‹ L'art de dire: dans la causerie et le discoursChapitre 162 sur 176 · LE SENTIMENT · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT

doit aussi émouvoir, et sa propre émotion ne lui pernaiet pas toujours de discerner la vérité. Kant avait horreur de l'éloquence. Il n'en voyait que les dangers.

L'orateur doit émouvoir, et, par conséquent, sentir promptement et (bien que toujours maître de luimême) profondément. Tant mieux s'il a des idées justes et nombreuses; mais ce n'est pas avec Tidée seule qu'on peut apaiser, réconforter, enthousiasmer, susciter l'amour, la haine, la volonté : il faut en soi le sentiment, être une âme qui vit et non pas seulement un esprit qui pense.

Qu'un prêtre s'adressant à une foule mondaine et croyante lui lise un chapitre de la Somme au sujet de l'Enfer : croyez-vous qu'il la terrifiera? Mais songez à la stupeur d'un tel auditoire en entendant cet exorde de Bridaine, en entendant la voix qui, a-ton dit, pouvait parvenir à dix mille personnes :

A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire, dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment différent, et, si je suis humilié, gardez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité. A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous; car, qui que vous soyez, vous n'êtes tous comme moi que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé, dans ce moment, de frapper ma poitrine.

Jusqu'à présent, j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples couverts de chaume ; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai-je fait, malheureux? J'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes

simples et fidèles, que j'aurais dû plaindre et consoler.

C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de Thumanité souffrante, ou des pécheurs audacieux et endurcis, ah! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi, dans cette chaire, d'un côté la mort qui vous menace, et de l'autre, mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence à la main : tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux, qui m'écoutez! La nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous, l'impénitence finale, le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer, et par-dessus tout l'éternité ! voilà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls.

Et qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être sans vous sauver? Dieu va vous émouvoir tandis que son indigne ministre vous parlera, car j'ai acquis une longue expérience de ses miséricordes. Alors,pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre mes bras, en versant des larmes de componction et de repentir ; et à force de remords, vous me trouverez assez éloquent.

Maintenant, croyez-vous que n'importe quelle théorie contre Tesclavage ait jamais fait sur un public Teffet que dut produire ce passage d'une péroraison *? Elle est de Lamartine, qui parle de Wilberforce, le philanthrope anglais, Tapôtre de l'abolition de la traite.

Eh bien ! il ne désespéra pas, et il y eut un jour, un grand jour dans sa vie, un jour pour lequel il sembla avoir vécu tout le nombre de ses longues années ; ce fut le jour où le parlement de son pays vota l'acte d'émancipation! Le 28 juillet 1828, Wilberforce vivait encore ; mais comme s'il eût attendu le salaire de sa vie avant de la quitter, il

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