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CHAPITRE VII L'ACTION

Abondance des idées; profondeur et vivacité des sentiments, facilité et beauté de l*élocution, clarté et beauté du style en soi-même, don de Timprovisation : voilà ce qui constitue le véritable orateur, mais, généralement, à la condition qu'à toutes ces qualités s'ajoute raction.

L'orateur est un acteur. Certes, son premier devoir envers lui-même est d'être sincère; mais nous n'avons pas, ici, à le considérer à ce point de vue moral. Ce que nous avons à dire, c'est qu'il doit animer sa parole, lui communiquer la chaleur de son âme, allier au langage oral l'éloquence de l'attitude, de la physionomie et du geste.

Comme l'acteur, il doit promptement et vivement sentir. Mais qu'il sente vivement ou non, il doit, comme l'acteur, donner l'impression qu'il est profondément ému. En trompant, au besoin, l'auditoire? Non pas. Le langage animé est sa façon, à lui, de parler. Ce qu'un simple causeur dirait calmement, à la bonne franquette, il le dit, lui, avec toute une mise en jeu de moyens physiques. Inconsciemment, il accentue l'expression.

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D'ailleurs, de quelque nature qu'il soit, le talent Tnagistral s'impose. La froideur de M. Waldeck-Rousseau nuit peu à son autorité. Mais Téloquence qui émeut, enthousiasme le plus est évidemment celle où il y a le plus de vie, à laquelle se mêle le plus d'action, celle de Gambetta, par exemple.

Un des grands orateurs qu'il m'a été donné d'apprécier, c'est Jules Favre.

Dans la salle où il allait parler, au palais de justice d'Aix-en-Provence, un groupe seul était compact, un groupe de jeunes avocats attendant la leçon du maître. Une affaire criminelle eût attiré toute une foule; mais il ne s'agissait que d'une demande de séparation, contre laquelle plaidait Jules Favre. Il me conquit peu à peu.

De belle taille, le dos large, il avait parfois un geste qui agitait l'ample manche; parfois il faisait un pas ou deux le long de la barre, et ses souliers criaient sous son poids lourd; parfois un mouvement nous montrait le profil de sa face léonine, farouche.

Et les belles périodes succédaient aux belles périodes. A un moment, comme son adversaire le reprenait à propos d'une date, il lui lança une aigre riposte. Et les périodes de recommencer, se déroulant à ravir, emportant de longues incidentes. Une éloquence majestueuse, classique; une mer sans rivages, parfois courroucée, jamais folle. La voix descendait à des tons très graves, remontait, toujours mâle, surprenante chez ce septuagénaire, se maintenait longtemps dans les hauteurs.

Comédien? Si l'on veut, mais comédien admirablement passionné. II paraissait avoir la sainte vérité et

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la répandre à flots devant les juges (dont Tun, ô faiblesse humaine! somnolait dans le tiède soleil de raprès-dîner). De ce que le mari et la femme fussent légalement séparés, il semblait qu'une guerre inter> nationale dût s'ensuivre.

Il se reposa dans la salle des pas perdus, se promenant lentement, très noble en la toge, les pieds guêtres, la tète pleine d'idées pour la seconde partie de la plaidoirie. Le dur visage, aux yeux profonds, à la bouche amère, paraissait d'autant plus brun que les ans avaient presque blanchi la crinière et la barbe rude.

Est-ce à la reprise de l'audience qu'il montra les époux au joyeux temps de leur passé, suivant les allées de leur campagne, les sanctifiant de leur amour? Je me rappelle, en tout cas, le branlement des lampes de cuivre apportées sur la barre, à laquelle il se cramponnait, en disant de sa voix tremblante de vieillesse et d'émotion :

c( Non, messieurs, vous ne désunirez pas ces deux âmes unies par Dieu lui-même! »

A la sortie, il ne décela aucune fatigue. Toujours austère, il salua de son haut-de-forme les quelques curieux postés sur son passage, et, dans le jour tom- j bant, descendit les marches monumentales. 11 venait ^ de parler cinq heures; la veille, il avait parlé cinq heures; il parla cinq heures le lendemain.

Il perdit le procès.

Quelque dix ans plus tard, un après-midi de septembre 1890, à la Société de Géographie de Paris, il y avait séance du Congrès anti-esclavagiste. Cela commençait d'une façon plutôt morne.

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EdGd, le cardinal Lavigerie apparut sur Tcslrade. Ce fut le jour après la nuit.

On avait réservé à Son Éminence le fauteuil d'honneur : Elle déclara vouloir la « dernière place », et Ton dut insister pour qu'Elle acceptât la première. Le beau vieillard! En la pourpre romaine sur laquelle s^étalait la soie blanche de sa barbe, il réalisait un tableau de quelque grand Vénitien. Avec plus d'allure, de distinction et de finesse, il ressemblait au philosophe socialiste Benoît Malon. D'un aspect naturellement imposant, tout de suite il montra la familiarité et la gaîté si fréquentes chez les natures fortes. Il déclara qu'il n'avait pas à prendre la parole, qu'elle appartenait à « son fils » l'évêque Livinhac, son dévoué collaborateur à l'œuvre de protection des nègres.

Le saint homme qu'il présentait, le courageux évangéliste de l'Ouganda, était à sa droite, tout en blanc, la physionomie rude à la fois et douce, les joues et les orbites ascétiques. Très intimidé par les éloges de son maître, par l'assemblée, il s'excusa de son manque de talent oratoire, se mit à conter tout bonnement, avec un pur accent gascon, son apostolat.

Mais, à tout instant, interruption du joyeux cardinal.

« Il ne vous dit pas tout. Figurez-vous qu'on lui a tout pris, mitre, crosse, etc. Si vous trouviez, par hasard, des objets épiscopaux, prière de les rapporter. »

Et à propos d'une récompense académique décernée à Livinhac :

« Il est plus heureux que moi, qui n'ai jamais eu même un prix d'écriture. On peut dire qu'il unit

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les palmes de rinstitut aux palmes du martyre. »

Et comme le jeune missionnaire, ayant vécu douze ans au cœur de TAfrique, manifestait Tespoir de mourir parmi ses nègres bien-aimés :

a Ah! mais non, Monseigneur, je ne veux pas que vous mouriez I »

Ce langage étonnait, désopilait l'assistance, parsemée d'ecclésiastiques. Le cardinal, si bien venu pour écouter, ne cessait de bavarder, de s'agiter, les yeux pétillants, les sourcils intelligemment relevés. Il enlevait, remettait, tourmentait sa barrette. Il roffrit à révoque dépouillé.

Mais sa voix grave, sonore, à laquelle Tasthme ne messeyait pas, devenait aisément pathétique. Il eut un mouvement superbe.

Il y avait dans la salle une douzaine de tout jeunes noirs baptisés par « ses 61s », les Pères blancs, et amenés par eux en Europe. Il venait de s'exclamer, en un rire paternel :

« Sont-ils vilains! »

Il caressait l'un d'eux, agenouillé à ses pieds. Celuilà, volontairement, avait subi le martyre. Un roi nègre avait ordonné :

« Que ceux qui sont chrétiens se mettent de ce côté : ils auront l'oreille coupée. »

Et le néophyte s'était placé du côté indiqué.

Le cardinal, regardant la blanche assistance de catholiques, de prêtres, demanda :

« Y en a-t-il beaucoup parmi nous qui en feraient autant? »

Et, prenant à deux mains la tête crépue, il baisa ardemment la place horrible de l'oreille.

Prélat grandiose, visant peut-être à l'effet, y attei-

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