CHAPITRE IV LE TON
Écoulez parler quelqu'un. Ses inflexions changent souvent. Mais souvent aussi telle inflexion dont il s'est servi revient à votre oreille. C'est la môme et pourtant, alors même qu'il ne parle ni plus fort ni plus vite, il arrive que quelque chose s'est modifié : c'est le ton général.
Toute inflexion peut être employée sur toute espèce de ton.
Dès nos premiers exercices d'expression, j'ai voulu vous faire trouver par vous-même le ton en même temps que l'inflexion. Je ne vous invite donc pas à entrer dans un nouveau domaine : je me propose seulement de compléter votre connaissance du sujet.
Nous avons dit que l'intonation est le ton sur lequel on attaque un groupe de mots et sur lequel on continue plus ou moins. C'est le changement de sens, de sentiment, qui produit l'intonation nouvelle.
On ne trouverait guère ailleurs plus d'intonations diverses que dans la tirade suivante. Pourtant, notezle, elle exprime très souvent un sentiment général, Tindignation. Mais il suffit d'une nuance de sentiment pour créer une intonation, un ton.
i76 L'EXPRESSION
RuY Blas, terrible, Vépée de don Salltiste à la main. Indignation où il y a de la stupeur; ton grave :
Je crois que vous venez dUnsulter votre reine I Salluste se précipite vers la porte. Ruy Bios la lui barre.
Vulgarité, demi-rire, médium un peu haut :
— Oh I n'allez point par là, ce n'en est pas la peine, J'ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. —
Défi railleur, médium moins haut :
Marquis, jusqu'à ce jour Satan te protégea.
Mais, s'il veut t'arracher de mes mains, qu'il se montre.
Triomphe, exclamation élevée :
— A mon tour!
Mépris, plus bas :
— On écrase un serpent qu'on rencontre.
Triomphe ; le ton s'élève :
— Personne n'entrera, ni tes gens, ni l'enfer! . Je te tiens écumant sous mon talon de fer !
Respect, ton grave :
— Cet homme vous parlait insolemment, madame?
Presque familièrement, médium :
Je vais vous expliquer.
Accusation ; le ton va monter peu à peu :
Cet homme n'a point d'ûme^ C'est un monstre. En riant, hier, il m'étoufifait, Il m'a broyé le cœur à plaisir. Il m'a fait Fermer une fenêtre, et j'étais au martyre!
Je priais, je pleurais!
impuissance; le ton s'affaisse :
je ne peux pas vous dire.
Au marquis.
Ironie, plus haut :
Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments.
Dédain :
Je ne répondrai pas à vos raisonnements, £t d'ailleurs — je n'ai pas compris.
Indignation croissante; le ton peut d'abord retomber :
— Ah! misérable!
Vous osez
interruption, vénération :
— votre reine, une femme adorable! —
reprise de l'inflexion jusqu'au ton aigu :
Vous osez Toutrager quand je suis là!
Vulgarité; la voix tombe :
— Tenez, Pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnez!
Le ton remonte :
Et vous vous figurez que je vous verrai faire Sans rien dire !
Chute nouvelle :
— Écoutez,
et le crescendo reprend :
quelle que soit sa sphère, Monseigneur, lorsque qu'un traître, un fourbe tortueux, Commet de certains faits rares et monstrueux,
Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage,
De venir lui cracher sa sentence au visage.
Et de prendre une épée, une hache, un couteau!... —
Interruption; brutalité vulgaire; la voix toujours forte, mais le ton moins haut :
Pardieu ! j'étais laquais !
formidable et le ton grave :
quand je serais bourreau?