‹ L'art de dire, dans la lecture et la r©citation, dans la causerie et le descoursChapitre 2 sur 175 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le préjugé contre la diclion n'est pas le moins répandu. Non seulement bien des gens que leur carrière oblige à parler en public ne l'ont jamais apprise, estimant la savoir suffisamment pour se tirer des difficultés professionnelles, mais, dans certains milieux et non des moins intelligents, il est de bon ton de s'en moquer.

« Les meilleurs orateurs n'ont-ils pas des défauts de voix, de prononciation? Qu'importe, puisqu'ils charment, conquièrent? Des ficelles de calsolin ontelles jamais formé la chaîne d'or de l'éloquence? Et ce qui est vrai pour les avocats, les tribuns, les prédicateurs, les professeurs, ne l'est-il pas pour tous les hommes, qu'ils s'adressent à un ou plusieurs de leurs semblables? Ce que nous attendons de qui nous parle, ne sonl-ce pas des idées, des sentiments? Qu'importe

la façon de nous les communiquer? De profonds savants ne sont-ils pas de piètres causeurs? »

Des littérateurs, des poètes raisonnent ainsi. Et il faut les entendre lire ou réciter leurs œuvres. Trissotin disant le sonnet et l'épigramme ne surpasse pas de beaucoup tels auteurs de nos jours psalmodiant leurs vers. La diction sensée qu'on leur conseillerait paraîtrait à plus d'un une déclamation d'acteur, et l'acteur est une des bêtes noires de nombre d'écrivains.

Certes, quantité d'acteurs ont une diction déplorable. Ils visent surtout à l'effet. Leur manque d'instruction les rend inaptes à découvrir le sens de ce qu'ils interprètent. Toute noblesse se dissipe à travers leur vulgarité. Mais ce sont les mauvais acteurs. Il y a de mauvais écrivains.

Une bonne diction est infiniment utile à qui parle en public. Chez les véritables orateurs, oiseaux rares sur la terre, des qualités de premier ordre compensent les défauts; mais plus on manque de ces qualités, dont plusieurs ne peuvent, hélas! s'acquérir, plus il convient d'apprendre tout ce qui peut s'enseigner de l'art de dire, et les orateurs les mieux doués ne sauraient trop s'appliquer à se perfectionner. On sait l'importance que Démosthène et Cicéron attachaient à la partie mécanique de leur art. S'il est très juste de penser que des rhéteurs tombèrent à cet égard dans l'exagération, comment nier le funeste effet de l'erreur contraire chez la plupart de nos orateurs?

Cet ouvrage est évidemment destiné aux personnes que leur devoir tient ou tiendra régulièrement à la barre, à la tribune, à la chaire, à la table du conférencier; mais il s'adresse aussi à celles que des cir-

constances plus ou moins fortuites engagent à parler devant quelque assemblée. Autant dire que tout le monde peut y trouver profit, tout le monde pouvant être amené à prendre la parole en public.

Que d'occasions, que de nécessités en notre époque de démocratie et de complet examen ! Nous n'avons jamais été si nombreux à sentir le devoir d'apprendre à autrui ce que nos travaux spéciaux nous ont permis de savoir. Les penseurs éprouvent de plus en plus le besoin de propager leurs idées. Les Universités populaires ont à elles seules considérablement augmenté le nombre des conférences.

Étudions la diction afin de bien parler. Parler, n'est-ce pas une des fonctions que nous accomplissons le plus souvent? Pourquoi négliger de la bien accomplir, alors même que nous n'avons qu'un seul auditeur? En admettant que nous n'ayons aucun intérêt matériel ou moral à le convaincre, à gagner sa sympathie, ne devons-nous pas lui épargner des efforts d'attention, une impression plus ou moins pénible? Et que prouve contre la bonne diction le fait que tels hommes éminents bredouillent? S'ils sont grossiers, que prouve leur génie contre la politesse?

Étudions la diction afin de bien lire. La lecture à haute voix est une excellente façon d'employer les heures familiales. On introduit ainsi chez soi, comme amis de la maison, les poètes, les philosophes, les romanciers, les historiens. A tous ces charmeurs, d'aucuns préfèrent les musiciens. Comprenons cette préférence; mais constatons qu'il faut des années d'études pour acquérir l'habileté sans laquelle toute opération sur le violon, sur le piano, peut être autre chose qu'un régal pour les auditeurs. Tandis que la

diction est relativement facile... du moins ce qu'il en faut pour lire clairement, pour communiquer en partie les sensations de beauté que l'on éprouve.

Et pourquoi, de temps à autre, ne pas agrandir son auditoire? Pourquoi ne pas lire au peuple, si privé de nourriture intellectuelle et morale, les chefs-d'œuvre qu'il peut comprendre? C'est ce qui se fait à Paris, dans plusieurs arrondissements; c'est ce qui commence en province. Il y a beaucoup à espérer de cette œuvre, à laquelle se consacre ardemment le poète éducateur Maurice Bouchor.

Voici en quoi consistent les lectures populaires.

Il s'agit d'avoir une salle et, à un bout, une estrade. Cette salle, on la trouve dans une école, dans une mairie. Tel maire intelligent et de bonne volonté accorde le théâtre de la ville. On est quelques lecteurs, hommes et femmes. Au besoin, on se passerait de femmes... ce qui serait disgracieux. Il faut, du moins, se passer de décors, de costumes spéciaux et, autant que possible, d'accessoires. Chacun, debout, parfois assis, lit son rôle. On gesticule comme on peut. On joue si l'on sait jouer.

On supprime tout ce qui, étant donnés les moyens dont on dispose et le public auquel on s'adresse, ne saurait être représenté ou manquerait d'intérêt ou de convenance. Une causerie explicative, s'il y a plusieurs actes, accompagne la pièce. L'entrée de la salle est gratuite.

Et voilà en partie réalisé ce fameux Théâtre populaire qui nous est depuis longtemps promis. Voilà comment on interprète de belles pièces de tout genre, de toute époque, françaises ou traduites de langues étrangères, avant ou après lesquelles on lit ou récite des

pages de vers ou de prose, qu'il couvient d'entremêler de bonne musique ^

L'expérience est très concluante, en ce sens entre autres qu'elle prouve le peu d'utilité de ces mises en scène luxueuses et méticuleuses dont les frais accablent les directeurs, les empêchent d'ofTrir des places convenables à des prix modiques et de tirer de l'ombre des œuvres qui méritent la lumière.

Et je vous assure que ces lectures sont une source de joies autant pour les lecteurs que pour les auditeurs. Rien de plus doux que de voir s'éveiller des intelligences, rien, sinon de voir briller des larmes de compassion.

Toutefois, le double fait d'être embarrassé d'un livre et de n'en pas savoir le texte par cœur donne à la diction une certaine froideur. Il serait préférable de réciter, de jouer complètement. C'est ce qui se fait de plus en plus dans les salons, et ce genre de distraction contribue à l'utilité d'un traité comme celui-ci. Mais cette distraction, — qui, selon le choix des œuvres, peut être très instructive, très saine, — pourquoi le peuple ne se la donnerait-il pas?

Tous les dix ans, devant une multitude, d'humbles travailleurs jouent la Passion. Il y a, paraît-il, dans leur jeu quelque chose de la ferveur qui, au xvii" siècle, lors d'une peste, animait leurs aïeux. Cela se passe à Ober-Ammergau, en Bavière.

En France, à Bussang, un poète a fondé le Théâtre du Peuple. A la fin de chaque été, en une prairie où des galeries forment une salle abritée d'un vélum, sur la scène étalée au premier gradin d'une montagne,

1. M. Maurice Bouchor constitue un répertoire de pièces abrégées et commentées, dont plusieurs ont paru. Hachette, édit.

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des gens du pays, parmi lesquels des employés, des ouvriers, représentent des comédies, des drames au style large et clair, aux mœurs vosgiennes.

Cet exemple donné par M. Maurice Poltecher, il faudrait le suivre. Toutes les provinces devraient avoir un théâtre, au moins un, où palpiterait l'ùme du terroir. Les sujets abondent, modernes, historiques, légendaires. Quant aux interprètes, les auteurs régionaux n'auraient qu'à choisir dans les populations ambiantes : ils en trouveraient qui donneraient aux rôles une originalité, une vérité que ne pourraient leur donner des acteurs professionnels étrangers à la contrée.

Des acteurs peuvent donc s'improviser? Non pas! Un débutant peut révéler de surprenantes qualités, des dons naturels qu'il doit se garder de défraîchir; mais quiconque veut jouer la comédie doit s'adonner à des études spéciales.

D'ailleurs, on reconnaît de plus en plus l'importance de la diction. Cet art s'introduit dans les maisons d'éducation. Espérons qu'il y sera, un jour, placé au même niveau que ceux du dessin et de la musique.

Nous convenons volontiers des différences d'utilité de l'approfondir selon le but qui eng-age à l'étudier. Chacun prendra de nos conseils ce dont il aura le plus besoin. Nous nous efforcerons, nous, de satisfaire tous les désirs. Dans cette œuvre qui peut intéresser l'industriel ayant à parler en des comices, nous envisagerons tout ou presque tout ce que l'acteur doit savoir de la diction.

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