PAR COLNET
Savant en ce métier, si cher aux beanx-esprits . Dont Monlmaur autrefois fit leçon dans Paris<
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SALMIS DE VERS ET DE ttlOSE.
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PIRIS,
BUREAU DE LA 6Ifi^I0THÉ(KJE CHOISIE 98, HUE DES ^^S'MWKVTS
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Quoi ! VOUS allez faire une préface ?
— Pourquoi pas ?
— Vous m'avez toujours dit que les préfaces vous ennuyaient.
— Cela est vrai ; je veux prendre ma revanche.
— Mais le public ?
— Est-ce qu'on s'embarrasse aujourd'hui du public ? Les auteurs se moquent de lui. Le public ! Si on l'en croyait , on ne ferait que de bons ouvrages, sans préface et sans notes.
— il n'a pas tout à fait tort ; on lui en donne tant de mauvais, précédés de si longues préfaces et de notes qui ne finissent pas !
— Que mon ouvrage soit mauvais, c'est ce d^ ne conviendrai jamais : je suis au^ur. Qu préface et aux notes , elles grossissent merv| ment un volume. Les libraires les exigent gueur, et, quand on les leur refuse, ils les font euxmêmes, et elles n'en sont pas plus mauvaises.
— Mais ce sujet a déjà été traité.
— Je vous attendais là, pour entrer en matière.
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6 PRÉffUCE.
— Vingt-quatre ans avant J.-C, Horace disait : Nil intentatnm nostri liquere poetœ.
Depuis Horace, que de poèmes ont été publiés ! Cependant le sujet que je traite est vierge encore. Je sais qu^un poète plein d'esprit et de gaîté a chanté les plaisirs delà table, et a décrit dans des vers charmants tous les mets qui doivent composer un bon dîner. Je rends hommage à son talent ; mais son poème ne peut être utile qu'aux riches, et ces gens-là ne dînent que trop bien. N'ont-ils pas d'ailleurs , je ne dis pas dans leurs bibliothèques, mais dans leurs salles à manger , le Cuisinier impérial et les traités profonds du savant Grimod , maître en l'art de la gueule ?
J'ai consacré mes veilles à une classe plus intéressante. Je me suis occupé du bonheur des gens de lettres, de ces hommes précieux qui embellissent et éclairent la société. Puisque malheureusement ils ont plus d'appétit que de dîners, je veux les rapprocher de ceux qui ont plus de dîners que d'appétit. Celte heureuse réunion servira les écrivains et les lettres.
— Les lettres ? Et comment ? je vous prie.
— Depuis que les auteurs dînent mal, la littérature a dégénéré d'une manière sensible. Un mauvais dîner éteint l'imagination, énerve les ressorts de l'âme et^ace tous les sens. Le vin de Suresne peut-il in-
;^un poète ? Le fromage de Brie peut-il échauffer |ir? Je prie nos philosophe?^, qui connaissent influence du physique sur le moral, de faire Mé sur ce sujet ; mais qu'il soit court et point ennuyeux, si cela leur est possible.
— Vous vous adressez mal. Est-ce que Ton peut les comprendre ? C'est d'eux qu'il faut dire ce que
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Scaiiger disait des Basques : On croit que ee&gerulà s'entendent / moi je n'en crois rien du tout.
— Je vais donc rendre un service essentiel aux lettres^ en enseignant à nos écrivains Tart important de dîner en ville, d'y dîner tous les jours, toute Tan- y, née, toute leur vie. L'influence d'une bonne table se ^ fera bientôt sentir dans leurs écrits ; on trouvera de la poésie dans leurs poèmes, sauf à n'en plus trouver dans la Gazette de Santé/ leurs tragédies réussiront sans le secours d'un parterre bien composé, et sans coups de bâton ; leurs comédies de bon ton n'atteindront pas sans doute à la gloire du Départ pour Saint- Malo, mais du moins elles seront moins tristes et moins £ades, et, en se prêtant un peu à la plaisanterie , on rira quelquefois au Vaudeville aussi volon» tiers que Ton pleure à la Gatté.
Vous le voyez, mon poème va changer la face de la littérature. Entreprise eut*elle jamais un but plus rm^ ? Pourquoi Boileau ne iVt-il pas tentée ? Au lieu d'insulter ce pauvre Colletet qui mendiait son pain de cuisine en cuisine, que ne lui enseignait-il les moyens de faire de bons dîners ? Au lieu de cet art poétique, qui a du bon, j'en conviens, mais dont Colletet se serait fort bien passé, pourquoi le législateur du Parnasse n'a-t-il pas traité un sujet si digne de son talent ? J'en suis fachè pour le siècle de Louis XIV : ce poème manque à sa gloire.
Cependant, il faut l'avouer pour l'honneur de la littérature, les écrivains du dix-huitième siècle semblèrent avoir deviné la parasit^ue, et, sans doute, ils durent encore cette belle découverte aux progrès des lumières et à la perfectibilité de l'esprit humain.
A cette époque à jamais glorieuse, des hommes se sont rencontrés, d'un appétit incroyable, gourmands raffinés, autant qu'habiles philosophes, capables de
8 FRÉFAGE.
tout entreprendre et de tout oser pour se faire ouvrir les meilleures tables, également actifs et infatigables pendant le dîner et pendant le souper, si adroits et si prêts à tout, qu'ils ne refusaient aucune invitation , eussent-ils dû dîner deux fois en un jour.
, Quel grand, quel intéressant spectacle ! Qu^il était beau de voir tous les écrivains assis aux tables des grands et des financiers, de tout ce qui avait un nom et de l'argent ! Que ces hommes furent heureux de naître dans un siècle où tout favorisait leur appétit !
C'est par eux que nous l'avons appris ; c'est dans les mémoires de leur vie qu'ils nous font connaître à combien de tables ils avaient leur couvert mis. C'est là que leur reconnaissance a éternisé les noms à jamais fameux des La Popelinière, des Beaujon et de tant d'autres qui ont laissé si peu d'imitateurs. C'est là , enfin , que des femmes devenues célèbres reçoivent les honneurs de l'apothéose, parce qu'une £ûis par semaine elles les invitaient à leurs banqijfll. Grâce à leurs dîners, l'immortalité de ces honnêtes |)ourgeoises est aussi assurée que celle de la mère des iûracques. Voilà, riches du jour, voilà ce que l'on gagne à traiter les gens de lettres* Vous vivez ignorés : donnez-nous à dîner, et votre nom traversera les siècles, à côté de celui de Mécène. Nous ne sommes point avares de nos éloges ; les comparaisons les plus brillantes ne nous coûtent guères, et je vous jure que nous divinisons les gens à bien bon compte.
On devine, sans que j'aie besoin de le dire, que la littérature n'a point dégénéré à cette époque, comme l'ont prétendu quelques esprits chagrins. Le Tableau littéraire, que Tlnstitut doit couronner dans quelques jours, prouvera bien au delà de l'évidence que le dix-huitième siècle a, sinon surpassé,
PRÉFACE. d
du moins égalé son devancier. Or» que répondre à un discours couronné par l'Institut?
La décadence de la littérature date du jour où la révolution renversa toutes les tables et dispersa les amphitryons et les convives. C'est sans contredit le plus grand malheur qu'elle ait produit.
Mais ne cherchons point à approfondir un si triste sujet; et, puisque le mal est connu , hâtons-nous d'appliquer le remède convenable.
Ghamfort comparait ingénieusement les gens de lettres, et surtout les poètes , à des paons à qui on jette mesquinement quelques graines dans leurs loges» et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la bassecour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.
Hommes de lettres! osez enfin rompre les barreaux de vos loges ; osez vous présenter à ces tables somptueuses qui vous sont interdites depuis trop long-temps. Qui peut vous arrêter? Ah! je le vois, c'est l'ennui que vous redoutez.
Heureux les sots ! partout ils sont à leur aise , partout ils se trouvent en famille.
C'est comme frère Lourdis , en entrant dans le temple de la Sottise :
Tout lui plaisait, et même en arrÎTant, Il crut encore être dans son couvent.
Tout leur sourit , tout lès amuse , tant ce qu'ils en* tendent ressemble à ce qu'ils disent !
Le sort des gens d'esprit n'est point aussi agréable : ce n'est point chez leurs pairs qu'ils peuvent aller dîner ; il faut donc qu'ils supportent la sottise de leurs amphitryons. A la vérité, l'ennui ressemble au sup-
plice des damnés ; mais , comme a dit notre La Fontaine : Taime à croire qvHon unit par s'y accou" tumer.
Au reste , ces pauvres riches ne sont si ennuyeux que parce qu'ils sont eux-mêmes très ennuyés : Tennui est une contagion. Amusez-les, c'est votre lot; entretenez-les d'idées agréables; descendez à leur portée ; faites-vous petits, afin de vous mettre à leur niveau. Vous ne leur donnerez pas d'esprit, on ne fait plus de miracles; mais vous leur ferez croire qu'ils en ont , et c'est un service dont ils vous sauront gré. Enfin, s'ils ne peuvent devenir aimables, vous verrez qu'à la longue , et à l'aide de leurs dîners, ils deviendront très supportables.
Bientôt, étonnés de leur propre métamorphose, ils sentiront que c'est à leurs hôtes qu'ils doivent toute leur gaîté et le charme de leur nouvelle existence ; et ils vous diront , dans leur langage, ce que dit le cocher de fiacre aux courtisanes dans le Moulin de Javelle : « Vous autres et nous autres , nous )) ne pouvons nous passer les uns des autres. »
Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. J'ai souvent été effrayé par les difficultés de l'entreprise que j'exécute aujourd'hui; mais les conseils, l'exemple de feu**' et le manuscrit qu'il m'a légué , ont soutenu mon courage chancelant. Trois mois se sont à peine écoulés depuis sa mort, et déjà le public ingrat ne pense plus à lui. L'amitié m'impose le devoir de payer un juste tribut de reconnaissance à cet écrivain distingué.
*** naquit à **, petit hameau de la Gascogne ; ses parents nous sont inconnus. Si une mort prématurée ne l'eût enlevé aux lettres dont il faisait l'ornement, il aurait sans doute publié les mémoires de sa vie, et nous y lirions avec attendrissement des détails précieux sur son père , sur sa mère , sur ses petits
PRÉFACE. il
frères et ses petites sœurs. C'est une perte dont la littérature ne se consolera pas aisément.
Quoi qu'il en soit, *** arriva à Paris avec une pro^ vision de vers fort honnête pour un poète de province, et, dès les premiers jours, il débuta avec éclat dans VAlmanach des Muses, par un distique que Ton citait encore dans ma jeunesse. Ce distique était modestement signé : M. de***. L'année suivante, il s'éleva à la gloire du quatrain, et signa : Le chevalier de *** ; enfin , la troisième année, il mil le comble à sa réputation par vingt bouts rimes qui parurent avec la signature du comte de ***.
Ce n'était pas par vanité qu'il agissait ainsi ; mais il avait remarqué qu'on jugeait avec indulgence les productions des gens de qualité, et, quoique les siennes fussent de véritables chef-d'œuvre, une sotte méfiance de son talent lui faisait employer cet innocent stratagème. « J'ai fait, m'a-t-il dit cent fois avec » naïveté , j'ai fait des fables bien supérieurs à celles » de M. de Nivernois; les siennes ont été applau- » dies, parce qu'il était duc et pair, et les miennes » ne seraient pas lues. D'ailleurs les Français sont » toujours engoués de leur La Fontaine. »
La sensation que ses pièces insérées dans VAlmanach des Musses avaient produite lui suscita bientôt de nombreux ennemis. L'envie, toujours acharnée contrôles grands talents, s^efforça de détruire une réputation qui l'effrayait. Elle trouva des longueurs dans le distique, un pied de trop dans un des vers du quatrain ; mais les bouts rimes, semblables à la lime qui use les dents du serpent, furent vainement attaqués. Les connaisseurs les placent encore au dessus de tout ce qui a paru dans ce genre.
*** ne crut pas avoir assez fait pour sa gloire. Toujours avide de succès, il entra dans la carrière
épineuse du théâtre; c'était là que ses ennemis Taltendaient pour lui faire expier ses premiers triomphes.
Un grand nom est un poids difficile à porter.
*** réprouva. Peu de poètes , de nos jours , peuvent se vanter d'avoir eu autant de pièces sifflées. Deux tragédies , qu'il composa avec une rapidité qui tient du prodige , ne purent être achevées à la première représentation. Aux Italiens, il tua sous lui trois musiciens ; les autres, épouvantés, prenaient la fuite à son approche , et refusaient de travailler sur ses paroles. Quelques jours après , il fut reçu dans une célèbre académie , et son discours de réception fut encore sifflé , en dépit des règlements , et malgré le respect dû à la majesté du lieu.
Je l'avais félicité sur ses succès ; je le consolai dans ses chutes, en lui montrant dans le lointain la postérité qui le vengerait de l'injustice de ses contemporains. Nous nous voyions tous les jours; mais jamais nous ne dtnions ensemble. Il recevait chaque matin une invitation. Son esprit, son bon ton, ses manières agréables , le faisaient désirer à toutes les tables. Aussi avec quel mépris i^yperber il parlait des traiteurs ! comme il plaignait mon sort d'être obligé de payer chez ces gens-là (il ne les appelait pas autrement) un dtner détestable, tandis que toute l'année il savourait, aux dépens d'autrui , des vins exquis et des mets délicieux! « Mon ami, me dit-il un jour, j'ai perdu ma journée. » Il n'avait pas dîné en ville. Je l'ai connu trente ans ; c'est la seule fois qu'un pareil malheur lui soit arrivé. Je lui demandais souvent par quels moyens il avait su se procurer une existence aussi agréable? « C'est mon secret, me répondait-il;
VOUS ne le saurez qu'après ma mort. » Il m'a tenu parole.
La nuit du 3 au 4 septembre , nuit désastreuse ! nuit effroyable ! il fut enlevé à la littérature et aux tables dont il faisait les délices.
Par son testament , après une longue énumération de ses dettes , dont il assigne le remboursement sur le produit de ses pièces de théâtre , il me lègue un petit manuscrit de deux feuillets, intitulé :
MOYENS QUE DOIVENT EMPLOYER LES GENS DE LETTRES POUR ALLER DINER EN VILLE.
C'est ce manuscrit qui m'a fourni les traits principaux de mon poème.
L'ART
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