CHAPITRE IX LE DÉBLAI
Déblayer, c'est, n'est-ce pas? enlever de la lerre, afin d'aplanir ou de creuser le sol ; c'est débarrasser un endroit de choses encombrantes. Dans notre art, c'est négliger à dessein, négliger relativement, tout ce qui, dans une page à dire, n'est pas nécessaire par soi-même.
Le mot déblayer est peut-être irrévérencieux envers la littérature, et l'acte qu'il représente le serait luimême s'il n'avait pour but de mettre en valeur les parties les plus importantes de l'œuvre, de la présenter comme résumée à l'auditeur, et ainsi de la lui faire accepter, aimer, malgré le plus ou moins de longueur de l'ensemble.
11 ne s'agit pas d'un procédé inventé par les déclamateurs. Écoutez quelqu'un vous faisant un récit quelconque : à moins d appartenir à une classe bien connue de narrateurs ridicules, il évitera de donner de l'importance à quantité de détails, il déblaiera.
Entendons-nous bien. Le déblai ne consiste pas à dédaigner la pensée de l'auteur, à l'escamoter. 11 faut tout faire entendre, tout articuler, ponctuer, moduler tout ce qui doit être ponctué, modulé. Bien qu'efî
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donnant moins d*imporiance à certains passages, il faut en exprimer les divers sentiments. Moins d'importance ne signifie certes pas, par exemple, moins de chaleur. Et il faut toujours que certains mots aient plus de relief que leurs voisins.
Ce qui, très souvent, distingue les passages en question, c'est un mouvement plus vif, parfois extrêmement plus vif que celui du passage de valeur ; c'est, en tout cas, moins d'insistance, parfois considérablement moins, sur les mots.
Je ne sache pas de meilleur exemple que la fin de la tirade de don Carlos devenu Charles-Quint.
Crescendo de vitesse, de chaleur, de ton, de volume vocal. Des nuances, toutefois; tantôt plus, tantôt moins d'intensité ; de-ci de-là, des mots de valeur relative, que nous mettons en italiques :
Ah! j'étais seul, î perdu, i seul devant un empire; Tout un monde qui hurle^ • et menace^ • et conspire; Le Danois à punir, • le Saint-Père à payer, • Venise, \ Soliman, • Luther, • François premier ; • Mille poignards jaloux luisant déjà dans Tombre ; • Des pièges, • des écueils, • des ennemis sans nombre, Vingt peuples • dont un seul ferait peur à vingt rois. Tout pressé, \ tout pressant, • tout à faire à la fois ; | Je t'ai crié : • — Par où faut-il que je commence? j
Le ton baisse, la vitesse diminue :
£t tu m'as répondu : ||
lentement, gravement :
— Mon FILS, I par la CLÉMENCE !
Neuf vers et demi sacrifiés en faveur d'un hémistiche; mais sacrifiés relativement, ayant toute la valeur qu'ils avaient dans la pensée du poète.
Voilà comment il faut déblayer; voilà comment, en procédant ainsi de temps à autre, on peut dire, sans lasser le public, les cent soixante-sept vers de la première tirade de don Carlos devant le tombeau dej Charlemagne.
Dans la longue apostrophe de Ruy Blas aux ministres, ce sont des vers comme ceux-ci qu'il faut relativement négliger :
— Nous avons, depuis Philippe quatre.
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre; En Alsace Brisach, Steinforten Luxembourg; i
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ; Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues De côte, et Fernambouc, et les Montagnes Bleues !
Mais quelle valeur à donner à certains vers! A ceux-ci, par exemple, qu'il faut dire très amplement :
Et lui, votre seigneur, plein de deuu. et d^EFFROi, SEUL, dans TEscurial, avec les morts qu'il fouie, 1
Courbe son front pensif sur qui TEMPIRE CROULE! I
et surtout à ces derniers vers, qui réclament tout le volume vocal :
^Et TAIGLE IMPÉRIAL, qui, jadis, sous ta loi. Couvrait le monde entier de TONNERRE et de FLAMME, Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur MARMITE INFAME !
Et, dans tout le morceau, quelle variété dans la durée des pauses! Beaucoup, beaucoup, de très courtes; mais quelques-unes qui sont des temps considérables.
Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, :' Qui s'est couché dans Tombre et sur qui vous vivez, | Expire dans cet antre où son sort se termine, | Triste comme un lion mangé par la vermine. |i|
Une invocation commence :
— Charles-Quint, || dans ces temps d'opprobre et de
[terreur, | Que fais-tu dans ta tombe, | ô puissant empereur?
Vous concevez bien, n'est-ce pas? comment on peut éviter la monotonie dans cette longue tirade où, d'ailleurs, tant de sentiments doivent être rendus : raillerie, mépris, indignation, vénération, douleur, mysticisme....
Déblayez, déblayez, et, de-ci de-là, appuyez, traînez, insistez.