‹ L'art de dire: dans la causerie et le discoursChapitre 158 sur 176 · CHAPITRE II L'ÉTUDE PAR CŒUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE II L'ÉTUDE PAR CŒUR

Tout un inonde vous est ouvert : la littérature oratoire ; majestueux horizons, lignes précises et savantes, ondes sereines, frondaisons opulentes, flammes volcaniques. Explorez ce monde. Lisez, relisez, apprenez par cœur.

Pour vous servir au besoin de telle période, de telle tirade? Veuillez nous croire aussi incapable de vous donner un pareil conseil que vous deTaccepter. Non, mais pour avoir en vous des exemples pouvant approfondir, aviver vos sentiments, donner plus de méthode, plus de justesse à votre raisonnement, plus de force ou plus de grâce à votre parole. D'ailleurs, si le plagiat oratoire est tout aussi condamnable que Tautre plagiat, rien de plus licite que de s'assimiler des tournures de phrases, des locutions. Retenez des termes utiles, maints et maints assemblages de vocables. Naturellement, inconsciemment, vous les emploierez, en les modifiant de manière à les adapter à vos idées. Ayez à votre disposition, pour la tordre, la modeler à votre gré, toute une « pâte de mots* ».

1. Une de ces innombrables images qu'on peut s'approprier. Elle est dans une préface de Maupassant.

276 l'art oratoire

Mais il ne suffît pas de savoir des discours d'autrui ou, du moins, d'en savoir des bribes : apprenez vos discours, vos conférences, vos allocutions.

Pour mieux apprendre les leurs, certains orateurs les écrivent. D'autres ne les composent que mentalement et les répètent en les amplifiant, en les émondant. D'autres les préparent au point de vue de la pensée, de la documentation, ne leur donnent une forme précise que devant l'auditoire. D'autres enfin les improvisent, plus ou moins.

Le premier système est le plus sûr, au moins pour bon nombre de commençants : écrire, puis apprendre par cœur.

Mais, souvent, voici ce qui se passe. Seul avec soimême, on arrive à savoir parfaitement, mot à mot. Hélas! en présence du public, il n'en va plus de même. Une phrase, parfois la première, manque à la mémoire. Un trouble se produit où l'on garde un silence plus ou moins déplorable. On trouve enfin une autre phrase. Mais la série de mots ultérieure sur laquelle on comptait va-t-elle s'y enchaîner? va-t-on même se la rappeler? Il y a de grands risques pour qu'on s'embrouille, pour qu'on divague.

Il ne faut donc pas trop se fier à la mémoire. Apprendre par cœur un discours ne signifie pas dans notre pensée qu'on doive tout à fait le réciter. En vous exerçant à parler correctement et abondamment devant une ou quelques personnes, vous vous êtes préparé à improviser au besoin en présence du public. Ne vous préoccupez que de l'idée à exprimer; ne cherchez pas à vous rappeler les phrases apprises : c'est à elles de s'ofiFrir à vous. Peu importe qu'elles se présentent plus ou moins modifiées. Si d'aucunes

L'ÉTUDE PAR CGEUR 271

ne se présentent pas du tout, peu importe encore. Apprendre par cœur, c'est se créer de nombreux points de repère. Ne craignez pas d'abandonner un peu le ctiemin que vous vous êtes tracé : de courts sentiers vous y ramèneront.

Massillon disait que son meilleur sermon était celui qu'il savait le mieux. A ce mot bien connu, permettezmoi d'ajouter un souvenir inédit.

Figurez-vous un cirque transformé en théâtre, une enceinte qui peut être tapissée de quelque trois mille âmes : c'est la salle Vallette, à Marseille.

Je la revois en commencement de démolition, le parterre bouleversé en barricade. Un après-midi, — il y a de cela une vingtaine d'années, — le vaisseau fourmillait : Louis Blanc allait parler au peuple.

Au milieu d'une ovation, il se dressa tant qu'il put, le tout petit homme. On ne vit guère, au-dessus de la tribune, qu'un visage rond et pâle, troué de deux ombres, le visage d'un prêtre qui porterait des demifavoris. Les cheveux restaient assez noirs, bien que M. Clovis Hugues, en une ode de circonstance, parlât symboliquement de cheveux blancs. Un profond silence s'établit, et, d'un organe aigu qui voulait parvenir à tous les fidèles, le prédicateur commença.

« Citoyens.... »

Un long et beau discours. Des vieux à barbe fluviale approuvaient gravement. Avec une articulation très nette, avec sa voix tendue en l'air comme ses petits bras, Louis Blanc développait sa pompeuse éloquence.

Au soir naissant, il n'avait pas fini. Un spectacle dont l'époque actuelle n'offrirait pas l'équivalent fut celui de ce vétéran entouré d'une multitude recueillie,

278 l'art oratoire

paiement éclairé par les jets lumineux qui traversaient Tespace, pareils aux derniers rayons d'une gloire.

Or, le discours avait été donné à un journal de la ville, le Itadicaly qui Tavait publié trop tôt. De sorte que maints auditeurs l'avaient sous les yeux, sans doute avec les parenthèses mentionnant applaudissements et bravos.

Et pourtant, bien qu'il récitât, Louis Blanc eut un trouble assez curieux chez un maître de la parole. Ayant à prononcer «quatre-vingts hommes», il ne sut plus si mn^^ réclamait Ts. Il fit d'abord la liaison, se reprit, hésita tout un moment. Il fallut qu'un vieillard à barbe blanche, — Charles Blanc, son frère, — lui soufflât :

« Quatre vingt-s-hommes. »

Page 1