LE MOUVEMENT
o^est ainsi que tu parles. For que je te donne, je le fondrai ot; le verserai dans ta gorge de malheur.
Le messager. — Ma bonne dame, écoutez.
Cléopatre. — Soit, poursuis, j'écoute. Mais il n'y a rien «le bon dans ta face. Si Antoine est libre et bien portant, ï>©utquoi une mine si rêche pour proclamer de si bonnes nouvelles? Et s'il n'allait pas bien, tu devrais apparaître oomme une furie couronnée de serpents, non comme un liomme cérémonieux.
Le messager. — Vous plairait- il de m'entendre? Cléopatre. — J'ai envie de te frapper avant que tu parles. Biais si tu dis qu'Antoine est en vie, en bonne santé, ami avec César et non son prisonnier, je te mets sous une pluie d'or et sous une grêle de perles sans prix.
Le messager. — Madame, il est en bonne santé. Cléopatre. — Bien dit.
Le messager. — Et ami avec César.
Cléopatre. — Tu es un brave homme.
Le messager. — César et lui sont plus grands amis que jamais.
Cléopatre. — Tire de moi une fortune.
Le messager. — Mais cependant. Madame^., Cléopatre. — Je n'aime pas « mais cependant ». Voilà qui atténue les bonnes paroles précédentes. Fi de « mais cependant » ! « Mais cependant » est un geôlier qui pousse un monstrueux malfaiteur. Je t'en prie, ami, envoie-moi dans l'oreille tout le paquet, les bonnes choses et les mauvaises. Il est ami avec César, et en bonne santé, dis-tu, et libre, dis-tu encore.
Le messager. — Libre, Madame ! non, je n'ai rien dit de semblable : il est lié à Octavie.
Antoine et Cléopatre j acte II, scène v.
Dans presque toute la scène, les mots de Cléopatre ruissellent, impétueux. A peine prend-elle le temps de respirer.
Quel contraste avec ce recueillement mystique, ces vers d'un jeune philosophe à ses amis :
i84 L'EXPRESSION
Quand nous marchions ensemble en respirant Fodeur D'une forêt sauvage ou d'un parc solitaire, Nous avons eu souvent l'ivresse de nous taire Pour mieux boire l'air frais qui parfume le cœur.
Loin des hommes vêtus de honte et de laideur. Nous sentions frissonner nos âmes en prière. Le pâle ciel, voilé de brume et de lumière, Éclairait les rochers et la bruyère en fleur.
Avant d'aller combattre et d'affronter la vie, Longtemps encor laissons notre âme recueillie Exhaler vers le ciel d'ineffables pensers.
Mes bien-aimés, fuyons le monde amer et rude. Oh! vivez près de moi, chastes esprits blessés. Parfum de mon silence et de ma solitude *.
Le calme de ce dernier vers! On dirait, un flot majestueux qui, sous la sérénité du ciel, très lentement s'étale.
Généralement et plus ou moins, Timpatience, la hâte, la colère, le désir, Tallégresse, toute expression vive exige la rapidité. Généralement et plus ou moins, la niéditation, rabattement, la morne tristesse, toute expression calme exige la lenteur.
Prenons une page du Dominique de Fromentin ;
(Assez vite:) A peine arrivée sous bois, elle (Madeleine) prit le galop. Je fis comnre elle, et je la suivis. (Plus vite :) Elle hâta le pas dès qu'elle me sentit sur ses talons, cravacha son cheval, et sans motif le lança à fond de train. Je me mis à son allure, et j'allais l'atteindre (courte interruption) quand elle fit un nouvel effort qui me laissa derrière. (Rapidité croissante:) Cette poursuite irritanle, effrénée, me mit hors de moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le poids de sa frêle stature, sans un cri, sans