‹ L'art de dire: dans la causerie et le discoursChapitre 163 sur 176 · LE SENTIMENT · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT

touchait à sa dernière heure, quand ses amis vinrent lui annoncer que Tacte libérateur était voté, et que son idée à lui, son idée bafouée, calomniée, injuriée, déchirée comme le vêtement du martyr pendant un demi-siècle, était devenue une loi de son pays, et bientôt serait infailliblement une loi de Thumanité! Le saint vieillard, absorbé déjà dans les pensées éternelles, et qui depuis longtemps n'avait pas proféré une parole, parut se ranimer comme une flamme remuée sous la cendre; il joignit ses mains amaigries par la vieillesse et consumées par le zèle; il les éleva vers le ciel, d'où lui était venu le courage et d'où lui venait enfin la victoire : « Ce que j'ai fait est bien! je meurs content ». Et son esprit monta peu d'instants après dans l'éternité, emportant avec lui devant Dieu les chaînes brisées d'un million d'hommes!

Nous venons d'entendre un prêtre, puis un poète : écoutons un savant, Paul Bert.

Il va parler de Claude Bernard * . Pour démontrer qu'un orateur peut être un penseur, nous n'aurions qu'à donner toute sa conférence. Mais voyez comment il débute.

Mesdames, Messieurs, Je n'emploie pas une vaine formule oratoire en vous disant que je me sens profondément ému. Bien que la vie scientifique, que les travaux de Claude Bernard, doivent seuls nous occuper ici, je ne puis écarter de ma pensée de douloureux et récents souvenirs. Il y a un an à peine, presque à pareil jour, succombait celui que tous appelaient maître, et qui, pour quelques-uns de ceux qui m'écoutent et pour moi-même, était le guide de tous les jours, le protecteur affectueux et dévoué, en quelque sorte le père scientifique.

Qui ne sentirait Témotion de ces paroles?

Et c'est le même homme qui, à une distribution de prix, plaisantera ainsi :

i. Conférence à la Sorbonne, 1879.

286 l'art oratoire

Messieurs,

Lorsque votre président, M. Ollendorff, m*a fait l'honneur de me proposer la présidence de cette fête donnée par V Union française de la Jeunesse, ma première réponse — et il pourrait en témoigner — a été une sorte de protestation, venant du sentiment de modestie que doit m'imposer mon âge avancé *. En effet, j*avais entendu parler de votre horreur statutaire pour les cheveux blancs, et non pas seulement pour les cheveux blancs — je le comprendrais, car ce sont des traîtres aujourd'hui et ce seront des déserteurs demain, — mais encore pour celui qui les porte, n'en portdt-il qu'un seul. Oui, j'avais ouï dire que vous chassez impitoyablement, que vous frappez de nonactivité tous les malheureux sur la tête desquels pèsent, comme on disait aux temps préhistoriques où nous faisions des vers latins, cinq lustres accomplis !

Je ne m'étais pas trompé; j'ai consulté vos statuts et j'y ai lu, en effet, un article... un article terrible, où se retrouve toute la férocité des âges sans pitié, un article 7 qui exclut... — il paraît que c'est la vocation des articles 7 ! — qui met d'office au cadre de réserve tous les vieillards de plus de vingt-cinq ans.

Il y a bien un second paragraphe, sans doute un amen- < dément émané de quelque sénateur du lieu... qui recule jusqu'à trente ans la possibilité d'être revêtu de la dignité de membre actif de la Société; mais ,

mes amis 1 il ne m'importe guère 1

j'ai passé l'âge et de votre landwher et de votre landsturm et vous comprenez alors pourquoi, malgré les encourage- < ments de M. Ollendorff, je me présente devant vous avec la timidité d'un homme qui n'a pas su se faire un front qui ne blanchit jamais.

Émouvoir : telle est une des fonctions de Toraleur; émouvoir, dans une très large acception du mot : agiter les âmes, y susciter des sentiments quelconques : terreur, compassion, joie.

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