CHAPITRE XI L'IMITATION
Pour traiter de rimitation au point de vue théâtral, il faudrait tenter une classification des tempéraments qui différencient les individus de l'espèce humaine; essayer de montrer Tinfluence de la position sociale, de la profession sur le geste et sur la parole; étudier les rôles qui personnifient des catégories très distinctes, tels que Hamlet, lady Macbeth, Othello, Polyeucte, Phèdre, Harpagon, Tartuffe... sans oublier Coupeau ; parler des acteurs qui se sont surtout distingués par l'imitation ; citer, entre autres, Adolphe Dupuis, qui, dans le Nabab, avait si parfaitement l'accent, le type marseillais; constater le progrès accompli, suscité par le Théâtre-Libre; arriver à M. Gémier, par exemple, qui — dans un acte de M. Mirbeau, le Portefeuille — réalisa un effroyable, un lamentable miséreux, sachant à peine exprimer sa pensée embryonnaire.
Cette étude, nous ne pouvons ici que l'esquisser à grands traits, la plupart de nos lecteurs ne nous demandant pas une initiation complète à l'art théâtral. Encore beaucoup d'entre vous ont-ils besoin d'un talent d'imitation. Comment lire une scène quel-
conque, réciter une fable, sans avoir tant soit peu ce talent?
Il va sans dire qu'une personne lisant le dialogue entre le Malade imaginaire et Louison n'a pas à prendre tour à tour la voix même d'un bonhomme d'un certain âge et celle d'une fillette; mais dans la iroix du lecteur et, à plus forte raison, dans celle du récitateur, le ton doit indiquer l'âge et parfois le sexe du personnage qui parle. En interprétant La Fontaine, ce serait passer du réalisme à la folie que d'imiter des cris d'animaux : on n'en doit pas moins, par le ton, par le volume vocal, montrer le carac^ tère, la puissance ou la faiblesse de l'animal auquel on prête la parole humaine.
« Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre ! »
dit le lion, d'une voix chaude, grave, relativement forte, en roulant bien les r. Mais c'est d'une voix fine et légère que le moucheron répond :
« Penses-tu... que ton titre de roi Me fasse peur ni me soucie?
Un bœuf est plus puissant que toi ; Je le mène à ma fantaisie. »
Rien ne doit vous être indifférent de ce qui, dans la voix, dans la parole, peut marquer le tempérament d'un individu. Voici un sanguin : sa voix vibre, éclate; son débit se précipite. Voici un nerveux : des saccades se manifestent dans le sien. Voici un lymphatique : mollesse d'articulation, lenteur du débit, blancheur de la voix. On ne rencontre pas fréquemment des types aussi tranchés, et, chez eux-mêmes, ces particularités ne se révèlent pas constamment;
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mais il faut noter rinfloence du tempérament sar la voix, sur la parole. Souvent, chez Thomme en pleine santé, Toi^ane a de Tampleur, de la vigueur; les mots, nettement articulés, se succèdent lestement. Chez le malade, il y a souvent une fêlure, une brisure dans le son, une faiblesse, une lenteur dans Télocution. Il suffit qu'Argan, le faux malade, se croie en danger de mort pour que sa voix agonise.
Et, au point de vue social, qu*est-ce que le personnage qui parle par votre bouche? Posez-vous cette question, car, parmi tant d*autres choses et malgré tant d'exceptions, voici ce qu'il faut observer : un chef a envers ses subalternes cette dureté vocale et cette ferme articulation en quoi consiste le ton autoritaire; le pauvre diable qui s'adresse à un puissant parle plutôt bas, avec plus ou moins d'hésitation ; l'avocat, l'homme habitué à phraser en public, articule, module avec aisance ; le diplomate, le savant^ le penseur prennent des temps, pèsent leurs paroles ; le prêtre a une onctuosité qui le distingue du militaire, par exemple.
L'ouvrier ne parle généralement pas comme le bourgeois ; mais il y a l'ouvrier qui ne s'enivre pas, et il y a celui dont la voix enrouée, aphone, décèle le vice. Tel celui que nous montre François Coppée dans le récit intitulé le Père,
L*homme revint encore ivre le lendemain, Mais, s'arrêtant au seuil, ne leva point la main Sur sa femme, depuis que c'était une mère.
Le regard noir de haine et la parole amère, Celle-ci se tourna vers son horrible amant Qui la voyait bercer son fils farouchement, Et, raillant, lui cria :
« Frappe donci Qui t'arrête? »
Mais le père, accablé, ne parut point Tentendre, Et, fixant sur son fils un œil stupide et tendre, Craintif, ainsi qu'un homme accusé se défend, Il murmura :
« J'ai peur de réveiller l'enfant! »
La femme et rbomme doivent avoir Taccent, le grasseyement des ouvriers parisiens, et rhomme une voix rauque, alcoolique.
Tous les défauts de la voix et de Tarticulation, vous devez, dans la diction imitative, pouvoir les adopter. Il vous faut, à Toccasion, le nasillement des notaires, des greffiers de l'ancienne comédie, le chevrotement du vieillard, le zézaiement de Tenfant, le balbutiement du timide, le bégaiement de Brid*oison.
Créez des types, et, jusqu'aux confins du ridicule, restez vrai.
Tâchez d'avoir vraiment l'accent du pays, de la région où votre personnage est né. 11 n'est pas facile d'imiter le français des divers étrangers, des divers provinciaux. Cet art nécessite une certaine connaissance des idiomes, sans laquelle on donne à un Anglais, à un Provençal, des inflexions, des prononciations qui ne leur conviennent nullement. Un comédien, dans le rôle de Petit-Jean, ne doit pas se contenter d'un vague accent paysan : il doit parler comme un Picard.
En terminant cette étude sommaire, choisissons un des grands rôles dont nous faisions mention au commencement du chapitre. Comment parle Othello?
Qu'est-ce que cet homme? Son tempérament, d'abord. Nerveux, on ne peut guère l'être plus que lui : il tombe en convulsions. Et il dit lui-même qu'il
est sanguin : « Par le ciel, mon sang commence à gouverner mes forces raisonnables ». D'autre part, s'il n'était pas robuste, il n'eût pas supporté toutes les fatigues de sa vie de guerrier et ne serait pas tout prêt à en subir d'autres. Nervo-sanguin et vigoureux. Donc, une voix parfois chaude, sonore, éclatante. Pas toujours, car, chez de telles natures, des affaissements succèdent aux impétuosités. Ce Maure ou plutôt ce nègre (maints détails indiquent sa couleur) a d'ailleurs les indolences de sa race. Dans le bonheur, ce qu'il dit à Desdémona, il le dit d'une voix très douce, avec un grand charme. Mais cette voix n'est jamais bien distinguée, bien fraîche, bien pure. II dit qu'il « n'a pas ce don des propos doucereux qu'ont les assidus des boudoirs » ; qu'il « descend la pente des années, bien que cela ne soit pas très apparent ». Enfin, relativement à nos mœurs, c'est à peine un civilisé, et, dans ses exclamations de colère, quelque chose de guttural doit rappeler non seulement les langues africaines, mais le cri des bêtes féroces.