LES SYLLABES
Encore faut-il que vous donniez exactement aux vers le nombre de syllabes dont le poète les a dotés. Ce que vous ne feriez pas en oubliant la règle que voici : toute syllabe compte, excepté celle que Fauteur ne compte pas.
Nous Tavons dit, nous admettons peu, dans la prose, Fescamotage de Ye ayant le son de eu. Cesi avec ce système qu'on arrive à dire kécèkça pour qu'est-ce que c'est que ça? Mais, en vers, il est indispensable de prononcer, sans exagération d'ailleurs, Ve sourd qui ne s'élide pas. Le don Carlos d'Hemani^ dans son fameux monologue, doit dire :
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et Tempereur,
et non pas empreur. Dans les deux vers ci-dessous, il doit faire entendre tous les e que nous mettons en
italiques :
« Dans Fombre, tout au fond de Tabîme, — les hommes. Les hommes! c'est-à-dire une foule, une mer....
La suppression de Ve en question n'est tolérable que dans un groupe de syllabes terminées par cette voyelle. Aussi don Carlos peut-il dire :
Ne m'repousse pas d'un souffle d'aquilons.
Toute syllabe compte, excepté celle qui, terminée
par un e muet précédé d'une consonne, est suivie d'une voyelle (ou de Yh non aspirée) :
coteaux d'ÉrymanMe! ô vallons! ô boccage!
vent sonore et frais qui troublais le feuillage, Et faisais frémir Y onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin !
Â. Chénibr, le Malade,
Ce qui s'entend, c'est la consonne, rarticulation de la syllabe (qui s'unit à la voyelle suivante) et non pas le son même.
Excepté aussi la syllabe finale du vers terminée par un e muet précédé d'une consonne. Exemple : le ge de boccage et de feuillage. De sorte que, réellement composés de quatorze syllabes, les deux premiers vers n'en ont que douze, comme le dernier.
Toutefois, Ye final de boccage et de feuillage, bien que nul au point de vue de la versification, se fait légèrement sentir, la pause après chacune de ces rimes empêchant qu'il ne s'élide tout à fait devant la voyelle initiale du vers suivant. Dans cet autre exemple de Chénier :
Leurs modestes regards ont, loin de leur boccage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi,
Les Esclaves d'amour,
Ye de boccage peut encore moins s'annihiler dans la diction, se trouvant devant la consonne initiale d'un vers. Mais, dans les pauvres Gens^ de V. Hugo :
Il sent s'ouvrir sous lui Tombre et l'abîme, et songe Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil,
Télision de Ye dans songe se produit entièrement, à cause de la voyelle a qui le suit, sans que la moindre pause intermédiaire soit possible.
Notons enfin qu'une diphtongue constitue souvent en poésie deux syllabes distinctes. Quelques exemples dans Lamartine :
J'aimais à me suspendre aux li-a-nes légères....
Retour au foyer.
Et cette voix mystérieuse Qu'écoutent les anges et moi.
Ce soupir de la nuit pi-euse.
Oiseau mélodi-etuc, c*est toi I
Au Rossignol.
Prenez garde. Plus d'une fois, deux mots riment ensemble dont les voyelles forment une diphtongue dans l'un et deux syllabes dans l'autre :
Mille arômes légers émanent des feuillages
Où la mouche d'or rôde, étincelle et bruit ;
Et les feux des chasseurs, sur les mornes ^ sauvages,
Jaillissent dans le bleu splendide de la nuit.
Lecontb de Lislb, VlUusion suprême.
Il y a même quelques mots, — ancien^ comédien, duel^ par exemple, — que Ton trouve tantôt avec la terminaison monosyllabique, tantôt avec la dissyllabique. Victor Hugo fait dire à Ruy Blas :
Hier, on m'a volé, moi, près du pont de Tolède!
et dit dans les Contemplations :
Hi-eTy le vent du soir, dont le souffle caresse, Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard.
Hier au soir.
Vous devez conformer votre prononciation à la décision du poète. Vous ne devez jamais omettre une syllabe, alors même qu'elle semble en trop, comme