Les jeunes mortes
D'ailleurs, ne varient-ils pas eux-mêmes selon le: auteurs, selon les éditions?
La longueur des pauses, encore une fois, dépend surtout de Texpression des sentiments. Il advient que Ton parle plus ou moins vite bien qu*en prenant, entre les groupes de mots, des temps plus ou moins considérables; mais les causes qui modifient le mouvement de la parole sont les mêmes qui modifient la durée des silences intermédiaires. La réflexion, le calme, la tristesse morne, la faiblesse physique ou morale, et. quelles que soient les circonstances, Timportance à donner aux mots : autant de causes de la prolongation des pauses... généralement du moins.
Dans les Animaux malades de la peste ^ Tâne, en sa bonhomie scrupuleuse, ponctue lentement :
« J*ai souvenance |
Qu'en un pré de moines passant, | La faim, j l'occasion, | Therbe tendre, | et, je pense, j
Quelque diable aussi me poussant, | Je tondis | de ce pré | la largeur de ma langue ; \
et sa seule hâte est d'ajouter :
Je n'en avais nul droit, f puisqu'il ftiut parler net. »
Mais écoutons le renard :
« Eh bien ! 1 manger moutons, • canaille, l sotte espèce, i Est-ce un péché? \ Non, ; non. »
Tout cela ne compte pas : aussi les virgules de maître Renard ont-elles été de simples nuances de diction plutôt que des pauses.
Ponctuons une des pages les plus connues de V. Hugo.
Après la bataille.
Respect, douceur; importance à donner aux premiers mots; présentation du principal personnage :
Mon père, | ce héros au sourire si doux, ||
personnage accessoire; fin du sujet logique :
Suivi d'un seul housard • qu'il aimait entre tous Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, ||
allure plutôt lente :
Parcourait à cheval, | le soir d'une bataille, |
calme morne; fin de l'exposition :
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. ||
Quelque vivacité :
Il lui sembla { dans Tombre • entendre un faible bruit. ||
Ce bruit, qui venait de le faire?
C'était un Espagnol de l'armée en déroute |
faiblesse :
Qui se traînait | sanglant | sur le bord de la route, | Râlant, | brisé, | livide, | et mort plus qu'à moitié, j Et qui disait : | « A boire, j à boire \ par pitié! » |
Empressement :
Mon père, j ému, | tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, |
Et dit : : « Tiens, | donne à boire à ce pauvre blessé ». |
i92 L'EXPRESSION
Pauses infimes :
Tout à coup, : au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, : Thomme, • une espèce de Maure, :'
Saisit un pistolet quUl étreignait encore *, j
Et vise au front mon père • en criant : « Garamba ! » |
Le coup passa si près que le chapeau tomba •
Et que le cheval fit un écart en arrière. |||
Un temps, parce que le sentiment change absolument et pour donner toute une importance à la parole miséricordieuse, qui doit être dite très simplement :
« Donne-lui tout de même à boire », | dit mon père.
La ponctuation est un puissant moyen d'expression. Ne vous en servez-vous pas constamment dans la vie réelle? Une pause peut être tragique. Une autre peut être désopilante. Rappelez-vous telle situation vaudevillesque où un personnage, grftce à un simple mutisme, déchaîne le rire.
Une pause peut être plus ou moins spirituelle. Un conte de Voltaire que vous connaissez certainement commence ainsi :
Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à Técole dans la ville d*Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans tout Tunivers par son collège et par ses chaudrons.
Un peu plus loin :
Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats.
1. Ce vers manque de clarté. Le sens est peut-être que le blessé saisit d*une main le fusil qu'il étreignait de Fautre ou sous un bras. Moins explicable est cet autre vers du plus fécond des grands poètes :
Alors, lâchant la pierre échappée à sa main....
Le Crapaud.
Vous pouvez parfaitement dire d*un trait : par son collège et par ses chaudrons^ et aussi : fort jolis pour des Auvergnats; mais vous pouvez, et les deux plaisanteries porteront peut-être mieux, vous interrompre tant soit peu : par son collège,,, et par ses chaudrons^ fort jolis... pour des Auvergnats. Gardez-vous d'ailleurs de trop marquer vos intentions.
Quelle éloquence ont parfois les points suspensifs! Qu'il en est de malicieux, de méchants! Il semble parfois que le papier soit percé à petits coups de stylet. Tenez compte des points suspensifs que marquent les auteurs qui ponctuent bien. Ils vous sont de précieuses indications pour les sentiments à exprimer, pour le caractère même du rôle à interpréter. Mais si les points suspensifs ne se trouvent pas où ils pourraient, devraient être, c'est à vous de ponctuer comme il convient.
En causant^ il vous arrive plus d'une fois de chercher un mot. Vous le trouvez souvent sans trop de difficulté; mais, avant de le prononcer, vous avez plus ou moins suspendu votre débit. C'est ce que vous devez faire, en certains cas, dans la récitation.
Les trois points ne sont pas dans ces vers de la Nuit d'octobre :
Je ne sais, à vrai dire, à quel... fâcheux présage Mon esprit inquiet alors s'abandonna.
Mais vous pouvez (je ne dis pas : vous devez) faire une très courte suspension devant fâcheux.
Suivant le cas, allongez, abrégez la pause. En écourtant la pause autant que possible, on prévient une objection, une négation.
Dans le Supplice d'une femmey cette folle de M°* Lar-
l'art db dire. 13
id4 L^EXPRESSION
cey importune à plaisir Alvarez, Tamant de la pauvre Malhilde Dumont :
— II y a huit ans, Dumont était dans de mauvaises affaires. Vous étiez son camarade de collège ; vous lui prêtez onze cent mille francs. Ne niez pas
Le temps matériel de nier, M°*' Larcey ne Ta pas donné après francs.
Prenez celui d'envisager les divers autres cas où vous devez ponctuer le moins possible.