions réagir. Notre imagination y puise trop facilement des renseignements que notre propre pensée seule devrait fournir aux multiples problèmes sus-
cités sans cesse autour de nous, par la vie sociale.
Une réaction dite classique, semble même vouloir s'affranchir d'une des plus belles manifestations du génie humain, en laissant de côté, de parti pris, l'admirable école du moyen âge qui semble être au contraire la plus apte à nous fournir des documents, puisqu'elle représente l'époque plate-forme sur laquelle les différentes races envahissantes sont venues atténuer et fondre, en une unité harmonieuse, le développement exagéré du sentiment latin.
Cette réaction, dis-je, se prévalant de nos origines latines, supprime allègrement d'un trait de plume les cinq siècles d'art qui font encore aujourd'hui l'admiration de tout homme capable d'émotion.
Ne serait-ce pas là une erreur due, en partie, à la non-compréhension des mouvements ethniques qui traversent à chaque instant l'histoire, laissant au peuple préétabli la volonté d'un art subsidiaire, reflet de ses aspirations qui, s'ajoutant à la conception première et faisant souche avec elle, donne naissance à une harmonie nouvelle?
C'est donc sous prétexte de tradition que cette école, dite classique, veut nous ramener de cinq siècles en arrière et reprendre la chaîne interrompue : C'est du moins la vérité proclamée par elle, pour remettre et rafistoler au niveau des conceptions présentes, les modèles à jamais périmés de
Tantiquité. Ce n'est certes pas sans un haut sentiment de respect et d'admiration pour toutes les œuvres splendides que les époques antérieures font défiler au cinématographe de l'histoire, que nous opposons notre façon de voir. Mais du moins est-ce une raison de plus pour nous, modernes, en affirmant ce pieux souvenir, de reconnaître la vérité telle qu'elle se présente à nous, et de tâcher d'en dégager Faspect typique!
Tous, ne sommes-nous pas secoués d'une émotion poignante à la vue de l'admirable floraison de l'arbre grec et des joyaux les plus purs que l'Italie, pendant plus de quatre siècles, offre à notre contemplation?
Ainsi nous ne rêvons pas lorsque nous voyons Phidias et Apelle, choisir leurs modèles parmi les plus belles et les plus pures jeunes filles des premières familles d'Athènes, et sous l'inspiration de leur virginale beauté, voir ces mêmes artistes circonscrire à l'aide du ciseau et du pinceau, la beauté impeccable des formes, pendant que le peuple ivre de joie à la vue de ces œuvres, célèbre par des réjouissances publiques et à l'égal d'une victoire, la gloire de leurs auteurs !
A une autre époque, ne voyons-nous pas la seigneurie de Florence, accompagnée de seigneurs étrangers, venir en toute solennité visiter les admirables portes du baptistère de Florence que Ghiberti avait coulées en bronze ? Ou encore ce même
peuple tlorentin, frappé des figures colossales de la Madone entourée d'Anges^ venir contempler dans l'atelier de Cimabue, cette œuvre sortie enfin des langes de l'art byzantin et transporter à sons de trompes, toutes bannières déployées, etau milieu des cris de joie d'une foule immense, ce tableau merveilleux de l'atelier de Tartiste à Santa Maria Novella !
Tous ces faits disent assez Tadmifable éducation artistique et le culte passionné de ces peuples pour la beauté; ils ne sont pas de nature à nous faire admirer le siècle de médiocrité bourgeoise auquel nous sommes parvenus.
La vérité est que : l'art obéit à des lois éternelles d\inité, de nombre et d'harmonie. Voilà la loi suprême. Mais jamais il ne se répète sous deux aspects identiques. 11 y a, pour ainsi parler, deux vies parallèles, morale et physique, qui s'approprient les faits de révolution, les incorporent sous des lois, variables il est vrai, mais néanmoins nécessaires, et qui ne doivent obéir qu'à la spontanéité du génie créateur, placé en face de ces faits et les résolvant.
Nous n'essaierons donc pas d'ajuster à notre taille les hauts-de-chausses du moyen âge, le pourpoint de la renaissance pas plus que la toge romaine oulachlamyde grecque. Nous chercherons, au contraire, l'habit moderne bien caractéristique et bien adapté aux différents usages auxquels nous devons le soumettre.
Nous trouverons aussi Tétoffe précieuse en même temps que jolie où se drapera notre corps, à Tabri des intempéries et des frimas. Nous combinerons ces étoffes en couleurs et en souplesses, et nous y enfermerons des formes harmonieuses. Et si parfois un coin de gorge vient épanouir aux caresses des lumières la joliesse de ses contours, dans un joli geste d'impudeur qui ne se connaît pas, eh bien! ne nous en affligeons pas outre mesure, et constatons au contraire Theureuse introduction de l'élément latin, par quoi nous serons toujours le peuple le plus compréhensif des choses d'art et de goût.
De ce fait, notre esprit libéré saura trouver à l'habitat collectif ou particulier, des formes adéquates aux exigences de l'évolution.
Mais auparavant, que de préjugés à démolir 1 Que de mauvaises volontés à raffermir ! Cette Bastille oppose une inertie eff'royable à notre activité età notre besoin d'expression. Assisterons-nous, à Forée du siècle, au réveil de la bonne Déesse, ou bien nous faudra-t-il encore attendre longtemps son avènement? Nul ne peut le prévoir! Toutefois nous pouvons affirmer en toute confiance que l'instruction et l'éducation des masses, en leur apportant la libération de préjugés établis sciemment par les classes dirigeantes, élèveront insensiblement leur mentalité vers l'Harmonie, par une conception plus haute des idées du Beau, du Vrai et du Juste.
C'est à ce moment seulement que Tartiste suscitant par l'image son rêve individualiste, proclamera l'organe par quoi s'exprimera le Verbe.
Le grand mystère qui enveloppe Thumanité et que ne pourra jamais expliquer l'homme de science, dans l'unité glorieuse de ces deux termes (( matière et esprit », a suscité de tout temps chez l'homme, le besoin de se mieux connaître en pensée, et d'adapter les arts par lesquels il exprime son moi pensant, aux exigences de vie nouvelles créées par le milieu, modifiant constamment les organes au gré des conditions changeantes.
Répétons-le encore : (d'art ne se reproduit pas deux fois sous un aspect identique ». Le sentiment individuel se révolte à l'aspect de la copie servile des inventions d'autrui.
C'est là une loi immuable de progrès. Aussi nous faut-il des hommes de pensée pour établir des lois et des hommes d'action qui se mettent à l'œuvre pour réaliser les aspirations formulées par ces rêveurs, utopistes en apparence, que sont les philosophes. L'intérêt de la vérité l'exige, et afin que le spéculatif soit dispensé du mouvement, les penseurs devront combiner leurs efforts et par leur union, opposer à la nature une résistance efficace.
En composant cette étude, en recherchant la vérité actuelle, en la comprenant dans son ambiance et la reportant dans son milieu véritable.
c'est-à-dire dans la vie réalisée harmonieusement et telle que la concevront les peuples des siècles à venir, j'ai voulu combler un vide.
Latrinité des arts majeurs a besoin d'un soutien, d'un tuteur auquel elle puisse ramener ses facultés vagabondes, à l'accomplissement de l'unité essentielle et nécessaire.
Par un simple résumé des travaux antérieurs ou actuels, condensés en cette étude succincte, sorte de phare destiné à éclairer la route, son intérêt eût été par trop simplifié. Son but est plus large. Si parfois l'analyse a son utilité pour surprendre les secrets de la vie chez les infiniment petits, la synthèse propose un champ autrement vaste, encore inexploré, où il est permis de poser les jalons d'un art plus scientifique, destiné à unir dans ces deux termes « d'art et de science » l'unité glorieuse de la beauté de demain.
Après avoir étudié l'homme dans ses deux principes harmonieusement unis, « l'esprit et la matière » ; après avoir analysé le processus de vie idéale se résolvant au point central de ces deux natures jusqu'ici séparées, l'intérêt de cette étude consistera donc à ramener en un faisceau unique ces forces harmoniques disséminées. Nous rechercherons ensuite et par la synthèse, à réunir et à souder en un anneau, les deux chaînons de l'unité, invariable chez rhomme, se combinant dans l'imité absolue, suivant cette progression infinie,
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passant de Tunique au multiple et créant de ce fait, Festhe'tique prévue de Tavenir en se rapprochant du terme unique auquel elle s'identifie : « Dieu ».
Rien ici-bas, n'est simple et immobile. Tout est multiple et mouvement.
Après avoir accompli le premier cycle symbolique simple avec les religions primitives, ensuite le deuxième cycle anthropomorphique avec les religions philosophiques, continué enfin par le troisième cycle symbolique spiritualiste, l'évolution ouvre une ère nouvelle. L'art remontant h sa source, qui est le principe unitaire, doit concilier ces deux termes éloignés en apparence et les résoudre en un tronçon unique. Un nouveau cycle va donc s'ouvrir, qui résumera tous ces efforts et imprimera aux arts majeurs une nouvelle direction, afin de transcrire et d'exprimer le mystère grandiose où se débat rhumanité.
Or, Fépoque de transition que nous traversons, offre un terrain favorable à l'éclosion de pensées bellement neuves. Elles feront une base solide au monument colossal fin du nouveau cycle « le monument de la grande synthèse » qui résumera en une seule, toutes les belles morales des religions et des philosophies.
Maintenant revenons à l'architecture, point central, but vers lequel tendront tous nos efforts, et tâchons de lui donner l'étiage de sa véritable
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grandeur en montrant ce que 1 époque actuelle a fait de cet art splendide et la voie triomphale dans laquelle nous voulons lui tracer un chemin digne de sa somptuosité et de sa haute affirmation de beauté.
Tout d'abord, pourquoi dans les conceptions d'architecture monumentale moderne, nous écartons-nous toujours et de plus en plus de Fidée esthétique?
C'est que : notre action est annulée par l'esprit d'analyse.
C'est que : notre travail consiste, à l'aide de documents analytiques, à corriger au bénéfice des besoins modernes, des modèles d'architecture d'une époque antérieure.
C'est que : notre âme a besoin, tout comme notre sang, se vivifiant au contact de Fair, d'un élément indispensable à l'activité cérébrale : « le Rêve ».
Non pas le réve stérile des fumeurs dehaschich, dont le cerveau suit la pente fatale et fantaisiste des divagations, mais bien le rêve, « ce dimanche de la pensée », continuateur de Faction par le mouvement perpétuel de la réflexion en puissance, qui fait insensiblement revenir dans le cerveau créateur, la spontanéité, qualité indispensable des œuvres de génie. Geoffroy Saint-liilaire aimait à répéter aux savants qui avaient plus étudié par les livre^ que par eux-mêmes : « Il n'y a de vrais sa-
vants que les rêveurs ». Or, qui dit rêveur, dit la plupart du temps, observateur.
L'industrie est là cependant, nous harcelant sans cesse. Sans cesse elle nous propose de nouveaux produits, conquêtes de chaque jour entreprises sur la matière. Les portées n'existent plus. Les problèmes d'enjambement de l'espace sont résolus. Les conceptions métalliques sont des solutions où le calcul triomphant exprime la limite imposée à la matière, mais résout inélégamment Funité des deux harmonies (( art et calcul ».
L'initiative intelligente peut du moins, dans cette collaboration précieuse de l'industriel qui produit et de l'artiste qui suscite le modèle, apporter toute la technicité spécialisée h déterminer le cadre dans lequel doit se mouvoir le type créé.
De là progrès. La matière devenue docile, définitivement vaincue, fournit au constructeur l'élément parfait à l'expression de formes architecturales.
Toute idée exprimée par le graphique est matériellement résoluble. Les problèmes de la stabilité donnent à la matière, sous sa forme définitive, l'affirmation la plus exacte du rendement minimum d'efforts opposés au maximum de rendement en force et en beauté.
Ce problème de procédé et d'invention, que seul l'artiste doublé d'un technicien habile peut ré-
soudre, a besoin deladouble affirmation, courbe et calcul. Résolution d'une harmonie par une autre harmonie.
Ce qui fait en définitive la beauté de l'architecture gothique, n'est pas autre chose que l'exécution tâtonnante et hardie de procédés tout nouveaux pour elle.
La courbe harmonieuse, directrice de l'effort de résistance h la poussée des voûtes, s'inscrit bellement aux joints des arcs boutants et contreforts, accolés aux flancs de la cathédrale.
Notre-Dame, cet admirable vaisseau, quille en Fair, soutenu par des centaines de bras de pierre, est la nef merveilleuse solidement ancrée à Feutrée de la cité... Un des plus purs joyaux du moyen âge est là...
Si l'architecture forme en cette étude le point convergent, c'est qu'elle est avant tout « l'art plastique primordial » au flanc duquel se groupent et s'épanouissent les arts collatéraux, la peinture et la sculpture. Ces derniers du moins, serviteurs conscients et intelligents, mettront au service de l'art architectural pris comme « dominante », leurs harmonies spéciales simples en les accordant aux harmonies figuratives abstraites destinées à faire surgif « l'idée », partie déterminante du caractère fonctionnel de l'édifice.
C'est donc moins un ouvrage dogmatique destiné à définir le parfait et à affirmer sa réalisation,
que la confession d'un artiste cherchant à analyser son moi pensant, le reportant dans la composition harmonieuse et la resolution unitaire des trois arts plastiques majeurs, pour arrivera faire éprouver à l'ensemble des hommes, Tuniversalité des sentiments émis par Fœuvre d'art. Et cela en toute indépendance, au-dessus des écoles et des règles préétablies.
En s'ad ressaut aux intelligences capables d'émotion 011 la civilisation organisée n'a pas encore déposé le germe de choses admises à l'égal d'un dogme, cette étude cherchera au cours des siècles, le processus de la pensée humaine s'extériorisant en des monuments où sont enfermées les aspirations, les croyances, en un mot les a âmes des peuples », et montrera vers quel but de beauté nous tendons, en obéissant aux notions éternelles de vérité.
L'évolution actuelle a besoin d'un langage plus général que celui des époques précédentes. La philosophie, en ouvrant à l'infini ses méthodes d'investigation sur tout ce qui n'est pas à proprement parler « propriétés de la matière ». La science, en maîtrisant et adaptant les forces éparses de la nature ; en substituant à l'homme, des machines qui lui permettront dans l'avenir de réaliser une économie de temps passé actuellement à un travail manuel intensif, lui accordera de ce fait des activités nouvelles, des loisirs plus
grands, et partant plus de bien-être. Amené à ce degré d'évolution économique vers quoi nous tendons, l'homme ne sachant comment remplir le vide de loisirs ainsi concédés, cherchera à traduire, sous de nombreuses formes intelligentes, son besoin d'activité et son désir du mieux. L'art qui est une des plus hautes manifestations de ces formes intelligentes sera précisément et forcément son occupation préférée. En même temps son cerveau deviendra plus conscient des faits qu'actuellement il enregistre sans discernement.
Grâce à la science, il augmentera sa puissance intellectuelle, par suite de la connaissance plus étendue des phénomènes et de leurs effets! Grâce à l'art, il éveillera en lui la sensation, la fortifiera jusqu'au sentiment et enlin l'exhaussera jusqu'à (( l'idée » !
C'est alors que le peuple, ou plutôt les peuples, tendant tous par leur sommation vers le général et l'universel, demanderont à l'art architectural l'expression tangible de leurs multiples aspirations.
Mais pour exprimer des pensées nouvelles, ou plus exactement de nouvelles formes de pensées, il faut un nouveau langage, car nous admettrons bien, malgré le glorieux héritage d'artistes tels que le Vinci, Michel-Ange, Rubens, Rembrandt, Van Dyck, etc., qui ont magnifié en des gestes immortels la splendeur des attitudes humaines,
que le cycle des arts plastiques subsidiaires n'a pas encore fermé sur ces géants, sa courbe éternelle.
L'évolution est là, sollicitant tous les penseurs, tous les artistes. « Ne sommes-nous pas, dit Spencer dans sa Morale évohitionniste^ très familiarisés aujourd'hui à Fidée d'une évolution de structure, à travers les types ascendants de l'animalité? Ne sommes-nous pas aussi familiarisés avec cette pensée qu'une évolution de fonctions s'est produite en même temps que l'évolution de structure.
Si donc la peinture et la sculpture veulent franchir le cycle dans lequel ces deux arts sont aujourd'hui étroitement enfermés, pâles, anémiés, privés d'air, c'est, à n'en pas douter, pour s'élancer vers une conception plus abstraite et ce sera vers l'architecture, art dominant par excellence, que viendront converger toutes les forces intellectuelles des deux arts majeurs, afin de réaliser, le plus exactement et le plus transcendantalement possible, les formes fuyantes de l'absolu.
Mais 011 trouverons-nous ce nouveau langage? Ce sera dans le symbole universel qui, grâce à de mystérieuses et troublantes analogies, crée dans les âmes, des sentiments, des évocations, et qui se trouve être le seul langage capable de rendre l'inexprimé. — Langage des idées éternelles, telle est la puissance du symbole qui surgit aux flancs
THÈSË il
des monuments poétiques et religieux des grands peuples de la race Aryenne, et qui atteste de leur goût inné pour ces images de toute espèce, symboles naturels, symboles anthropomorphiques pour lesquels la race sémitique, ennemie des incarnations, professe une répugnance absolue.
« L'heure serait venue, dit Lamartine, d'allumer le phare de la morale et de la raison sur nos tempêtes politiques, de formuler le nouveau symbole social que le monde commence à pressentir et à comprendre : le symbole d'amour et de charité entre les hommes, la politique évangélique.
« Heureusement le xix"" siècle passe, et j'en vois approcher un meilleur, un siècle vraiment religieux où, si les hommes ne confessent pas Dieu dans le même langage et sous les mêmes symboles, ils le confesseront au moins sous tous les symboles et dans toutes les langues. »
Il faut le dire bien haut : l'architecture moderne dans l'établissement des façades d'un monument, procède tout à fait de la même façon que ce bon styliste qui faisait une phrase et cherchait ensuite ce qu'il mettrait dedans ».
Son cerveau atrophié par le manque d'efforts autant que par l'amour du style, consécration d'époques antérieures, ne peut plus réagir contre l'affadissement volontaire d'un public médiocre.
Au lieu de revendiquer hautement la place que lui confère sa pensée dégagée de tous liens, au
milieu des avatars nombreux qu'on lui propose, et que trop facilement on lui impose, dans Tignorance où est le public soi-disant éclairé, de Thomme capable de création; l'artiste reste froid, indifférent, souvent émasculé, et perd dans une activité secondaire le plus clair de ses forces combattives. De là suppression complète d'imagination, d'intellect uali té.
Pourtant le rôle de (( maître de l'œuvre » est des plus enviables. Sa mission, écrasante! Ne lui est-il pas réservé de résoudre en une harmonie, toutes celles éparses dans l'univers, défaire chanter la matière en des symphonies immortelles?
Du moins, stoïque, assiste-t-il impassible à la curée, à cette course effrénée vers For et les jouissances sans nom, indiflerent aux cris de cette meute imbécile qui se rue aux veuleries et aux stupidités !
Fier de son idéal hautain, il s'isole. Faite de renoncement, sa vie s'écoule calme et douce dans le libre épanouissement des êtres et des choses. Son âme, bercée au rythme des harmonies perpétuellement changeantes d'une nature toujours en travail, se donne tout entière en un fol altruisme, heureuse, dans le don de soi-même, de transmuer, rêveuse, solitaire et synthétique, Taspect des êtres et des choses, en des émotions d'intensités égales. Et par là, fairè communier l'humanité entière au mystère que Tartiste seul entrevoit, que lui seul définit.
Ce sera pour lexix' siècle une tare affreuse, que l'histoire enregistrera, d'avoir introduit dans les hautes sphères de l'art, ce poison lent du mercantilisme. Tous ces tripotages de marchands de tableaux autour d'un talent réel ou surfait, ont détourné de leur cours normal, les grandes pensées d'art. Le public, dont le goût est faussé par le tapage de certaines réputations qui flattent en lui son penchant naturel et déraisonnable vers Tanecdocte ou le fait divers, désapprend les grandes vérités d'art et ne suit plus les voies tracées par les génies précédents. Aux œuvres d'art grandioses, nous n'avons à opposer que des pastiches médiocres. A peine si quelque génie assez osé pour élever la voix au-dessus du vulgaire, peut arriver à communiquer à la foule le trop-plein Imaginatif de son âme assoiffée d'idéal. Partout surgissent des monuments dénués de sens. La bourgeoisie, née d'hier, dans son incapacité de distinguer et dans son manque de vouloir, n'a pas su exprimer par l'intermédiaire de ses artistes, la pensée qui l'animait. Dans un édifice tel que le Panthéon, par exemple, l'unité voulue d'une architecture, sans âme il est vrai, est brisée par l'effort malheureux de talents ditférents qui viennent entrechoquer leurs harmonies.
A part la note adorablement douce et troublante trouvée par un artiste génial, tous ces pans de murs racontent un lambeau d'histoire, véritable expression de la bigarrure d'opinions des foules, et
rien ne surgit, aucune pensée dominante, aucun effort d'unité.
L'architecture elle-même, au milieu de cette bataille économique, n'a plus qu'un semblant d'existence ; j'entends l'architecture de monuments car celle qui constitue la maison moderne, habitat particulier, obéit toujours à des lois économiques variables, et il ne rentre pas dans les bornes limitées de cette étude, d'en montrerles nombreux avatars.
Victor Hugo a dit de l'architecture monumentale : « Le livre a tué l'édifice! » Oui, quand l'édifice se présentait comme le livre ouvert sur les pages duquel étaient écrites les maximes, les affreuses réalités de tourments éternels, les joies célestes auxquelles un peuple enfant s'accrochait comme à des soutiens figuratifs de mystères incompréhensibles.
Mais si à côté du livre, l'architecture magnifie la pensée émancipée, en cherchant, non plus dans son sentiment mais dans sa conscience, la figuration abstraite de son inquiétude, alors l'architecture triomphante retrouvera son rôle dominateur; elle ramènera les arts plastiques errants qui se sont détachés d'elle, croyant pouvoir à ses côtés vivre d'une vie harmonieuse, elle les réunira et les condensera en une synthèse magistrale qui emplira les siècles futurs d'une beauté plus majestueuse, d'une vérité plus absolue.
Penser que Tceuvre d'art qui devrait être, au sortir des mains de l'artiste et dans sa forme définitive, le pur joyau ciselé avec amour à l'immortelle couronne de beauté, devient un produit quelconque sans originalité et sans vie spirituelle, voilà qui dépasse Fentendement 1
Ainsi, pendant qu'un infime tableau de genre signale à l'Europe et au monde le nom de son auteur, l'art monumental tout entier frappé d'ostracisme voue au silence, à l'oubli, au dédain, les artistes assez osés pour préférer ce qui est grand à ce qui est petit, ce qui est glorieux à ce qui est mesquin, ce qui est désintéressé à ce qui est misérable.
« Mais l'art comme une étoile, dit Flaubert, voit la terre rouler sans s'en émouvoir; scintillant dans son azur, le beau ne se détache pas du ciel. » Ne nous y trompons pas. A côté de nous la science guette, elle tient prêts des instruments perfectionnés, des substances chimiques révélatrices des couleurs, la molécule électrique en suspension dans l'air du laboratoire, attend le moment favorable. Un contact, un choc peut la déterminer. Le problème de l'optiquement vrai sera résolu et la photographie en couleur sera née. Cette découverte marquera évidemment dans les arts une date digne d'être fixée.
11 serait donc absurde de croire qu'au point d'évolution où nous sommes arrivés, c'est-à-dire après
la stupéfiante montée des penseurs du monde, le long de la voie de la connaissance; après l'amplification de la pensée humaine en lui faisant toucher du doigt sa nature intellectuelle ; après l'élargissement du concept individuel en un embrassement total de plus de vérité et de plus de beauté ; il serait absurde, dis-je, d'admettre comme équative la résultante de tout ce déplacement cérébral, au mouvement artistique manifesté par la grande majorité des artistes et qui ne répond en aucune façon aux aspirations et aux besoins d'idéal des peuples.
Il est temps de réagir contre cet enlisement, cet abêtissement volontaire, de faire place nette et de laisser la parole à la minorité noyée dans ce conflit qui, seule, a besoin de s'exprimer parce que, seule, elle a à révéler la vérité pressentie.
Sans pousser jusqu'à l'extrême la théorie exprimée par Darwin a la fonction crée l'organe », il y a lieu cependant de l'admettre dans une certaine mesure. Nombre d'artistes n'en justifient-ils pas, par leurs travaux, toute la justesse ?
Les salons annuels n'en sont-ils pas une preuve flagrante? Combien d'œuvres voyons-nous surnager au-dessus du flot de la surproduction et de quelle mentalité désespérante sont tissées la plupart de ces compositions?
Où voulez-vous que le peuple s'instruise des hautes vérités que le siècle découvre sans cesse ? On voulez-vous que s'épanouissent en lui les
germes de pensée libérée, quand durant toute son existence il est abreuvé de pareilles banalités ?
L'épbque est troublante cependant. Par de patientes recherches, la science scrute sans cesse l'univers. De plus en plus elle semble s'approcher, sans jamais y atteindre, il est vrai, du terme qui fait l'inquiétude de l'humanité. L'analyse surprend sans cesse le secret de bien des faits réputés inconnaissables et classés dans Timmense marge des mystères insolubles. Chaque jour un paragraphe nouveau inscrit sa vérité au livre de la connaissance.
Où s'arrêtera cette science énorme dans ses explications? Nul ne peut le prévoir! Cependant, d'ores et déjà, il est permis d'affirmer l'effort malheureux de la science, s'essayant à décomposer cette fleur de notre cerveau, résultat du choc divin de deux molécules qui s'attirent sans cesse, le divin dans son infini recul, l'humain dans sa grande bonté et son doux altruisme.
Petit à petit cependant, elle dévoile l'invariable vérité en éléments fragmentaires. Il lui reste un pas immense à franchir. C'est de réunir en un faisceau géant toutes ces fragmentations, faisceau d'où surgira la synthèse du dogme nouveau que l'humanité en détresse désire et attend. Combien de temps mettra-t-elle à enjamber cet espace? Voilà ce à quoi il est impossible de répondre.
C'est la sommation seule des volontés qui en limitera la durée !
Mais puisque nous ne pouvons d'un seul jet exprimer par l'art la vérité pure non encoreréalisée, du moins préparons les voies. Mettons la charrue dans le champ. Retournons le sol, qu'il se trouve prêt à l'ensemencement du hon grain, dispensateur des moissons futures!
Abandonnons donc, une fois pour toutes, les époques périmées ! Regardons-les respectueusement, même amoureusement, mais ne les copions pas ! Laissons pénétrer en nous par la porte largement ouverte de la raison et de la pensée, l'éclatante lumière de vérité qui se faufile doucement. En attendant la révélation suprême de la science qui doit émettre une nouvelle et éternelle affirmation sur la route sans cesse balayée de l'évolution, laissons le terrain libre de tous germes, préparons-le patiemment à recevoir le grand ensemencement qui doit le féconder !
C'est assez prouver que le siècle des mièvreries est définitivement clos. L'avenir tout pesant de hautes et grandes vérités, sollicite l'artiste à se hausser au niveau des nouvelles conceptions. Après avoir contemplé l'horizon infini où son rêve se noie et recherché dans ses origines l'endroit d'où il vient, ce que les traditions lui ont laissé ; l'endroit où il va, ce que son moi agrandi par la connaissance peut reporter dans l'univers, alors seulemen^^
THÈSE 2b
il pourra commencer son œuvre féconde qui, ensemençant l'espace, apportera aux générations ascendantes, l'expression amoureuse de son idéal de vérité et de beauté.
Pourquoi, arrivé au sommet de la montagne, l'artiste ne sait-il pas s'y maintenir, en attendant que lui ou d'autres escaladent des hauteurs nouvelles ?
C'est que dans l'inquiétante clarté que projette l'astre puissant de sa pensée, l'homme se recule étonné devant l'effort à accomplir, et avant que par l'étude son cerveau soit libéré du mécanisme définitivement dompté, il se sent écrasé.
Au seuil des portes d'or où l'Initiation groupe les génies aux paroles pleines de mystères, il s'arrête haletant. Cette lumière splendide l'éblouit. L'énigme l'épouvante. Il recule, effrayé, devant ce sphynx qui ne livre son secret qu'aux seuls initiés capables de volonté et d'enthousiasme, et au magnifique langage ésotérique que la vie lui propose, il préfère le parler enfantin de l'exotérie. Son âme ne s'élevant plus au contact des passions humaines, est incapable de transcrire pour des générations avides de connaître et en des œuvres multiples, le magnifique effort de son cerveau.
Au lieu d'acquérir dans la solitude, l'émotion et l'enthousiasme qui font les tâches géniales, il recherche les consécrations médiocres et retourne
émascuié, anéanti, aux niaiseries et aux puérilités.
Il est grandement temps cle se ressaisir, de ne plus admettre au jugement humain que les œuvres imprimées au sceau de la pensée. Renvoyons bien vite à la fonte et aux carrières tous ces pauvres mannequins désarticulés qui prétendent dire les gestes de beauté et de gloire, au centre de nos parcs et places publiques.
Installons définitivement et en un endroit sacré tous les universels penseurs, les phares splendides qui éclairent la route de Thumanité. Que les quelques artistes qui veulent œuvrer en beauté, coordonnent en une sympathie d'art des ensembles trinitaires où surgissent des concepts neufs. Il est temps de libérer une fois pour toute la fonction de l'art, l'intérêt particulier l'exige car l'art, ainsi compris, n'arrive même plus à nourrir son homme. Il est nécessaire de laisser la parole à ceux qui ont quelque chose à dire, car ceux-là seuls connaissent leur mission, celle de monter sans cesse^ toujours plus haut, et cela sans répit.
Bien autrement parfaite sera l'œuvre ainsi née de cette compréhension qui établit entre le passé et l'avenir la chaîne interrompue des modes d'expression, en un mot, l'œuvre qui fait l'homme meilleur. L'artiste, capable ainsi du don de soimême, s'élève très haut dans l'échelle des
héroïsmes, en ce sens que son cerveau toujours en gésine crée parallèlement à l'univers et en une immortelle plastique, l'image condensée de la nature derrière laquelle Dieu se manifeste.
Donc et en résumé avant de créer son œuvre, l'artiste devra se faire un microcosme absolu. Vivant parmi un état social dont les croyances sont les termes et dont les aspirations sont le but, il devra transcrire parles moyens de l'art les besoins physiques comme les besoins moraux des humains qui l'environnent. 11 agrandira de ce fait son bienêtre et manifestera dans sa conception, son terme, le vrai infini, et manifestera dans son œuvre le beau dont il est la tendance.
(( Il est certain, dit Lamennais, que l'art ayant épuisé le type fini du beau correspondant à cette conception finie du vrai et ne pouvant aller audelà, ne saurait désormais ou que tourner dans le même cercle, ou décliner et se corrompre. Il faut par avance qu'il sorte de la voie déjà parcourue, que par une conception plus parfaite du vrai et du bien, il découvre un type plus parfait du beau, et comme la conception croit toujours, l'art pareillement croit et se développe sans qu'il soit possible d'assigner à son progrès aucune borne... Maintenant l'art tend à sortir de cet abaissement, d'un matérialisme grossier et d'un scepticisme universel, et exprime à sa manière l'inquiète recherche d'un type du beau correspondant
à ridée inconnue, au dogme pressenti, mais obscur et confus encore que l'humanité en souffrance appelle ardemment. »
L'artiste, quel qu'il soit, doit, malgré la foule, malgré la critique, formuler ses aspirations, puis tenter de les réaliser.
Et bien fou, qui croirait, àTencontre de quelques scientistes chez lesquels la raison tue le sentiment, que l'art peut jamais se taire !
N'est-ce pas lui qui faisait s'épanouir aux flancs de l'Acropole, les blanches théories de vierges se dirigeant vers le Parthénon, dans les processions des grandes Panathénées; ou qui faisait vers les mystères de Gérés, dérouler leurs cortèges somptueux, le long de la voie sacrée conduisant à Eleusis? N'est-ce pas lui encore qui assemblait autour des œuvres d'art de la Renaissance italienne, un peuple en délire, tout féru d'art et de beauté ?
N'est-ce pas lui toujours qui jetait aux approches de la Pâques chrétienne, des foules toutes frémissantes de peur et d'efl'roi au pied des Crèches, des rétables et des Calvaires, alors que le représentant de Dieu tout gemmé, ruisselant d'or, levait en signe de pardon sa dextre annelée ?
A la naissance des peuples comme à leur déclin, partout l'art assume la tâche de réaliser leurs progrès ou leur décadence. Rien de vraiment humain n'est complet s'il n'est revêtu du sceau de la Beauté, Lamartine nous en donne nne magnifique
expression : « Les œuvres de l'homme durent plus que sa pensée, le mouvement est la loi de Fesprit humain? le définitif est le rêve de son orgueil ou de son ignorance. Dieu est un ^but qui se pose sans cesse plus loin ; à mesure que l'humanité s'en approche, nous avançons toujours, nous n'arrivons jamais. La grande figure divine que l'homme cherche depuis son enfance à arrêter définitivement dans son imagination et à emprisonner dans ses temples, s'agrandit et s'élargit toujours, dépasse les pensées étroites et les temples limités, laisse les temples vides et les autels s'écrouler pour appeler Thomme à la chercher et à la voir où elle se manifeste de plus en plus, dans la pensée, dans Fintelligence, dans la vertu et dans « l'infini ».
Et maintenant cherchons à dégager du drame humain le symbole gigantesque qui doit figurer dans son abstraction la réunion de Thomme matière et de l'homme pensée en une unité glorieuse.