‹ L'art de dire: dans la causerie et le discoursChapitre 172 sur 176 · LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE

Quant au nombre de fois qu*il convient de repasser un texte (c'est-à-dire le relire et le réciter tour à tour), il varie considérablement selon les individus. Nous avons connu une ancienne actrice qui n'avait jamais su lire, et, jadis, au théâtre, cette ignorance ne devait pAs être bien exceptionnelle. Quelles mémoires que celles qui retenaient un rôle à laudition de quelques lectures! Je vous en souhaite une de cet acabit. Mais, à moins que la vôtre ne soit par trop rebelle, ne vous découragez pas. Repassez, au besoin, cent, deux cents fois le même texte et beaucoup plus encore.

Il est bon de n'étudier que mentalement, pour se mieux recueillir. Mais il faut étudier aussi en articulant très nettement et en donnant un peu de voix, afin d'habituer l'appareil buccal et l'oreille aux divers groupes de mots.

Il est bon d'étudier à plusieurs reprises, d'épargner ainsi le cerveau, qui, fatigué, se refuse plus ou moins à retenir. Il est excellent d'étudier le soir et de reprendre la môme étude le lendemain matin : le sommeil semble avoir l'étrange pouvoir de sceller dans l'esprit ce qu'on y a déposé. Gardez- vous de dire en public un morceau que vous avez appris le jour même.

Enfin, une bonne façon d'apprendre est de copier, de copier une ou plusieurs fois, lentement, en gravant dans soi-même ce que Ton trace sur le papier. « Quand vous écrivez vite, disait à son fils le grand travailleur Colbert , votre esprit n'a pas le temps de faire réflexion, et c'est votre main qui le conduit et non pas luy qui conduit votre main. »

Apprenez beaucoup et vous constaterez les progrès

l'art DB DIRB. 20

de votre faculté d'apprendre. Mais, comme dit Parùy dans son Plan d'études.

N'apprenez point ce qu'il faut oublier...

ou, du moins, évitez autant que possible la nécessité de rapprendre.

Appliquez-vous à retenir. De temps à autre, récitezvous telle ou telle partie de votre répertoire. Et ne vous bornez pas à vous rappeler des textes : exercez votre mémoire hors de Tart; efforcez- vous de retrouver quoi que ce soit qui devrait vous être présent à l'esprit, le souvenir d'un fait, un nom, un terme, une date.

Autant qu'il dépend de vous, perfectionnez votre mémoire; mais ne vous y fiez pas outre mesure. Je me rappelle M*"* Judic, en tournée provinciale, obligée de s'interrompre au beau milieu d'un couplet, ne sachant plus la chanson qu'elle avait popularisée. Le public lui souffla.

Il est toujours prudent, voyez-vous, d'avoir un souffleur, surtout lorsqu'on dit des vers. La rime et le rythme aident beaucoup à retenir; mais si un vide se produit dans la mémoire, lé vers permet beaucoup moins que la prose de le combler par une transition imperceptible.

Et puissiez- vous avoir un souffleur qui sache souffler, qui suive attentivement le texte et votre récitation, devine les instants où son concours peut vous être utile, articule nettement et ne parle ni trop bas ni trop haut!

Enfin, ce n'est pas une précaution excessive que d'avoir dans une poche le morceau que l'on dit. Mais rien ne vaut le principe de ne réciter en public que ce qu'on a bien repassé, surtout la veille.

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