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II. — Une seule substance

l"" L'esprit et la matière considérés comme identiques :

a) Formes et expressions les plus grossières du matérialisme ;

h) Idéalisme panthéistique de Fichte.

2° Difïérence admise entre l'esprit et la matière. Matérialisme mitigé, soutenu par un grand nombre de physiologistes et de métaphysiciens; progrès de cette opinion. Enumération sommaire des partisans de cette doctrine.

a) L'âme doit participer de la nature ou essence de la divinité;

b) L'âme n'a pas de place déterminée dans le corps ;

c) La raison ou la pensée — la faculté de connaître l'universel est incompatible avec la matière (saint Thomas d'Aquin);

d) La dignité de l'âme exige qu'elle ait une essence supérieure à la matière;

e) La matière est divisible, l'esprit est indivisible;

/) La matière est changeante et corruptible, l'esprit est une substance pure ;

g) L'esprit est actif, doué de force, la matière est passive, inerte, elle subit Faction des forces;

h) L'âme est la source première ou le principe de la vie;

i) L'esprit a une identité personnelle ; les particules du corps changent continuellement.

Les philosophes antérieurs à Socrate dirent très peu de choses sur la nature de l'âme. Héraclite

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prit le principe du changement. — Empédocle fut Fauteur de la doctrine des quatre éléments : Le feu, Fair, Feau et la terre.

L'amour et la haine étaientles principes de tout mouvement. Le premier unissait, la seconde séparait les éléments. Anaxagore présentait le vg-Jç ou FEsprit comme le grand moteur premier du Monde. — Diogène d'Apollonie adopta Fair, comme Félément constitutif de l'âme qui était à la fois mobile, douée de pénétration et intelligente. — Démocrite FAtomien attribua au feu et à Famé, des atomes de forme sphérique; c'était leur nature de n'être jamais en repos, ils étaient la source de tout mouvement. — Pythagore à appelé l'âme, un nombre et une harmonie, comme tout le reste de l'univers.

La théorie de Platon sur Fâaie a contribué à former l'opinion moderne sur cette question. Elle a pour base sa doctrine des idées et des formes existant par elles-mêmes et éternelles, antérieures à ce que nous appelons l'Univers ou Cosmos. La formation du Cosmos est due à deux facteurs qui sont d'ahord les idées, puis un chaos coéternel, matière indéterminée, dans un état de mouvement discordant et irrégulier. Un architecte divin ou Démiurge en contemplant les idées a fait le monde d'après elle, autant que les objets sensibles peuvent reproduire le type éternel.

Arislote réfute toutes les théories émises sur

l'âme et proposées pai ses devanciers. Mais, pour commencer la philosophie d'Aristote, il faut avant tout se rendre maître de ces quatre causes ou conditions de toute production : l*" la matière^ ce dont une chose est faite; — 2^ la forme, la cause formelle, le type, le plan ou le dessein de Fauteur, l'idée du statuaire, le plan de l'architecte;

— S*" la cause efficace ou premier moteur, muscles humains, eaux, vents ou forces quelconques dont on se sert; — 4"^ la cause finale^ le but ou l'intention de l'ouvrier, plaisir, gain, réputation. — Une autre distinction qu'Aristote a indiquée et mise en lumière, c'est la distinction entre le Potentiel et \ Actuel.

Dans la matière considérée en elle-même, il voit le Potentiel, et dans la forme communiquée à la matière, il voit l'Actuel ou la réalité complète.

Dans l'opposition entre la matière et la forme

— entre le Potentiel et FActuel — l'âme est rangée non avec la forme, non avec le Potentiel, mais avec l'Actuel. Elle a pour corrélatif la matière, c'est-à-dire le corps. Cette matière a une organisation très perfectionnée, ou en d'autres termes, est pourvue de capacités ou de puissance dont l'âme est le complément. L'union de la matière potentielle et de la forme, ou de Tâme qui la rend actuelle, constitue la totalité de Tetre vivant. Voici donc comment Aristote dé-

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finit l'âme : « C'est la première actualité (entéléchie) d'un corps naturel organisé qui a la vie en puissance. »

Aristote osa formuler ensuite cette vérité importante, ce premier pas dans la connaissance de Tesprit humain : Que nos idées, même les plus abstraites, les plus purement intellectuelles, pour ainsi dire, doivent leur origine à nos sensations.

Parmi les sectes grecques les mieux connues, les Epicuriens niaient absolument que l'âme survécût au corps.

Les Stoïciens affirmaient que l'âme est matérielle ainsi que le corps, et la considéraient comme un fragment détaché de l'âme universelle du monde dans laquelle elle était réabsorbée à la mort de chaque être.

En général, nous pouvons dire que les premiers Pères de l'Eglise, soit qu'ils acceptassent les idées des Orientaux et des Grecs, sur la transmigration et la préexistence des âmes, soit qu'avec Irénée et Arnobe, ils fissent dépendre l'immortalité de l'âme de la volonté de Dieu, décrivent presque dans les mêmes termes, l'essence de la divinité et l'essence de l'âme. Avant, et même après le concile de Nicée, Dieu est souvent appelé (( une lumière sublime ». Un Epicurien converti y ajoutait une forme humaine ; un Platonicien se servait du mot « incorporel », dans le sens platonicien de ce mot.

Les Pères du ii'^ siècle, coniias sous le nom d'Apologistes, subissaient moins qu'on ne le suppose, l'influence de la philosophie platonicienne. Le seul d'entre eux qui fut platonicien, est Athénagore. Us étaient bien plus influencés par les tendances matérialistes qui régnaient alors. Car le Stoïcisme était ce que l'on pourrait appeler la religion dominante de l'époque. Les expressions de Justin le martyr sur la nature de Dieu et de l'âme, sont vagues. Tout en rejetant l'anthropomorphisme des Juifs, il attribue à Dieu, la forme et le lieu, et quoiqu'il ne s'explique nulle part d'une manière claire sur Tétat de l'âme après la mort, il considère comme une hérésie de dire que l'âme soit enlevée au ciel. Tatien cependant, disciple de Justin, est plus précis et admet un esprit entièrement immatériel uni à un esprit matériel dans le corps humain.

Dieu est immatériel; il n'a ni chair, ni corps. Théophile ne soutient pas l'immatérialité de Dieu, il dit seulement avec Justin que la forme de Dieu ne peut pas être exprimée. Voici comment Clément d'Alexandrie s'exprime au sujet de Dieu : (( Une connaissance positive de Dieu est impossible, nous savons seulement ce qu'il n'est pas. Il est sans forme et sans nom, quoique nous ayons raison de lui donner les noms les plus nobles; il est infini ; il n'est ni genre, ni espèce, ni différence, ni individu, ni nombre, ni accident, ni

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aucune chose à laquelle on puisse assigner un attribut positif. »

Origène concevait Dieu comme un être purement spirituel, ni feu, ni lumière, ni éther, mais une unité ou monade absolument incorporelle.

Le néo-platonicien Plotin (204-269), est d'accord avec Platon pour reconnaître la grande distinction de l'Idéal et du Sensible, et pour attribuer à Tàme, une nature intermédiaire; mais il s'éloigne de Platon au sujet du rapport entre les idées et l'unique ou le bien. Tandis que dans le système de Platon, l'unique ou le bien compte parmi les idées dont il n'est que la plus élevée et que toutes les idées soient considérées comme ayant une existence indépendante; dans le néo-platonisme, il est élevé au-dessus des idées et devient la source d'où elles émanent.

Nous arrivons maintenant aux derniers Pères de l'Eglise. On peut dire que les chefs du mouvement spiritualiste furent saint Augustin, le plus profond et le plus métaphysicien de tous les Pères de FEglise latine — Glaudius Mamert, prêtre de Vienne dans le sud de la France — et en Asie, Némésius, évêque d'Emèse.

Saint Augustin conçoit Fopposition entre les propriétés de la matière et celles de l'esprit. Il affirme que des attributs, tels que la longueur, la largeur, la profondeur, la dureté, etc., appartiennent h la matière seule, et n'ont point de sens

lorsqu'on les applique à l'esprit. L'âme ne doit en aucune façon être conçue comme étant longue ou large ou forte. Ce sont les propriétés corporelles, de sorte que nous étudions l'âme à la façon du corps. Aussi, tandis que d'autres qualités, telles que la dureté ou la couleur sont quelquefois citées, l'étendue est toujours reconnue comme la grande qualité distinctive de la matière. C'est sur cette définition que saint Augustin fonde ses preuves de l'immatérialité de l'âme. Ses principaux arguments sont tirés de la supériorité de Tâme sur le corps, de la nature de la conscience, de la mémoire et delà présence égale de Tâme dans toutes les parties du corps.

L'âme est supérieure au corps. C'est d'elle seule que viennent, la vie, le mouvement et la sensation que le corps cesse de posséder, dès que l'âme l'a quitté. Le philosophe chrétien tire plusieurs arguments de la conscience que nous avons de tel ou tel état de notre esprit. L'âme, dit-il, nous est connue directement; nos pensées, nos désirs, notre science, notre ignorance, nous sont mieux connus que les objets qui nous entourent, puisque nous ne percevons ces derniers que par l'intermédiaire d'organes corporels. Si donc l'âme est corporelle, elle doit nous être connue comme telle. Mais dans cette connaissance directe que nous en avons, nous ne trouvons aucune qualité corporelle comme la dimension, la forme ou la

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couleur. D'où saint Augustin conclut que Fâmc ne possède aucune de ces qualités. En outre, tandis que nous savons d'une manière positive que la pensée et le sentiment sont des propriétés de l'âme, nous pouvons seulement supposer que c'est une substance matérielle. Ce qui prouve que nous n'avons aucune connaissance réelle d'une telle substance, c'est la variété des conjectures que nous faisons sur sa nature. Si nous séparons ce que nous savons réellement de ce que nous ne faisons que supposer, il reste la vie, la pensée et le sentiment, propriétés que personne n'a jamais refusées à l'âme.

Saint Augustin insiste beaucoup sur ce principe sublime des néo-platoniciens, d'après lequel l'âme tout entière est à la fois dans toutes les parties du corps.

Saint v^ugustin met en outre en avant, des considérations spéciales pour prouver l'immatérialité de Fâme rationnelle. Les objets de la raison sont incorporels. Les images des objets corporels c[u'elle compare et qu'elle juge, quoique ressemblant à la matière, n'ontréellement aucune étendue et sont, par conséquent, immatériels. La vérité et la sagesse que la raison perçoit, n'ont aucune trace de propriétés matérielles. On ne peut non plus reconnaître aucune de ces propriétés dans la faculté de la raison elle-même. Elle ne peut être divisée en parties, ni occuper une portion de l'espace,

comme les corps. De tout cela le philosophe conclut que Pâme rationnelle n'est pas matérielle.

Depuis le siècle jusqu'au développement de la scolastique, dont saint Thomas d'Aquin fut le chef au xuf siècle, il ne se produit aucun changement d'opinion sur le sujet qui nous occupe.

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) dans sa Somme de Théologie^ pense que l'âme n'est pas matérielle et ajoute que c'est la source première de la vie pour tous les êtres vivants. Ainsi, l'âme qui est la source première de la vie n'est pas un corps mais bien l'actualité du corps. De même que la chaleur est la source de l'accroissement de température des corps, n'est pas un corps, mais une espèce d'actualité du corps.

L'âme humaine est une substance indépendante. En effet par l'intelligence, l'homme connaît la nature de toutes les espèces de corps. Ceci serait impossible si l'intelligence était matière, car l'être qui connaît ne doit avoir en soi rien de la nature des objets qu'il connaît. Ce serait également impossible s'il connaissait au moyen des corps, parce que la nature bornée de l'intermédiaire l'empêcherait de connaître toutes les espèces de corps, de même qu'un œil malade rend la vision inexacte, ou que la couleur d'un vase modifie la couleur du liquide qui y est contenu. Ainsi le principe intellectuel agit par lui-même sans le secours du corps, et comme c'est seulement

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une substance qui peut ainsi agir par elle-même, Tâme de l'homme est une sabstance indépendante. Mais ceci ne s'applique pas à l'âme des bêtes, car l'âme sensitive ne peut agir par elle-même, il lui faut la coopération du corps.

Saint Thomas affirme que l'âme est une forme pure, sans rien de matériel. Pour l'intelligence en particulier, elle ne pourrait sans cela connaître l'essence des choses. La matière est le principe de l'individualité, et elle empêcherait l'intelligence de connaître l'universel, de même que les facultés sensitives, qui agissent au moyen d'organes corporels, ne perçoivent que des objets individuels. Tout en répudiant la doctrine platonicienne de la préexistence de l'âme , saint Thomas soutient l'immortalité de cette âme, comme découlant de son immatérialité et elle ne saurait périr par quelque chose qui lui fut extérieur.

D'ailleurs, dit saint Thomas, adaptant à sa propre manière de voir l'argument tiré de l'aspiration de l'âme à l'immortalité : « Tout être désire naturellement l'existence à sa manière, et dans les êtres qui ont la faculté de connaître, le désir suit la connaissance. Or, tandis que les sens ne peuvent connaître l'existence que dans les limites de l'espace et du temps, l'intelligence l'embrasse d'une manière absolue et par rapport à tout temps. C'est pourquoi les êtres doués d'intelligence désirent naturellement exister toujours

et un désir naturel ne peut exister en vain. »

A l'exemple de son maître Albert le Grand, saint Thomas prouve que la faculté nutritive, la faculté sensitive et la faculté intellectuelle, appartiennent à une seule et môme âme. Autrement, dit-il, l'homme ne serait pas réellement un, car l'unité d'un objet vient de la forme humaine qui lui donne l'être. D'ailleurs l'identité de ses facultés ressort de ce fait que toute opération de Tâme lorsqu'elle est exécutée avec énergie, empêche toutes les autres. Ainsi la forme supérieure renferme réellement la forme inférieure, — l'âme sensitive et l'âme nutritive d'Aristote (cette opinion fut reconnue comme dogme par le concile de Vienne en 1311).

Saint Thomas pense avec Plotin que l'âme tout entière est présente dans le corps entier et dans chacune de ses parties.

Si nous passons maintenant aux temps modernes, nous devons reconnaître Descartes comme étant par excellence, le philosophe de Fimmatérialisme. (U ne se sert pas du mot spiritualisme). Il insiste tout particulièrement sur la distinction fondamentale entre la matière et l'esprit. La matière, dont l'essence est l'étendue, nous est connue par les sens et c'est ainsi que le physicien Fétudie, Fesprit dont l'essence est la pensée, ne peut être connu que par la conscience, organe ou faculté du métaphysicien,

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D(3scartes fait la distinction entre Télément spirituel et rélément physique qui composent la sensation. La sensation que nous appelons chaleur, étant une chose et la propriété physique, étant une chose différente. Il soutient Timmatérialité de l'agrégat spirituel on principe pensant. Descartes avait sa théorie à lui sur les attributs physiques du principe immatériel. Il assignait à Tâme une place ou un centre défini dans le cerveau. 11 faut surtout louer Descartes d'avoir exprimé nettement la différence entre la matière et l'esprit; c'est désormais un fait accompli. Mais la doctrine d'une substance immatérielle qu'il y ajoute, n'est qu'une hypothèse, et quand même des arguments suffiraient pour la rendre intelligible et soutenable, ceux de Descartes étaient, en tout cas, singulièrement insuffisants.

Il s'appuyait sur la distinction, si souvent répétée, entre la divisibilité de la matière et l'indivisibilité de l'esprit. Mais il n'a guère plus arrêté les matérialistes que n'aurait pu le faire une simple toile d'araignée. Il est vrai qu'un lingot de cuivre est divisible ; mais faites-en une montre et vous ne pouvez plus couper le cuivre en deux sans détruire la montre. Vous ne pouvez pas plus partager un cerveau humain en deux cerveaux remplissant leurs fonctions que vous ne pouvez couper en deux son intelligence.

En face de lai s'était levé un rival redoutable,

Hobbes, pour qui la substance était corps ou matière et rien autre. Le mot esprit ne signifiait pour lui qu'un fluide invisible et subtil, Téther par exemple, et il n'en tient même pas compte dans sa philosophie; ou bien c'était un fantôme, une pure imagination.

Dans la première moitié du xyu!"" siècle, la Mettrie ne se prononce pas sur l'existence de Dieu, tous les arguments pour et contre, se balancent dans son esprit ; il est également indécis sur l'immortalité, mais il pense que le matérialisme est la doctrine la plus intelligible puisqu'elle se contente d'une seule substance, la plus commode et (( la plus favorable à la bienveillance universelle ». Les mêmes arguments se retrouvent dans le « Système de la Nature » du baron d'Holbach.

Joseph Priestley commence dans son ouvrage le Matérialisme par en appeler à ce qui était par excellence la logique du xviii^ siècle, non la logique d'Aristote, ni même celle de Bacon, mais la logique de Newton; car Newton fut logicien par la théorie aussi bien que par la pratique ; ses quatre règles philosophiques n'étaient pas seulement inscrites en tête de tous les ouvrages de physique de son temps, mais elles étaient apprises par cœur et appliquées dans toutes les recherches scientifiques.

Prietsley aussi, grâce à ses études scientifiques, était en état de répondre à l'argument grossier et

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inexact, souvent invoqué en faveur du spiritualisme, d'après lequel la matière est une substance solide, impénétrable, inerte, absolument passive et indifférente au repos ou au mouvement, tant qu'elle n'est pas soumise à Faction de quelque force étrangère. Pour réfuter cet argument, Priestley démontre que la matière est essentiellement douée de propriétés actives, de forces d'attraction et de répulsion; son impénétrabilité même, suppose l'existence de forces répulsives. Priestley est disposé à adopter la théorie de Boscovich, d'après laquelle la matière n'est qu'une agrégation de centres de force, de points d'attraction et de répulsion réciproques. Après avoir ainsi reconnu l'activité inhérente de la matière, pourquoi ne pas admettre aussi qu'elle est capable d'exercer l'activité spéciale de la pensée, puisqu'après tout, la sensation et la perception ne se rencontrent jamais que dans un système matériel organisé? Puisque c'est une règle rigoureuse de la logique de Newton de ne pas multiplier les causes sans nécessité, nous devons accepter la doctrine d'une seule substance jusqu'à ce qu'il soit démontré, ce qui est impossible jusqu'à présent, que les propriétés de l'esprit sont incompatibles avec celles de la matière ! A l'appui de sa théorie, Priestley présente un résumé bien ordonné des faits qui se rapportent à la coexistence du corps et de l'esprit, et il réfute habilement l'opinion de ceux qui disent que le corps

gêne Texercice de nos facultés, en remarquant que d'après cette théorie, les facultés de notre esprit devraient aller en s'accroissant à mesure que nous approchons de notre fin.

Dugald Stewart représente au xix' siècle d'une manière satisfaisante, les métaphysiciens de cette époque. Il repousse le matérialisme, en ce sens qu'il entend par là « la confusion de l'esprit et de la matière en un seul phénomène, en un ensemble de propriétés — les propriétés matérielles; comme dans ces mots échappés à Hume « cette petite agitation du cerveau que nous appelons la pensée », car, bien qu'une agitation du cerveau accompagne la pensée, cette agitation n'est pas elle-même la pensée.

Il ajoute que le philosophe doit s'occuper de constater (( les lois qui règlent l'union des deux substances sans chercher à expliquer de quelle manière elles sont unies » .

Le professeur Ferrier s'exprime ainsi dans ses InstÀtiites of metaphysics : a C'est en vain que les spiritualistes cherchent un argument en faveur de l'existence d'une substance immatérielle distincte, dans la prétendue impossibilité, pour les phénomènes intellectuels et les phénomènes physiques, d'appartenir à la fois à la même substance. Celte artillerie qui tire à blanc n'a rien d'effrayant pour la matérialité. L'artifice est si inoft^ensif qu'il mérite à peine d'être traité comme une observation

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sérieuse. Une pareille hypothèse n'a vraiment rien de solide. Qui doit commander à la nature et lui indiquer quels phénomènes ou quelles qualités appartiennent à telle ou telle substance, quels effets résultent de telle ou telle cause? La matière est en évidence comme entité reconnue, c'est un fait admis de part et d'autre. L'esprit, considéré comme entité indépendante, n'est pas si évidemment devant nous. Par conséquent, comme il ne faut point multiplier les entités sans nécessité, nous ne sommes pas en droit d'invoquer une cause nouvelle, tant qu'il est possible d'expliquer les phénomènes par une cause déjà existante, et Ton n'a jamais encore prouvé que cette possibilité n'existât point. »

Hamilton observe que nous ne pouvons localiser l'esprit sans le revêtir des attributs d'étendue et de lieu; et, si l'on dit que son siège n'est qu'un point, on ne fait qu'accroître la difficulté.

Arrivons enfin à la dernière phase de cette histoire si remplie. Un mouvement en faveur du matérialisme s'est produit en Allemagne. 11 faut cependant remarquer que le spiritualisme, sous la forme de dualisme, n'a jamais été la croyance philosophique de l'Allemagne. Kant qui a également tourné en ridicule le matérialisme et l'idéalisme, n'a pas cependant attribué à la matière une existence réelle à côté d'un principe spirituel indépendant. Fichte et Hégel, dominés par l'idée

d'unité, ont dû faire un ctioix en s'attachant de préférence au côté le plus digne, c'est-à-dire au côté spirituel, ils sont devenus panthéistes idéalistes et ont ramené toute existence à l'esprit ou aux idées. En général ceux qui sont fatigués de la théorie critique de Kant, deviennent ou matérialistes ou idéalistes, au lieu d'admettre Fexistence des deux substances.

Par le mouvement matérialiste contemporain, ce sont les hommes de science qui ont porté les premiers coups. Les premières déclarations énergiques, tendant à réhabiliter les forces de la matière, sont parties d'hommes distingués comme Muller, Wagner, Liebig et du Bois Raymond. Mais le matérialisme franc et décidé commence avec Moleschoff qui publia en 1852 son Circulus de la vie, série de lettres adressées à Liebig.

Dans une série d'ouvrages qu'il a publiés, Vogt a soutenu en termes exagérés et dont rien ne justifie Tâpreté, la dépendance de l'esprit vis-àvis du corps. Le troisième et le plus populaire de ceux qui ont développé ces idées, est Bûchner, dont le livre intitulé Matière et Force, a eu un grand succès. Il est inutile de s'étendre ici sur les idées de ces écrivains. Ils s'appuient en partie sur les preuves nombreuses, physiologiques et autres, de la dépendance de l'esprit vis-à-vis du corps, et en partie sur les théories les plus récentes de la matière et de la force, qui se résument par

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le grand principe général connu sous le nom de corrélation ou (( persistance de la force ». Ce principe leur fournit des arguments solides en faveur de l'activité essentielle et inhérente de la matière, toutes les forces connues étant en réalité incorporées à la matière, a Point de matière sans force et point de force sans matière. » Telle est leur maxime favorite. La théorie d'une masse immobile et inerte appelée matière, soumise à l'influence de forces du dehors ou surajoutée est, dirent-ils, plus que jamais impossible à soutenir. Les mouvements des planètes ne persistent-ils pas en vertu de la puissance inhérente de la matière? Et, outre les deux grandes propriétés que nous nommons, inertie et pesanteur, chaque portion de matière a une certaine température qui consiste, à ce que l'on croit, en mouvements intérieurs des atomes, et qui peut réagir sur toute matière voisine qui se trouve être à une température inférieure.

« Alors, disent-ils, avec Priestley et Ferrier, pourquoi introduire une nouvelle entité, ou plutôt une non entité, avant d'avoir vu ce que peuvent faire toutes ces activités de la matière? Ils répondent aussi à l'argument spiritualiste fondé sur l'identité personnelle de l'esprit et le changement continuel du corps, par cette observation évidemment juste, que le corps aussi a son identité, identité de type ou de forme, bien que ses molécules

constitutives puissent changer et être remplacées par d'autres.

L'esquisse rapide que nous venons de faire semble nous indiquer ce que doit être l'avenir et Alexandre Bain conclut ainsi : Les arguments en faveur des deux substances semblent avoir maintenant perdu toute leur force ; ils ne sont plus d'accord avec les résultats acquis par la science, et avec la clarté de la pensée. La substance unique, avec deux ordres de propriétés, deux faces, Tune physique, l'autre spirituelle — (une unité à deux faces) — semble pkrtôt satisfaire à toutes les exigences de la question ; nous devons considérer cette substance, suivant le langage de la profession de foi Athanasienne, sans confondre les personnes ni diviser la substance.

L'esprit est destiné à être le sujet d'une double étude, étude par laquelle le métaphysicien devra s'associer au physicien, et ce qu'Aristote n'avait fait qu'entrevoir pendant un instant, est enfin devenu une vision claire et durable. »

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