LES TEMPS
Un temps est une pause très longue.
On raille parfois les acteurs de la Comédie-Française au sujet des temps qu'ils prennent. C'est s'ils n'en prenaient pas qu'il les faudrait blâmer. Assistez à n'importe quelle grande scène de la vie réelle : vous y observerez des temps parfois immenses relativement au nombre de paroles prononcées.
« Lekain, trouvons-nous dans Larousse, mit un jour six minutes à dire quatre vers, et les représentations duraient une demi-heure de plus toutes les fois qu'il jouait. » Si tous les acteurs d'un théâtre usaient ainsi du droit de s'interrompre, le public risquerait de rentrer chez soi après l'aube.
Mais croyez bien que le public est plein de patience. Si vous prenez un temps utile, il attend d'autant plus volontiers la suite de vos paroles que votre silence est lui-même plus expressif.
Parfois, l'auteur d'une pièce indique le temps à prendre en notant le jeu à exécuter. Dans Jean Baudry^ le personnage de ce nom s'emporte contre Olivier,
qu'il a élevé, qui lui doit tout, et qui veut lui enlever la femme qu'ils aiment tous deux :
— Soit. J'accepte la lutte. Mais viens avec ta jeunesse toute seule, commence par ôter cet habit qui m'appartient et par remettre tes guenilles, et nous verrons si mes rides ne valent pas tes haillons!
Olivier, bondissant sur lui. — Monsieur! {Jean Baudry croUie les bras et le regarde, — Olivier recule.) Vous avez raison; je vois maintenant ma conduite dans toute sa laideur.
Voilà un temps très long, très pathétique.
Le plus souvent, c'est à l'interprète de choisir l'endroit où il doit longuement s'arrêter.
Dans la Dame aux camélias^ Marguerite vient de fuir Armand. Sans aucun soupçon, il l'attend, seul dans le salon de campagne. Voici les temps qu'il peut prendre.
— Il me semble voir une ombre dans le jardin. C'est elle sans doute (// appelle.) Marguerite! Marguerite! Marguerite! (Un temps.) Personne!... (Il sort et appelle.) Naninel Nanine!... (// rentre et sonne,) Nanine, non plus, ne répond pas. (Un temps.) Qu'est-ce que cela veut dire? (Un temps.) Ce vide me fait froid. Il y a un malheur dans ce silence. (Un temps.) Pourquoi ai-je laissé sortir Marguerite? Elle me cachait quelque chose.
Un commissionnaire lui apporte une lettre. Armand la prend.
— C'est bien, laissez-moi ! {Le commissionnaire se retire,) (Un grand temps.) Cette lettre est de Marguerite... (Un temps.) Pourquoi suis-je si ému?... (Un temps.) Sans doute elle m'attend quelque part, et m'écrit d'aller la retrouver... (// va pour ouvrir la lettre.) Je tremble. (Un temps.) Allons, que je suis enfant!
196 l'expression
Prenez des temps; mais n'en abusez pas. Ceux que vous prendrez paraîtront d'autant plus longs et, par conséquent, produiront d'autant plus d'effet qu'ils seront plus éloignés les uns des autres.
« Souvenez-vous de ne rien précipiter, écrivait Voltaire à M""" Gaussin, d'animer tout... de mettre de grands temps. » Pourtant si, il faut plus d'une fois précipiter le débit, réduire les pauses au minimum. Voltaire parlait sans doute de la mauvaise précipitation, celle qui néglige l'articulation, les inflexions, les pauses essentielles.