‹ L'art de dire: dans la causerie et le discoursChapitre 70 sur 176 · Masson, édit · texte numérisé non relu

Masson, édit

Mais alors même que la césure suivrait toujours la tonique la plus accentuée, le souci du naturel nous défendrait souvent une pause un peu sensible après cette syllabe. Remarquez d'ailleurs que MM. Le GofBc et Thieulin ne font aucune allusion à la durée de la pause.

En prose, nous dirions, si nous le voulions :

Oui, je viens | dans son temple | adorer rÉlernel.

Mais Ve disparaît dans le vers. Nous serions donc forcés de dire, en effet, si nous voulions une séparation :

Oui, je viens ] dans son tem i pladorer rÉternel,

avec une pause si infime qu'on pourrait la juger insensible.

Mais, si nous pouvons détacher ainsi la syllabe sonore de temple du verbe adorer^ nous ne devons pas mettre sur la syllabe tem le plus fort accent tonique du vers. Temple n'a relativement pas d'im* portance : les mots de valeur sont adorer et Éternel^ sur les dernières syllabes desquels nous devons placer les deux plus forts accents toniques du vers.

Dans

Jean Racine, le grand poète,

nous devons mettre un fort accent tonique sur et, Racine étant un mot prépondérant; mais nous ne devons faire aucune pause après ci, afin d'éviter une prononciation absolument inusitée, et nous devons mettre un autre fort accent tonique sur grand, qui est aussi un mot de valeur. D'autre part, le sens nous oblige à ponctuer après la syllabe finale de Racine.

En somme, il nous est souvent impossible de scander le vers selon le désir des poètes. Qu'ils fassent des vers où la pause et la plus forte accentuation soient toujours possibles à Tendroit où ils veulent la césure, et nous scanderons à leur gré.

Du reste, on a grand tort de croire, et on le croit généralement, que la césure est toujours au même endroit dans une série de vers d'égale mesure. Il n'y a guère que les vers de neuf syllabes, ceux de dix et ceux de douze où — selon les versificateurs, peu inquiétés par les lois de la diction naturelle — une forte accentuation et une pause soient possibles à un endroit fixe.

Dans ces vers de dix, la césure est après la cinquième :

Infiniment douce, infiniment tendre, Est votre chanson de chaque matin; Et moi, l'oublieux, rien qu'à vous entendre, Je retrouve encore un peu de latin,

Un peu du latin de l'hymne à Marie Que disait ma mère en vous écoutant, A l'heure de paix et de rêverie Où la lune rose était sur l'étang.

Gabriel Vicaire, les Cloches du pays.

Eh bien, nous ne voyons la possibilité de faire une pause après la cinquième syllabe, une pause logique, naturelle, que dans le premier et dans le troisième vers. Pour tous les autres, il faut se contenter de marquer au milieu un accent tonique plus ou moins fort, ce qu'on ne pourrait pas toujours faire en d'autres vers de dix moins bien composés au point de vue de la césure régulière.

Arrivons au vers de douze.

Les classiques faisaient leur possible pour le partager en deux hémistiches égaux. Soit qu'ils ne tins* sent pas tous la règle pour absolue, soit qu'ils fussent bien obligés de ne pas toujours s'y soumettre, ils ont écrit d'innombrables alexandrins où pas la moindre pause n'est tolérable après la sixième syllabe.

Citons des vers de Boileau lui-môme :

La même erreur les fait errer diversement.

Les Folies humaines.

Oui, Lamoignon, | je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux | la campagne est mon unique asile. Les Plaisirs des champs.

Avec les romantiques, la pause médiale est bien plus souvent impossible :

L'abîme ; | on ne sait quoi de terrible qui gronde ; Le vent; | Tobscurité vaste comme le monde; Partout les flots ; | partout où Toeil peut s'enfoncer, La rafale qu'on voit aller, j venir, \ passer; L'onde, • linceul; | le ciel, • ouverture de tombe, Les ténèbres sans l'ar • ch(e) et l'eau sans la colombe.

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