FIN DU QUATRIÈME ET DERN1£R CHANT
* PAGE 16, TERSi.
mon maître I ô Montmaur I
Illustre parasite que son esprit , ses bons mois et son appétit ont immortalisé. Sallen^^e a publié des Mémoires sur ce grand homme. En les lisant , on croit lire une des vies de Plutarque.
Il fit d'abord le métier de charlatan à Avignon, où il gagna beaucoup d'argent; mais, un ordre du magistrat rayant fait sortir de cette ville, il vint à Paris, s'appliqua au droit, et se fit recevoir avocat. Enfin en 1623 , Jérôme Goulu , professeur de langue grecque au Collège Royal , lui vendit sa chaire. Montmaur avait infiniment d'esprit , et même d'érudition ; i\ avait lu tous les bons auteurs de Tantiquité ; et , aidé d'une prodigieuse mémoire , jointe à beaucoup de vivacité , il faisait des applications très heureuses des traits les plus remarquables. Il est vrai que c'était presque toujours avec malignité , ce qui excita contre lui la fureur de tous ceux qui furent l'objet de ses plaisanteries.
Il logeait dans un donjon du collège deBoncourt, dans l'endroit le plus élevé de Paris , afin, disaient
ses ennemis , de mieux découvrir la fumée des meilleures cuisines. Comme il recevait souvent deux ou trois invitations pour le môme jour , craignant d^en manquer une seule , il fut obligé d'acheter un cheval , qui était toujours nourri aux frais de ceux qui invitaient son maître.
Admis chez toutes les personnes de qualité , Montmaur les amusait par ses ingénieuses réparties. Aussi disait-il souvent : Qu'on me fournisse les viandes , Je fournirai le sel. Il le répandait à pleines mains aux tables où il se trouvait ; mais c'était surtout aux mauvais poètes qu'il en voulait. Un jour , chez M. de Mesmes , un rimeur détestable vantait beaucoup deis vers qu'il avait composés en Thonneur d'un lapin. Ce lapin-là n'est pas de garenne , lui cria brusquement Montmaur; seryez-^n d'un autre. Il dtnait chez M. le chancelier Séguier: en desservant, on laissa tomber du bouillon sur lui ; il dit, en regardant le chancelier , qu'il soupçonnait être l'auteur de cette plaisanterie : Summum jus, summa injuria. Jeu de mots fort ingénieux pour ceux qui entendent le latin.
Un domestique s'amusant à lui retirer son assiette , sans lui laisser le temps de manger une aile de poulet qu'on venait de lui servir, il lui donna sur la main un coup du manche de son couteau , en lui disant : Apprenez à lire, mon ami, et ne prenez pas les ailes (L) pour des os (0).
Les convives bavards lui étaient insupportables. Etant un jour à table avec plusieurs personnes qui parlaient fort haut, et ne s'arrêtaient jamais : £A ? messieurs, leur dit-il, un peu de silence, onnesai^ ce qu'on mange.
Quelqu'un ayant dit que les médecins grecs soutenaient qu'il fallait dtner légèrement, mais manger
davantage à souper , et que les Arabes , au contraire, croyaient qu'il fallait faire un léger souper, mats un bon dtner: Eh bien! dit '^onVmàxxv ^ je dînerai a^^ec les Arabes, et je souperaiavec les Grecs,
Un avocat, fils d'un huissier , résolut de le morti* fier en dînant chez le président de Mesmes. Il convint avec d^autres convives de ne point le laisser parler : ils devaient se relever les uns les autres ; et dès que Tun aurait achevé de parler ^ un autre devait prendre la parole. Montmaur arrive , Tavocat crie : Guerre ! guerre ! — Monsieur, lui dit notre professeur , "VOUS dégénérez, car votre père a crié toute sa vie : Paix là I paix là ! L'avocat fut si déconcerté , qu^ ne put dire un mot de tout le dtner.
On pourrait faire un joli recueil intitulé : Mont' numriana. On mettrait en tête un abrégé de la vie de cet homme vraiment illustre , et ce petit volume serait le bréviaire de tous les auteurs qui vont dtner en ville.
*PAa£ 17, VERS 12.
Toi qui fis d*Alembert et d'autres bons ouvrages. Bieuiaisante Tencin.
D'Alembert était fils de madame de Tencin et du chevalier Destouches ; il fut exposé sur les marches de Téglise de Saint-Jean-le-Rond , et recueilli par une pauvre vitrière, qui lui donna tous les soins d'une mère tendre. On rapporte que madame de Tendu., lorsque les talents de ce fils commencèrent à jeter quelque éclat , voulut se faire connaître à lui , et que le jeune géomètre , peu sensible à cette marque tardive et équivoque d'amour maternel, répondit: le
ne connais qu'une mère , c'est la vitriêre. a J'aime » à croire, dit M. Auger, auteur d'une excellente No- » tice sur madame de Tencin , j'aime à croire que, » dans cette occasion , son cœur se reprocha bien vi- » vement d'avoir sacrifié le plus doux et le plus na- » turel des devoirs au soin d'une réputation qu'elle » avait déjà fortement compromise. »
Sa maison était le rendez- vous des savants et des gens de lettres. Fontenelle et Montesquieu étaient les personnages les plus assidus de sa société, (c On » ne pouvait , dit Duclos , avoir plus d'esprit , et elle » avait toujours celui de la personne à qui elle avait » affaire. » Douée de beaucoup de finesse et de vivacité , entourée continuellement d'hommes aimables et spirituels , il n'était pas possible qu'il ne lui échappât , soit des mots piquants , soit de ces traits d'observation ou de sentiment qu'on rencontre si souvent dans ses ouvrages. Les gens d'esprit, disait-elle, font beaucoup de fautes en conduite , parce qu'ils ne croient jamais le monde assez béte , aussi hête qu'il l'est Elle disait un jour à Fontenelle , en lui posant la main sur le cœur: Ce n^ est pas un cœur que vous avez là , mon cher Fontenelle ; c'est de la cervelle comme dans la tête. Le philosophe se reconnut dans ce mot, et ne s'en formalisa pas.
Tes chausses de velours. . . .
Madame de Tencin donnait pour étrennes aux hommes de lettres admis chez elle deux aunes de velours ; ils s'en faisaient faire des culottes. C'est à propos de ces deux aunes de velours que le respec-
table M. Delandine s^écrie avec une véhémence philosophique : « Hommes de leltres , vous êtes bien » plus respectables sous le vêtement simple et mo- » deste qui vous couvre, que sous le velours fastueux. » Laissez aux riches ces décorations et ces vains at- » tributs de la puissance. )> Cette apostrophe est fort belle, sans doute; mais le philosophe fait semblant d'ignorer que le velours est plus chaud que le vêtement simple et modeste qui nous couvre. J'ai vu encore dans ma jeunesse beaucoup de ces culottes de velours, et, en mon ftme et conscience , ceux qui les portaient ne me paraissaient pas revêtus des attributs de la puissance. On n'en rencontre plus aujourd'hui, parce que, sans doute, elles auront disparu le jour où toutes les culottes furent proscrites en France.
^ PAGB 18, VERS 22.
Dans des temps plus heureux on trouTait à Paris.
Madame de Lambert donnait à dîner aux gens de lettres tous les mardis. Ces mardis sont devenus célèbres par les lettres de Lamotté et de madame la du* chesse du Maine. Lamotle avait écrit à cette princesse, au nom du mardi; la duchesse du Maine lui répondit :
<c mardi respectable! mardi imposant! mardi » plus redoutable pour moi que tous les autres jours » de la semaine ! mardi qui avez servi tant de foi^^ » triomphe des Fontenelle, des Lamotte, des MaiifJP » des Montgault! mardi auquel est introduit Taimable » abbé de Bragelonne , et , pour dire encore plus , » mardi où préside madame de Lambert! je reçois » avec une extrême recoanaissance la lettre que vous VArtdedinerenpiOe. 4
» avez eu la bonté de m'écrirc. Vous changez ma » crainte en amour, et je vous trouve plus aimable » que tous les mardis gras les plus charmants ; mais » il me manque encore quelque chose , c'est d'être )> reçue à votre auguste sénat. Vous voulez m'en » exclure en qualité de princesse ; mais ne pourrais- » je pas y être admise en qualité de bergère ? Ce se- >^ rait alors que je pourrais dire que le mardi est le » plus beau jour de ma vie. »
Lamotte répondit :
« En vérité, Madame, vos exclamations font trop » d'honneur au mardi. Connaissez mieux ce mardi ; » mais ne me décelez pas ; si je le trahis, songez que » je ne le trahis que pour vous. Ainsi, jusqu'aux au- » tels. Pour commencer par madame de Lambert qui » nous préside, apprenez qu'elle ne pense pas comme » la plupart du monde ; qu'elle traite de frivole ce » qui est établi comme important, et qu'elle regarde » souvent comme important ce que beaucoup de bra- » vesgens traitent de frivole... A l'égard de M. de » Fontenelle , vous ne serez pas étonnée de l'enten- )> dre traiter d'extraordinaire : c'est un homme qui a » mis le goût en principe, et qui , en conséquence, 9 demeurera froid où les Athéniens étouffaient de )> rire, et oô les Romains se récriaient d'admiration. . . . » Il faut trancher le mot sur M. Mairan : c'est une » exactitude, une précision tyrannique qui ne vous
» fait pas grâce de la moindre inconséquence
» L^abbé Montgault est tout plein de mauvais prin- » dpes : il nous a soutenu cent fois que les femmes
» n'étaient faites que pour aimer et pour plaire
» Vous voyez bien , Madame, qu'il n'y a que moi qui » vaille quelque chose. »
Outre le mardis madame de Lambert avait encore un mercredi y où venaient quelques autres gens de
lettres, mais moins célèbres. Un jour, les conyiYes du mardi n'ayant pas été de Tavis de leur présidente sur une question qu'on agitait, elle feignit d'en être piquée , et dit qu'elle ne se tenait pas pour battue, et qu'elle porterait la question à son mercredi, qui, igouta-t-elle, valait mieux que son mardi. On ne fit que sourire de cette préférence , et personne n'en fut blessé. Mais, Madame, dit avec finesse M. de Mairan , oseriez-vous bien dire à votre mercredi qu*il ne vaut pas votre mardi?
Après Ja mort de madame de Lambert, les convives se réunirent chez madame de Tencin , et ce fut chez cette dernière que Marmontel les rencontra. « Il y avait là, dit-il, trop d'esprit pour moi. Je m'aperçus qu'on y arrivait préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et na* turel. C'était à qui saisirait le plus vite, et comme à la volée , le moment de placer son mot , son conte , son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant ; et pour amener l'à-propos , on le tirait quelquefois d'un peu loin. Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçait visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendait que la balle vint à lui mais il l'attendait. Mairan guettait l'occasion. Astruc ne daignait pas l'attendre. Fontenelle seul la laissait venir sans la chercher. )>
Vous n'aimez pas, dit madame de Tencin à Marmontel , ces assemblées de beaux esprits ; leur présence vous intimide : eh bien ! venez causer avec moi dans ma solitude.
C'est dans cette solitude que madame de Tencin lui donna des conseils si importants, que je me crois obligé de les transcrire ici. Ils intéressent tous les hommes de lettres.
« Malhear, lui dit-elle, à qai attend tout de sa plume. Rien de plus casuel. L'homme qui fait deè souliers est sûr de son salaire. L'homme qui fait un livre ou une tragédie n*est jamais sûr de rien.
» Faites-vous plutôt des amies que des amis ; car, au moyen des femmes, on fait tout ce qu'on veut des hommes. Et puis ils sont, les uns trop dissipes, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les autres ; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui vous touche; demain, h son rouet, à sa tapisserie, vous la trouve^ rez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami ; car, entre amants, dès qu*il survient des nuages, des brouUleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu , complaisant, galant même , si vous voulez, mais rien de plus , entendezvous? »
Ces conseils sont d'autant plus précieux , qu'ils sortent de la bouche d'une femme vieillie dans l'intrigue.
* Page 18, vers 26.
Geofirin les acctteillait. • . .
Du vivant de madame de Tencin, madame Geoffrin allait souvent la voir. La vieille rusée pénétrait si bien le motif de ses visites , qu'elle disait à ses convives : Sauez-çous ce que la Geoffrin vient faire ici? Elle vient voir ce qu elle pourra recueillir de mon inventaire. En effet, à sa mort, dit Marmontel , une
partie de sa société passa dans la société nouvelle. Mais celle-ci ne se borna pas à cette petite colonie ; assez riche pour foire de sa maison le rendez-vous des lettres et des arts, et voyant que c'était pour elle un moyen de se donner dans sa vieillesse une amusante société et une existence honorable, madame Geoffrin avait fondé chez elle deux dîners : Tun , le lundi, pour les artistes; l'autre , le mercredi, pour les gens de lettres. C'était un caractère singulier que le sien , et difficile à saisir et à peindre, parce qu'il était tout en demi-teintes , en demi-nuances , bien décidé pourtant , mais sans aucun de ces traits marquants par où le naturel se distingue et se définit. Elle était bonne , mais peu sensible ; bienfaisante , mais sans aucun des charmes de la bienveillance ; impatiente de secourir les malheureux, mais sans les voir, de peur d'en être -émue ; sûfe et fidèle amie et même officieuse, mais timide, inquiète en servant ses amis, dans la crainte de compromettre ou son crédit ou son repos. Elle était simple dans ses goûts, dans ses vêtements, dans ses meubles, mais recherchée dans sa simplicité, ayant, jusqu'au raffinement, les délicatesses du luxe, mais rien de son éclat ni de ses vanités ; modeste dans son maintien, dans ses manières, mais avec un fond de fierté et môme un peu de vaine gloire.
Pour être bien avec le del , sans être mal avec son monde, elle s'était fait une espèce de dévotion clandestine ; elle allait à la messe comme on va en bonne fortune. Elle avait un appartement dans un couvent de religieuses et une tribune à l'église des Capucins , avec autant de mystère que les femmes galantes de ce temps-là avaient des petites maisons.
Elle écrivait purement , simplement et d'un style . dair et concis , iftais en femme qui avait été mal éle-
vée el qui s'en vantait. Un abbé italien étant yenu lui offrir la dédicace d'une grammaire italienne et française : A moi, monsieur, lui dit-elle, la détlicace tTufie grammaire ! à moi qui ne sais pas seulement ^orthographe! C'était la pure vérité. Son vrai talent était celui de bien conter ; elle y excellait , et volontiers elle en faisait usage pour égayer la table , mais sans apprêts, sans art et sans prétention , seulement pour donner l'exemple : car des moyens qu'elle avait de rendre sa société agréable , elle n'en négligeait aucun.
Qui Toulat réunir les bétes de Tencin.
Madame de Tencin appelait ses Bétes les gens de lettres de sa société. Un jour elle invita un grand seigneur à dtner avec sa ménagerie. C'était une plaisanterie , une contre-vérité obligeante. On sent bien que le nom de béte donné à Fontenelle n'était qu'une manière un peu moins commune de l'appeler un homme d'esprit.
'page 18, vers 32.
Une autre déité , la tendre Lespinasse.
« A propos de Grâces, dit Marmontel dans ses Mé- » moires, parlons de celle qui en avait tous les dons y> dans l'esprit et dans le langage, et qui était la D seule femme que madame Geoffrin eût admise à » son dîner des gens de lettres : c'était l'amie de d'A-
» lembert, mademoiselle Lespinasse, étonnant com- » posé de bienséance, de raison, de sagesse, avec » la léte la plus vive, Tàme la plus ardente , Timagi- » nation la plus inflammable qui ait existé depuis Sa- » pho. Ce feu qui circulait dans ses veines et dans ses » nerfs, et qui donnait à son esprit tant d'activité, » de brillant et de charme, Ta consumée avant le » temps. Sa présence à nos dîners était d'un inté- » rôt inexprimable. Continuel objet d'attention , soit » qu'elle écoutât, soit qu'elle parlât elle-même (et » personne ne parlait mieux) ; sans coquetterie, elle » nous inspirait l'innocent désir de lui plaire ; sans » pruderie , elle faisait sentir à la liberté des propos » jusqu'où elle pouvait aller sans inquiéter la pudeur, » sans effleurer la décence.
» Son cercle était formé de gens si bien assortis , y> que, lorsqu'ils étaient là, ils se trouvaient en har- » monie comme les cordes d'un instrument monté » par une habile main. En suivant la comparaison , » je pourrais dire qu'elle jouait de cet instrument » avec un art qui tenait du génie ; elle semblait savoir » quel son rendait la corde qu'elle allait toucher. Je » veux dire que nos esprits et nos caractères lui étaient y> si bien connus , que pour les mettre en jeu elle n'a- » vait qu'un mot à dire. Et remarquez bien que les » tètes qu'elle remuait à son gré n'étaient ni faibles , » ni légères. Les Condillac, les Turgot, étaient du » nombre. D'Alembert était auprès d'elle comme un » simple et docile enfant
» Entre cette jeune personne et lui . l'infortune avait » mis un rapport qui devait rapprocher leurs âmes : » ils étaient tous les deux ce qu'on appelle enfants de
» l'amour
» L'âme ardente et Timagination romantique de