CONCLUSION
nous permettez d'employer ici le mol du roi Lear au sujet de sa délicieuse Cordélia) : devant le public, ne vous souciez d'aucun détail de Tart de dire.
Vous devez parler assez haut pour que Ton vous entende, assez nettement pour que Ton vous comprenne et assez naturellement pour ne pas causer une impression trop fâcheuse; mais tous les détails concernant la prononciation, Tinflexion, le ton, le mouvement, la ponctuation, le volume, la valeur, tout cela doit vous laisser indifférent. Tout cela, si, en présence du public, vous songiez à l'appliquer, ne pourrait que nuire à votre diction, la rendre moins naturelle. Tout cela, dans la lecture et la récitation, gênerait l'expression des sentiments, et, dans le discours plus ou moins improvisé, s'opposerait à l'inspiration.
Devant un auditoire, il suffit à la rigueur, pourvu que vous vous fassiez comprendre, que vous pensiez au sens de ce que vous dites. C'est aux heures d'étude que vous devez vous occuper de l'interprétation du sens; c'est à ces heures que vous devez vous efforcer de conformer votre diction aux principes qui vous agréent. Exercez-vous fréquemment, et vous arriverez, devant le public, à l'application facile et souvent inconsciente des notions apprises.
Si vous ne parvenez pas à vous corriger de quelques défauts plus ou moins graves (je ne parle pas de défauts intolérables), vous auriez tort de vous décourager.
Avez-vous entendu M. Delaunay? Si oui, vous déplorez certainement que son âge Tait éloigné du théâtre, et pourtant vous vous rappelez son nasillement. L'élocution saccadée de M. Irving, une sorte
d aboiemenl, no Tempéche pas d'être le grand acteur de rAnjçlelerre. Des vieillards vous préciseraient les di^fauts de Frederick Lemaitre, les irrégularités de son gi^nie, où Ton pouvait mesurer
A la hauteur des bonds la profondeur des chutes.
Le père Didon, le père Monsabré, M. Hyacinthe Lo\*son : d'éloquents nasilleurs, du moins à la fin de leur carrière. Par sa prononciation, son accent pénibles àToreille parisienne, M. Jaurès se rapproche encore de Gambetta. M. Pelletan laisse tomber ses fins de périodes.
Ne vous exagérez pas Timportance de vos propres défauts. Ils déplairont d'autant moins que vous aurez plus développé en vous quelques qualités. Ce qu'il faut surtout au public, c'est qu'on l'intéresse, qu'on l'émeuve.
Mais ne vous contentez pas de le satisfaire. Vous devez lui apporter, lui révéler un art toujours plus claiTji plus ^rai, plus beau. Si vous voulez être un véritable artiste, soyez un éternel étudiant. Plus vous apprendrez, plus vous désirerez apprendre. « Plus on connaît, plus on aime. » Nous ne saurions mieux terminer que sur cette parole de Léonard de Vinci.