LA PRONONCIATION ET L'ORTHOGRAPHE
Vous avez souvent constaté combien la prononciation s'écarte de l'orthographe. Voilà ce que c'est que d'avoir appliqué à nos vocables nationaux l'orthographe latine.
Mais on tend de plus en plus à prononcer comme on écrit. Les défenseurs de l'orthographe actuelle ne devraient pas le déplorer, car plus elle est conforme à la prononciation, plus elle a de chances de persister.
Littré n'en déclare pas moins que rien ne saurait être « plus défectueux et plus corrupteur qu'une pareille tendance ». Il considère seulement ce fait que l'orthographe de notre langue est généralement étymologique. Le malheur (ou le bonheur, selon le point de vue où l'on se place), c'est qu'elle est sou-
vent phonétique. D ou la tenlalion de s'y fier comme si elle Tétait toujours. Or, les grammairiens, les philologues n'empêcheront pas qu'on cède à cette tentation.
Écoutez Littré :
« Je tiens de feu M. Guérard, de TAcadéniie des inscriptions et belles lettres,... un souvenir qui vienlà point : un vieillard qu'il fréquentait et qui avait été toute sa vie un habitué de la Comédie-Française, avait noté la prononciation et Pavait vue se modiQer notablement dans le cours de sa longue carrière. »
Et plus loin :
« ... En Normandie, les coqs se prononce les cô; et, vu la prononciation de bœufs, d'œufs, où 1'/ ne se fait pas entendre, c'est cô que nous devrions prononcer si, pour ce mot, Tanalogie n'avait pas été rompue. »
Oui, mais elle reste rompue. Et c'est aussi en nous soumettant à l'usage que nous devons, malgré Litlré, articuler 1'* dans fils (enfant). Le souci de la clarté vaut bien le respect de la tradition, et pour la clarté du langage, toute consonne est précieuse.
VOYELLES Entre autres ouvrages qui nous ont servi à celte élude de la prononciation, nous devons mentionner le traité de Sophie Dupuis (1836). Depuis lors, la prononciation a certainement changé pour certains mots et peut-être la théorie de l'auleur l'entraîne-t-elle parfois un peu loin; mais il faut souvent admettre avec lui « le principe qui veut que nos voyelles soient modifiées, non d'après les accents dont elles sont affectées, mais d'après les sons qui les précèdent ou ceux qui les suivent ».
L'a circonflexe est grave, c'est-à-dire fermé : àpre^ bât, mât. L'accent circonflexe peut être un simple signe de gravité [châsse] \ mais souvent il ne détermine la gravité que parce qu'il remplace une s. Non sans bonne volonté, on lui trouve de la ressemblance avec Vs renversée de l'écriture à la main.
Pour la prononciation grave de l'a circonflexe, nous ne voyons qu'une exception, que les grammairiens n'admettent d'ailleurs pas unanimement : les désinences de temps de verbes [aimâmes^ allâtes^ parlât).
L'accent grave ne change rien à l'a ordinaire : d, td, holà (a, /a, hola).
Sans accent, a est demi-grave dans les dissyllabes en able (excepté table) : diable^ fable, sable. Il est aigu dans les mots en able de plus de deux syllabes : épouvantable. Comparez les deux a dans blâmable.
Grave dans les syllabes abre, adre^ avre : sabre^ cadre^ cadavre (mais non cadavéreux)^ havre (d'où l'erreur orthographique des personnes qui mettent un accent sur le Havre).
Quelquefois grave, suivi de Vr : baron^ barre^ carreau^ mais jamais autant qu'on le fait souvent à Paris (dans gare). Et non dans barricade, maraud et tant d'autres mots.
Grave, suivi de sion, ssion, tion : occasion, passion, natation (comparez les deux a de ce mot).
L's influe considérablement sur l'a. Amas, cas, lilas, tous les substantifs en as ont Va grave. Bras lui-même ne doit pas être tout à fait aigu. Il va sans dire que Vs qui marque le pluriel des substantifs et la seconde
personne de certains verbes n'a aucune influence sur Ya : acacias, tu rêvas, tu feras. Mais quand Vs s articule à la fin des mots, a est toujours grave : An^as, as, Joas. Tantôt les deux s laissent la voyelle aiguë : que f aimasse, liasse, terrasser; tantôt elles la font grave: classe, grasse (moins pourtant que dans grâce), passant. Quand Ys se prononce comme z, a est encore grave : base, embrase, emphase. Moins grave dans azur.
Toujours fermé dans les mots où il est suivi de IV finale inarticulée : aimer, rocher.
Fermé quand il est affecté de l'accent aigu. Quelques exceptions pourtant : dans sa réforme orthographique des mots illogiquement surmontés d'un accent aigu, l'Académie a omis événement, complètement (substantif), ainsi que les futurs et les conditionnels des verbes comme céder {céderai, céderais).
L'accent grave et l'accent circonflexe sont toujours des indications de Ve ouvert : bègue, soulèvement, rêve, tempête.
Mais, dans un grand nombre de mots, Ye sans accent a le son ouvert. On le trouve alors suivi d'une consonne inarticulée et finale autre que Yr : ces, des, les, mes, ses, tes, tu es; jouet, objet (excepté la conjonction et), un mets, je mets; ou d'une consonne articulée terminant la syllabe : bec, élection, protestant; ou de deux mômes consonnes : belligérant, professeur.
Comme classification des e de plus en plus ouverts, disons simplement que le son nous paraît presque fermé dans effroi, un peu plus ouvert dans chef, musette, un peu plus dans mère, nèfle, sujet, tempête, tout à fait ouvert dans abcès, procès.
Arrivons à le ayant le son de Teu ouvert.
On le rencontre, lui aussi, avant la consonne redoublée : dessus. D'où Terreur des personnes qui, dans ressentiment, le prononcent comme dans essence.
Cet e assourdi a été injustement qualifié de muet. On doit le sacrifier le moins souvent possible si on ne veut pas tomber dans l'argot.
Il est très perceptible dans les monosyllabes : je, Ze, »ie, se, te. Il se fait nettement sentir aussi après une consonne diphtongue : brelan^ souffleter^ aigrefin. Il doit avoir la même netteté toutes les fois que son amoindrissement rendrait le mot dur, étrange : besoin^ guenon, recrue.
A la fin des mots, il faut en raflaiblissant, lui conserver un certain son : forme^ triomphale (et non pas form, triomphal). Cela du moins devant un mot à consonne initiale : forme gracieuse, car, devant une voyelle, Ye terminal s'élide : formadmirable.
Mais il ne faudrait pas alourdir la prononciation et, de peur de l'argot parisien, aboutir au méridionalisme. L'e en question devient muet, ou à peu près, dans certains mots très usités : cheval, bracelet, feuilleton, empereur (à cause de Yeu suivant). Toutefois, on doit d'autant moins le supprimer que la diction est plus soutenue.
II disparaît dans la succession de plusieurs syllabes sourdes : si je ne me retenais, je te le redemanderais. Supprimez un e après en avoir prononcé un : si je n' me r tenais, je V le redemanderais. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire que l'alternance soit observée : je te V re-d' manderais convient mieux à Toreille.
Enfin, l'e qui suit finalement une voyelle n'a, quant à lui-même, aucune valeur (excepté parfois en vers) :
armée ^ orfraie^ je prie^ f arguë. Aucune valeur non plus dans les mots où Taccent circonflexe peut le remplacer : nous paierons.
Il faut prononcer les deux i dans les indicatifs et dans les subjonctifs où ils sont employés : nom criions^ que vous essayiez.
11 n'est guère susceptible d'être plus ou moins ouvert. On Touvre pourtant un peu plus dans agile que dans abtme, par exemple.
Ouvert devant une consonne articulée terminant la syllabe : bloc^ sol, or^ forge, dot; devant une consonne médiale articulée (sauf les exceptions que nous verrons) : globe, homme, croquis, escamoter.
Os suivi d'une consonne est toujours ouvert au commencement des mots : osciller, ostentation, et presque toujours dans le corps des mots : hostie, poste. A la fin des mots, les professeurs de diction le ferment par analogie avec as terminal {hélas!) On aurait tort si Ton voulait donner ainsi aux mots en os, appartenant au grec pour la plupart, une tournure hellénique. Argos, ithos, Lesbos, Paros, pathos, tétanos, etc., s'orthographient avec l'omicron (o bref). Tous les dictionnaires indiquent la prononciation ouverte. Libre aux personnes qui ont des notions de grec de fermer et d'allonger la voyelle dans Athos, Minos, qui s'écrivent avec l'oméga (o long). Dans un os, ouvrir la voyelle et articuler Vs ; fermer la voyelle et supprimer la consonne pour le pluriel.
Fermé toutes les fois qu'il porte un accent circon-
flexe : dépôts hôtel, rôle; qu'il termine le mot ou n'est suivi que d'une consonne finale inarticulée : Milo^ broc, sirop, flot; dans tous les mots en os avec s inarticulée : dos, gros, et les dérivés : dossier, grossier, grossoyer; dans tous les mots en ose : apothéose, prose (mais non prosateur) ; dans tous les mots en oser, en osier : exposer, gosier; dans tous ceux en osion, osité, otion : éclosion, générosité, lotion.
Fermé parfois dans les mots en osse : endosse (et tous les dérivés de dos), fosse (facultativement dans fossé, fossette, mais ouvert dans fossoyeur), grosse (et tous les dérivés de gros); mais le plus souvent ouvert : ôosse, cosse^ Saragosse, rosse. Toujours ouvert dans les mots en oce : noce, précoce, véloce.
Quant aux intermédiaires entre Vo très ouvert et Va très fermé, bornons-nous à faire remarquer que Vo final (piano) est moins fermé que dans les mots en ose {virtuose).
Tantôt ne se prononce pas entre le g (qu'il durcit) et une voyelle : aiguière, guelfe, guéret, gui; ni non plus entre le q et une voyelle : équinoxe, quartaut, quérir.
Tantôt se prononce u dans les deux mômes cas : exiguïté (et tout autre où la voyelle suivante prend le tréma), le Guide (contrairement à guide), Guise (contrairement à guise); équestre, équitation, quinquennal, (les deux u), Quirinal, ubiquité.
Devient parfois ou devant l'a : Guadalquivir, adéquat, loquacité, quadragénaire, quadrige.
Dans la prononciation u, peut être moins ou plus fermé : un peu moins dans bulle que dans bûche.
AI
Avec Taccent circonflexe sur Ti, est toujours ouvert : mattre, traîner.
Sans Taccent, il est ouvert devant une coasonne finale articulée : air, Aix'^ ou devant une syllabe finale sourde : aigre, chaise, maii^e, vilaine (moins dans vilaine que dans maire).
La netteté de la syllabe qui le suit ne Tenapêche pas d'être ouvert : il Test dans maison autant que dans aise.
Ve muet final qui l'accompagne le rend toujours franchement ouvert : cerisaie, plaie, et aussi 1* et Vx finals et inarticulés : dais, mais, faix, les ais qui marquent la première et la seconde personne des verbes.
Une seule exception : je sais, tu sais {il sait). Les poètes ont longtemps écrit je sai. Ils avaient raison, sapio donnant je sai et non je sais.
Dans d'innombrables mots, ai a le son mi-ouvert : aimer, baiser, laideur.
Mi-ouvert, à la fin de la plupart des mots : balai, essai, quai, remblai. Mai se rapproche tellement de Ye fermé que tous les poètes le font rimer à aimé. Fermé dans gai (et dans gaie, gais), comme aussi dans les premières personnes des verbes : j'ai, j'allai, je ferai.
Aie dans les verbes, comme ailleurs, se prononce ai : je paie. Mais la prononciation de ces verbes peut varier avec leur orthographe : j'essaie (essaî) ou j'essaye (essè-ye), nous essaierons {essaîrons, comme on récrit aussi) ou essayerons [esse-yerons).
Ai devient en ouvert dans faisais, faisions^ bienfaisance, faisan ei ses dérivés.
Ai se prononce a dans la syllabe aille. C'est un a
grave dans bataille, NoailleSy Versailles, moins grave dans médaille. Dans aill suivi d'une autre voyelle que Ve muet, Ya est moyen, comme dans railleur, ou presque aigu, comme dans ailleurs. Bailler (donner) doit différer de bâiller (ouvrir la bouche).
Enfin, dans douairière^ Montaigne, Sardaigne, on supprimait \i dans la prononciation : il convient, dans ces mots, de donner à ai son propre son ouvert.
AO
A est nul dans aoriste (du moins selon TAcadémie), août (on prononce toutefois aoûter en faisant entendre Y a), Saône. Au contraire, o ne compte pas dans Craon, Craonne (chefs-lieux de canton), faon, Laon, paon, taon.
AU
La plupart du temps, fermé comme ô : aubade, auge, autel (plusieurs Touvrent dans ce mot), automne, peau, sceau.
Si, devant IV, il a parfois le son fermé : auriculaire, aurifier, il peut avoir parfois le son ouvert : aurore, centaure, hareng saur (on écrit aussi sor), laurier, Maurice. Dans taureau, le premier est ouvert et le second, fermé.
El, EY
Mi-ouvert : seigle, peigne, enseigner, soleil, vieille, conseilleur, reine, seize-, bey, Nexj, Guernesey.
Fi se change en eu dans écueily orgueil et dérivés.
EU
Ouvert au commencement des mots : eucalyptus, euphonie; devant toute consonne articulée finale : veuf^ glaïeul^ fleur ^ et généralement dans le corps des mots : aveugUy beurre^ fleuve^ jeune^ meurtre^ mineure^ neuvaine, peuple^ preuve^ ils veulent, qu'ils veuillent.
Fermé quand il est circonflexe : jeûne.
Fermé dans les monosyllabes ou les terminaisons sans consonne finale articulée : bleu, heu! adieu, lieue, je meus, il peut (mais non peut-être, eu devenant médial), creux, délicieux, peureux (comparez les deux eu).
Fermé devant Vs douce : glorieuse, odieusement; ordinairement devant le t : meute, émeute, lieutenant, feutre, neutre, pleutre.
On peut le fermer aussi dans meule, veule, meunier.
Eu devient u dans gageure, vergeure.
OE
Se prononce ci ouvert dans moelle, et ci fermé dans poêle et ses dérivés. Mais, aujourd'hui, To et Ve grave se font entendre séparément dans poème, poète.
Ouvert dans bœuf; fermé dans bœuf gras, bœufs, nœud, vœu.