CHAPITRE XII L'ÉMOTION
Nous avons étudié tous les moyens matériels de manifester Fémotion par la parole.
Tous? A peine avons-nous parlé de la chaleur. La chaleur consiste parfois, mais seulement en partie, en une rapidité du débit fermement articulé; mais c'est aussi une qualité du timbre, et les qualités du timbre, on ne peut guère les acquérir. Dans Texpression des sentiments vifs ou profonds, tâchez d'avoir de la chaleur.
Mais le meilleur conseil à vous offrir est celui-ci : quand vous devez paraître ému, soyez-le réellement, plus ou moins.
Voulez-vous vous rendre compte si vous avez la vocation d'un acteur, d'un lecteur dramatique? Lisez une œuvre poignante : si vos yeux ne se mouillent pas, si vous ne sentez rien en vous, cette vocation n'est pas la vôtre.
Faites l'expérience avec le Roi Lear. Arrivez au passage où ce vieillard, que le malheur a contribué à rendre fou, vient de s'éveiller sur un lit de camp et parle à sa tendre fille.
CORDÉLIA. — Comment va mon royal seigneur? comment se porte Votre Majesté?
LEAR. — Vous me faites grand tort en m'enlevant du tombeau. Tu es une âme bienheureuse; mais moi, je suis attaché sur une roue de feu, si bien que mes larmes brûlent comme du plomb fondu.
CORDÉLIA. — Sire, me connaissez-vous?
LEAR. — Vous êtes un esprit, je le sais. Quand êtes-vous morte ?
CORDÉLIA. — Toujours, toujours si égaré!
LE MÉDECIN. — A peine est-il éveillé. Laissons-le seul un moment.
LEAR. — Où ai-je été? Où suis- je? Est-ce la belle clarté du jour? Je suis puissamment abusé. Je mourrais certainement de pitié en voyant un autre à ma place. Je ne sais que dire. Je ne jurerais pas que voici mes mains. Voyons, je sens que cette épingle pique. Si je pouvais me rendre compte de mon état!...
CORDÉLIA. — Oh! regardez-moi. Sire, et levez les mains pour me bénir. — Non, Sire, vous ne devez pas vous agenouiller.
LEAR. — Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi je suis un bon vieux radoteur de quatre-vingts ans et davantage, pas une heure de plus ni de moins, et, pour tout dire, je crains de n'être pas dans mon parfait bon sens. Il me semble vous connaître, et connaître cet homme. Pourtant, je doute, car j'ignore absolument quel est ce lieu, et j'ai beau faire, je ne peux pas me rappeler ces habits, ni savoir où j'ai logé la nuit dernière. Ne riez pas de moi, car aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette dame est Cordélia, mon enfant.
CORDÉLIA. — Et c'est bien moi, bien moi.
LEAR. — Vos larmes sont-elles humides? Oui, ma foi. Je vous en prie, ne pleurez pas. Si vous avez du poison pour moi, je le boirai. Je sais que vous ne m'aimez pas. Vos sœurs m'ont fait du mal, il m'en souvient, et cela sans raison. Vous en avez une, vous.
CORDÉLIA. — Aucune, aucune.
LEAR. — Suis-je en France?
KENT. — Dans votre propre royaume, Sire.
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usAR. — Ne me trompez pas.
UB MÉDECIN. — Rassurez-vous, ma bonne dame : la grande crise, vous le voyez, est passée. Néanmoins, il y a danger à ramener son esprit sur le temps écoulé. Priez-le de rentrer. Ne le troublez plus jusqu'à ce qu'il se soit mieux calmé.
CORDELIA. — Plairait-il à Votre Altesse de marcher?
LEAR. — Il vous faut de la patience avec moi. Je vous en prie, oubliez et pardonnez : je suis vieux et insensé.