‹ L'art de diner en ville à l'usage des gens de lettresChapitre 21 sur 24 · LE SAVOIR-VIVRE · texte numérisé non relu

LE SAVOIR-VIVRE

Pour mieux manger et mieux boire ,

Père Luc , en son couvent,

Tous les jours au réfectoire

Devenait frère-servant.

Or, il est de fait notoire ,

Et j'en fus témoin souvent,

Que , tel gauchement qu'il serve ,

Le moindre écuyer-tranchant

Sait toujours adroitement

Pour sa part mettre en réserve

Le morceau le plus friand.

Un jour donc qu'en pleine table ,

Luc offrait à son prieur

Une part inacceptable

D'un certain mets de chasseur,

Dont le morceau le meilleur.

Pour lui , gisait en réserve ,

Le fin vieillard , qui Tobserve,

Lui répond : Non ; grand merci.

— Cependant de ce salmi La sauce semble parfaite.

— Non, vous dis-je; grand merci.

Prenez pour vous , mon ami.

Et passes-moi votre assiette.

SÂLMlS. iâ5

Quelqu^on demandait à Bautru la définition d'un cabaret. C'est un lieu , répondit-il « où Ton vend la folie en bouteilles.

Le tambour d'un régiment suisse passait pour un des plus robustes mangeurs dont les annales de la gourmandise fassent mention. Un de ses officiers en racontait des prodiges à un officier français. Gommé celui-ci paraissait incrédule : Je parie vingt-cinq louis f dit vivement l'officier suisse, que l'homme dont je vous parle mangera , sans désemparer, un veau tout entier à lui seul. Le pari est accepté. L'officier suisse va trouver le tambour et lui dit : Mon ami , j'ai parié vingt-cinq louis que tu mangerais un veau. — Mon capitaine, répond le soldat, un veau, c^est beaucoup ; mais , puisque vous avez parié , il faudra bien faire quelque chose pour vous. J'ai trop bon cœur pour vous faire perdre , et il faut espérer que mon estomac sera aussi bon que mon cœur.

L'officier s'adresse au meilleur restaurateur de la ville, et lui ordonne d'apprêter chaque partie d'un veau d'après les principes de l'art et selon la méthode la plus propre à aiguiser l'appétit. Le jour fixé , les deux officiers et le tambour sont exacts au rendez-vous. On place successivement devant l'intrépide mangeur des oreilles de veau à l'italienne et farcies ; des cervelles de veau frites et en aspic ; langue à la sauce piquante ; blanquette aux champignons, à la crème ; carré glacé aux concombres ; épaule en galantine; côtelettes en papillotte, à la dru, en lorgnette ; foie piqué, à la poêle, à la broche ; fraise en salade ; longe en étouffée ; mou à la poulette et ao roux; noix à la bourgeoise, en balottine; poitrine aux laitues, aux oignons glacés; tendons à la jardi-

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niëre, au soleil, en chartreuse ; rognons au blanc, à la poulette; queue au blanc, etc., etc. Le tambour, qui , dans tous ces plats déguisés, ne reconnaît point les parties de Tanimal qu*il doit dévorer, et qui s'attend toujours à voir paraître un veau en personne et tout entier, s'imagine que ce sont des petites friandises qu'on lui a préparées pour exciter son appétit. Déjà il avait mangé en détail et sans s'en apercevoir les trois quarts du veau, lorsque, se tournant vers son officier : <( Mon capitaine , lui dit-il , il serait » pourtant bientôt temps de faire apporter le veau : » car, si vous me faites manger tant de brimborions, » je pourrai, bien , malgré ma bonne volonté , vous » faire perdre. » À ces mots, Tofficier français avoua qu'il avait perdu la gageure , et paya les vingt-cinq louis.

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