CHAPITRE X L'OPPOSITION
Ne craignons pas de le répéter : dans une bonne diction, tout varie fréquemment.
Considérons les cas où le changement d'expression doit diviser un groupe de phrases ou de simples mots en deux parties distinctes.
Qui ne verrait la nécessité d'une telle opposition entre les portraits d'un riche et d'un pauvre que nous peint La Bruyère?
Giton a le teinl frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, Testomac haut, la démarche ferme et délibérée; il parle avec confiance... Etc,
Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ; il dort peu et d'un sommeil fort léger ; il est abstrait, rêveur, et il a avec de Tesprit Tair d'ua stupide... £fc.
Des Biens de fortune.
Pour le premier morceau, la voix plutôt forte, le ton plutôt haut, le mouvement vif, de l'aisance, de l'épanouissement. Pour le second morceau, tout le contraire.
Nous avons choisi une antithèse absolue; mais combien, combien d'autres pages à diviser ainsi!
l'opposition 225
Dans le Vase brisé, de M. SuUy-Prudbomme, — ce charmant bibelot dont on fait si fréquemment usage qu'il devrait être réduit en miettes, — les trois premières stances doivent être dites très simplement, bien qu'avec délicatesse; mais les deux autres réclament un ton plus grave, un mouvement ralenti, toute une émotion concentrée. Il ne s'agit plus d'un objet qu'on peut remplacer : il s'agit du pauvre cœur humain.
Dans une seule phrase, l'opposition peut exister.
Par exemple, dans celle-ci de Ruy Blas :
Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires, Penche.
Sur penche^ il convient de diminuer et de baisser la voix.
Rappelez-vous ce verset de l'Évangile :
Et aussitôt il s'éleva sur la mer une si grande tempête que la barque était couverte de flots; et lui cependant dormait.
Deux propositions principales : pour la première, quelque intensité ; pour la seconde, de la sérénité.
Ce sont là de légères nuances. Encore faut-il les rendre sensibles.