L'ARTICULATION
Bien articuler, c'est former nettement les syllabes. Dans la conversation, on parle plus ou moins comme beaucoup de Londoniens, en desserrant peu les lèvres. Toute une partie d'un auditoire ne comprendrait rien à une telle diction. La plupart du temps, quand on crie à un acteur: « Plus haut! » ce n'est pas qu'il parle trop bas : c'est qu'il articule insuffisamment. Saint-Germain, un comcklien que vous avez peut-être applaudi, n'avait qu'une pauvre voix sourde; mais il articulait de telle façon qu'on ne perdait rien de ses paroles.
Il est bien entendu que presque tout le monde sait articuler voyelles et consonnes : exercez-vous pourtant à les articuler, en exagérant l'articulation.
Pour les voyelles, etfectuez ce que dit à leur sujet le Maître de philosophie, dans le Bourgeois gentilhomme^. Plus précis que le professeur de M. Jourdain, donnez leurs trois sons à chacune des voyelles a, e, eu, 0, et leurs deux sons à l'i, à l'ou et à l'u.
Afin de mieux distinguer les consonnes, donnezleur à toutes le même son-voyelle.
Voici un classement bien simple.
1*^ Des lèvres : ba et pa; oua, ua. Des lèvres et des dents : va et fa. Des lèvres et avec résonance du nez : ma.
2° Avec le sommet de la langue et les dents : da et ta; za et sa. Avec le sommet de la langue, les dents et le nez: na; avec le sommet de la langue et le palais : la et ra; ja et cha; avec le dos de la langue et le palais: ya; avec le dos de la langue, le palais, les dents et le nez : gna ou na; avec le dos de la langue et le palais, en arrière : ga et ka.
Articulez aussi les consonnes diphtongues, comme bla, pla, xa (c'est-à-dire gza ou ksa).
Beaucoup de gens (la plupart des Parisiens) articulent Vr en faisant vibrer la luette dans la langue creusée en gouttière. C'est ce qui constitue le grasseyement. Cela n'a aucune raison d'être, sinon une habitude prise à Paris depuis le xvii^ siècle.
D'abord, une articulation aussi gutturale n'a rien de bien agréable à l'oreille française, à laquelle ne plaît guère, par exemple, le j espagnol, ^oia, qui se prononce à peu près hrota.
Et puis, 1'?' articulée par la luette gêne l'émission de la voix. Dès que l'on commence l'étude du chant, ne faut-il pas y renoncer?
Enfin, de deux choses l'une : ou, pour donner à certains mots la force qu'ils doivent avoir, on grasseyé avec énergie, et l'on se fatigue; ou Ton escamote plus ou moins 1'?', comme on le fait souvent dans la conversation, ce qui, pour le moins, amolht la die-
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tion, si tant est qu'elle reste toujours compréhensible pour tout le public.
Comment faut-il donc articuler l'r? « En portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais; de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement. » Encore une fois, le maître de M. Jourdain a raison. Il n'avait eu d'ailleurs qu'à retenir cette description, qui se trouve mot à mot dans un Discours sur les lettres de l'académicien Cordemoy.
Prolongée, cette vibration ressemble au roulement du tambour. Imitez le tambour. Du bout delà langue contre les alvéoles supérieures, faites rrrrr. Vous arriverez bientôt à rouler l'r durant toute une expiration.
Vous aurez alors moins de difficulté à prononcer toutes les voyelles précédées de l'r : 7'a, re, etc., puis des mots avec r articulée, depuis ceux où elle est initiale : rame, par exemple, jusqu'à ceux où elle est finale : alcazar. Prucurez-vous, forgez-vous des phrases baroques où l'r surabonde.
Enfin, articulez l'r de la langue toutes les fois que vous la rencontrerez dans vos lectures, dans vos récitations. Peu à peu, renoncez, dans la conversation, à l'articulation gutturale.
Notez toutefois que rien n'est plus déplorable qu'une mauvaise articulation de l'?- linguale. Avant de posséder la bonne, grasseyez hardiment s'il vous faut parler en public. Entre autres choses, vous aurez cela de commun avec maints orateurs de talent.