CHAPITRE II LA PRONONCIATION
Les professeurs de diction attachent une extrême
importance à ia prononciation. Ils ont tout à fait
raison si, par prononciation^ on entend Vaction de
rendre très distinctes les diverses syllabes par le jeu de
V appareil vocal. Sans articulation, pas de diction. Ils
ont moins raison si, par prononciation^ on entend
rémission des syllabes selon les règles du bon usage.
Qui donc peut toujours discerner le bon usage du
mauvais? N'est-ce pas le mauvais qui, bien des fois,
a prévalu?
Toussenel dit de la langue anglaise qu'on n y prononce jamais les r, excepté dans colonel. C'est de l'esprit, et l'esprit est souvent injuste. D'abord, dans tous les mots anglais où l'r existe, cette consonne doit s'articuler; et puis, la prononciation keurnel rappelle l'étymologie du mot, qui vient du vieux français coronel. Certes, la langue anglaise se prononce peu comme elle s'écrit; mais l'humour britannique ne pourrait-il pas s'exercer sur notre langue, où, escamotant l'r comme en tant d'autres mots, on dit me-sieu pour monsieur'!
L'usage I Mais ne diffère-t-il pas d'une province à
une autre? Si je suis Picard, FFanc-Comtois, Provençal ou Breton, de quel droit m'imposez-vous votre prononciation, à vous Parisien? Supposez que l'art se décentralise, que chaque département ait ses grands orateurs et ses grands acteurs : devront-ils, pourrontils prononcer comme on prononce à Paris?
Non, la prononciation parisienne n'est pas essen* tielle à une bonne diction. Il est seulement utile de l'adopter. En aucun coin de la France, elle ne rend ridicule, à moins qu'elle ne soit exagérée; tandis qu'une prononciation provinciale peut faire sourire ou rire à Paris. j
Mais, à Paris même, sur qui se régler? Sur les let- | très? Tous ne prononcent pas de même, tant s'en faut. '
Alors? Alors, je vous dirais bien : « Consacrez-vous ' tout de suite à l'articulation. Quant à la prononcia- ' tion, lorsqu'elle vous embarrassera, vous consulterez les grammaires, les dictionnaires, les traités spéciaux. C'est dans ces ouvrages que Ton trouve la meilleure prononciation, la plus conforme à l'usage le plus général et à la logique ».
Mais si, d'ores et déjà, vous vous exerciez à l'articulation, vous risqueriez fort d'accentuer vos défauts de prononciation. Tels de vos défauts du moins, car, pour les mots sur lesquels vous avez des doutes, il est convenu que vous vous renseigneriez. Mais des mots existent peut-être que vous croyez prononcer convenablement et au sujet desquels vous devez vous corriger. D'ailleurs, certains livres pourraient vous induire en erreur.
Étudions donc la prononciation. C'est une science bien sèche, mais de peu d'étendue, et l'art, l'art verdoyant, s'étend à l'horizon.
LA PRONONaATION 43
Je me rappelle une leçon... ou plutôt la physionomie d'une leçon de Renan, à son cours d'hébreu. S^étant levé de la place qu'il occupait à un bout de la table entourée d'élèves, il traça au tableau un signe et puis un autre, et quelque chose dans son geste, sinon dans sa parole, signifia : « Choisissez. i> Un professeur de prononciation devrait plus d'une fois laisser choisir. Mais peut-être attendez-vous de nous des raisons pour ou contre telles façons de prononcer. C'est ce que nous essaierons de vous donner.
11 nous souvient aussi que l'illustre maître, aux clairs yeux bleus pleins de malice, interrompait son enseignement par des digressions qui déridaient ses disciples plus ou moins mûrs. Que n'avons-nous tout ce qu'il faudrait, la place entre autres choses, pour l'imiter auprès de lecteurs plus ou moins jeunes !