LE CARACTÈRE ANCESTRAL
On croit en général, et c'est là une profonde erreur, que l'œuvre de certains artistes originaux
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puisse être fermée à la compréhension du plus grand nombre. Ouelques-uns vont même jusqu'à nier celte œuvre, sous prétexte de nouveauté. Or un être quel qu'il soit, peut-il créer en dehors de la nature, un verbe, un geste, un signe, qui n'y soit implicitement compris? Evidemment non! Alors pourquoi nier l'une de ces expressions ? Il est donc permis de juger d'une œuvre incomprise du public, qu'elle n'est pas arrivée au point où le spectateur et l'auteur entrent tous deux en vibration, et que cette chaîne invisible qui doit unir ces deux volontés n'est pas formée, par suite de l'évolution de l'un opposée au statu quo de l'autre. La pensée est la tendance vers l'unité, le besoin de faire coopérer tous les êtres vers un même idéal de vérité; c'est s'afl'ranchir du dogme en libérant sa conscience, c'est créer le point dans l'espace vers lequel tendent tous les efforts. Cette remarque nous invite à rechercher ce qui constitue l'originalité et la banalité.
Le professeur Bain nous affirme que <( toute impression qui se renouvelle, perd invariablement une partie de sa force ». Telle est l'expression de la loi de nouveauté.
On doit regarder comme à peu près prouvé, que l'impression renouvelée occupe exactement les mêmes parties et s'opère de la même manière que l'impression primitive.
Et enfin, que lorsque la pensée d'une action
nous impressionne vivement, nous ne pouvons à peine nous empêcher delà répéter, tellement tous les circuits nerveux sont envahis par des courants identiques avec les premiers.
Un horloger ne s'aperçoit pas du petit bruit persistant de ses horloges; mais, si elles venaient à s'arrêter brusquement, il s'apercevrait sur-le-champ du silence.
Une des expressions les plus nettes de cette loi a été donnée il y a longtemps par Hobbes en ces termes : o C'est presque la même chose pour un homme, de sentir toujours une seule et même chose et de ne rien sentir du tout. »
11 est intéressant d'observer comment le principe de relativité intervient dans tous les beauxarts sous le nom de contraste; comment il exige dans les sciences et dans toutes nos connaissances, que chaque idée, chaque proposition réelle, ait son opposé également réel aussi; droit, courbe, — mouvement, repos, — esprit, matière, étendue; comment la connaissance n'est jamais simple.
Le premier principe que nous avons nommé principe de 7'eiativite\ c'est-à-dire principe de la nécessité du changement pour provoquer la sensation, est la base de la pensée, de l'intelligence ou de la connaissance aussi bien que de la sensation.
La rétentivité, l'acquisition ou la mémoire est donc la faculté de continuer dans l'esprit des im-
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pressions qui ne sont plus excitées par l'agent primitif, et de les reproduire plus tard à l'aide de forces purement intellectuelles.
Des mouvements peuvent aussi s'associer aux sensations, que donne chacun des sens ; et chaque sens peut s'associer à tous les autres ; les impressions du toucher peuvent s'associer à celles du goût, de l'odorat, de l'ouïe et de la vue; et surtout, celles de l'ouïe avec celles de la vue. Ce que nous appelons, connaissance d'un objet, est la réunion de toutes les sensations qu'il détermine, à une idée complexe de cet objet.
Nous allons indiquer ici une théorie fort ingénieuse due à Max Nordau, sur la nature des majorités et des minorités.
(( Selon lui, la loi de l'hérédité implique la (( banalité », la loi vitale primitive a Toriginalité ». Un organisme chargé seulement d'une quantité moyenne de forces vitales ne parvient jamais à accomplir les fonctions supérieures et suprêmes. Il ne recherche aucune situation qui n'ait déjà été familière à ses ancêtres ; s'il se trouve contre sa volonté, dans une situation nouvelle, il s'efforce avant tout d'y échapper. Cela lui est-il impossible, il s'évertue à la traiter d'après les analogies accoutumées, c'est-à-dire à s'y comporter comme il a eu coutume de le faire, dans d'autres situations à peu près semblables. Ce cercle fatal de l'hérédité l'étreint sans cesse. Le moindre changement
apporté aux lignes de ressemblance avec les ancêtres, répouvante
La foule se défend contre les idées nouvelles, non parce qu'elle ne veut pas les penser, mais parce qu'elle ne peut pas les penser. Cela exige de sa part un effort, et tous les efforts sont douloureux. Or, on écarte de soi la douleur
La banalité est l'originalité usée, l'originalité est la première face de la banalité La banalité d'aujourd'hui est l'originalité d'hier
La majorité signifie le passé, la minorité signifie l'avenir, si son originalité fait ses preuves. — La foule est toujours conservatrice parce qu'elle agit en vertu d'instincts génériques héréditaires, non en vertu de nouveaux procédés de pensée individuels et ne peut en conséquence, se retrouver h l'aise, que dans des conditions héréditaires et non dans des nouvelles. »
Aussi l'opinion de la majorité ne prouve-t-elle rien du tout et le monde entier peut avoir tort vis-à-vis d'un individu. Au surplus, la société n'a-t-elle pas le plus souvent commencé par massacrer l'apôtre d'une vérité, qu'elle a fini par accepter. C'est que la société, groupe de gens la plupart du temps d'une instruction médiocre, a pour conscience une moyenne formée de médiocrités réunies.
Un talent est, toujours suivant M. Nordau, « un être qui accomplit des activités généralement ou
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fréquemment pratiquées, mieux que la majorité de ceux qui ont cherché la même aptitude ».
« Un génie est l'homme qui imagine des activités nouvelles, non encore pratiquées jusqu'à lui, ou pratique des activités connues d'après une méthode entièrement propre et personnelle. »
Par contraste avec « l'émotion », M. Nord au appelle « cogitation » le travail d'idéation nette et claire, cette activité du centre suprême de la conscience, accompli par les individus plus parfaitement outillés qui possèdent la faculté de former de nouvelles combinaisons. La foule moyenne, dont les centres travaillent automatiquement et ne contiennent conséquemment que des combinaisons organisées, reste limitée à « l'émotion ».
(( L'émotion » est donc ce qui est hérité, la (( cogitation » ce qui est acquis. L'émotion est l'activité de l'espèce. La cogitation, l'activité de l'individu ».
Ainsi donc, l'artiste qui se sent disposé à créer des activités nouvelles, doit s'adresser à une minorité intellectuelle formant parmi la foule, un centre d'action et de combat; lui révéler le verbe par quoi il exprime son moi, et formuler dans toute son œuvre, cette personnalité accrue au détriment des activités antérieures. En définitive, aussi bien en politique qu'en art et en littérature, ce sont les minorités intellectuelles qui ont accompli les grandes tâches humaines. En dehors du
temps qui lui manque, il parait impossible à la foule, résumé de consciences moyennes, de créer une forme de pensée nouvelle.
Ce sera donc dans la masse évoluée que Tartiste devra semer le bon grain, afin que cette élite intellectuelle, toute imprégnée de la haute signification de la vérité, reportant cette activité sur la collectivité, la fasse admettre et respecter.