‹ L'art de dire, dans la lecture et la r©citation, dans la causerie et le descoursChapitre 84 sur 175 · LE STYLE SIMPLE · texte numérisé non relu

LE STYLE SIMPLE

L'art Ihcalral ne se divise plus en deux branches, et quiconque a Fintention de monter sur les planches doit apprendre à exprimer toutes les sensations et tous les sentiments. Mais nous nous adressons à toute personne désirant lire, réciter, parler en public, et nous affirmons que l'étude de la comédie, de la littérature familière, doit être d'abord préférée à celle de la tragédie, de tous les styles qui s'écartent plus ou moins du langage ordinaire. Le style noble entraîne à la déclamation, et c'est la déclamation, au mauvais sens du mol, qu'il faut éviter. Talma n'aimait pas ce terme; Baron, le grand acteur du xvn- siècle, en avait horreur.

Prenez, dans le Malade imaginaire, la scène entre le bonhomme Argan et la rusée petite Louison. Ici, impossible de déclamer. A la bonne heure! Mais il ne suffit pas d'éviter l'emphase : je vous demande de trouver... de faire votre possible pour trouver des inflexions justes, celles mêmes que vous emploieriez si vous étiez Argan ou Louison. Posez-vous de

temps à autre la question : « Est-ce ainsi que je parlerais? ))

LouisoN. — Qu'est-ce que vous voulez, mon papa? ma lielle-maman m'a dit que vous me demandez.

Argan. — Oui, venez là; avancez là. Tournez-vous. Levez les yeux. Regardez-moi. lié?

Allez jusqu'au bout de la scène, la huitième de l'acte II.

Êtes-vous satisfait de vous? Il vaut mieux que vous ne le soyez pas. Si vous débutez dans l'art de dire, il est impossible que, durant ce dialogue, vous ayez toujours parlé comme l'eussent fait l'illustre inquiet et sa petite rouée. Recommencez. Cherchez patiemment la vérité.

Pourquoi n'étudierez-vous pas tel ou tel vaudeville de Labiche? Entendons-nous. Il ne s'agit pas spécialement de produire des effets comiques (tant mieux d'ailleurs si vous en produisez!) : il s'agit de trouver des inflexions naturelles. Or, c'est dans la langue familière et surtout dans le dialogue que vous y parviendrez le plus vite, — dans les deux chefs d'œuvre de Beaumarchais, dans la charmante comédie d'Erckmann-Chatrian, VAmi Fritz, etc.

Passez au récit. Prenez des contes de Voltaire, de Daudet, de Paul Arène, les plus simples, les meilleurs comme bonhomie.

Abordez ensuite la poésie. Mais prenez garde : avec son rythme spécial et sa rime, le vers entraîne à la déclamation.

Commencez par le vers très familier, comique, où la moindre mélopée est évidemment déplorable. Vous avez maintes pièces de Molière (laissez, pour le

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moment, les tirades d'Alceste, que vous seriez tenté de déclamer); vous avez les Plaideurs, telle ou telle comédie de Regnard. Tout ce que dit don César dans liwj Blrts (à part quelques vers mélancoliques, à part les couplets d'honnête indignation) font admirablement votre afîaire. Il faudrait citer tant de pièces! Les joyeux personnages du Noël de Bouchor parlent bien la langue qui vous convient.

Dites cette tirade du berger :

C'est moi, Farigoul, le vieux drôle.

Je suis presque au bout de mon rôle ; Et j'aurai bientôt le chagrin De m'en aller sans un refrain, Car on dit que ma voix est aigre Comme un verjus. Mais le roi nègre !

Ali! c'est lui qui doit en savoir, De fins couplets! Je viens le voir.

Il est, dit-on, fait comme un masque.

11 a surtout un certain casque...

Enfin, suifit. Drôles de rois!

Je me régalerai des trois, Puisque, paraît-il, tous ces mages Sont fiambants comme des images; Mais le thym et l'ail du fricot.

C'est, pour sûr, le roi moricaud....

J'ai lâché tout le monde en roule, Soi-disant pour casser ma croûte Et boire un coup; car nous, les vieux, Quand on est plein, ça roule mieux.

Mais je voulais me rendre compte.

C'est que, voyez-vous, on en conte De si fortes dans le pays.

Que les sourds en sont ébahis.

Eh bien! j'ai vu là, dans la plaine.

Où j'arrivais tout hors d'haleine, Quelques jolis brins d'animaux; Des chameaux comme des chameaux ;

Des ânes tout couverts de raies;

Des bêtes qui n'ont point l'air vraies;

Des espèces de canetons

Plus hauts que moi ; de grands moulons,

Ayant long cou sur longues pattes,

Qui vous taquineraient les dattes

A même l'arbre; et puis, tenez,

Une montagne avec un nez

Qu'elle allonge et qu'elle tortille

Comme une anguille qui frétille....

Ça, c'est assez farce, je crois!

Laissez-moi voir aussi les rois,

Et j'en aurai de ces histoires,

Pour ainsi dire bien notoires,

A débagouler tout l'hiver....

(Le roi nègre est entré en scène, méditatif, la tête basse; il n'aperçoit pas Farigoul. Peu après, les autres rois entrent isolément, absorbés dans leur rêverie. Farigoul, voyant le roi nègre, recule brusquement.)

Bon Dieu de bois! Ça m'a bien l'air D'être le roi nègre....

(Il l'examine avec une profonde attention.)

Mazette !

Il est plus brun qu'une noisette ; Point de blanc que le blanc des yeux.

Ah ! voici les autres messieurs.

Le jaune a des boucles d'oreilles.

Des magnificences pareilles, Ça donne soif. Que d'affûtiaux!

« Mettons nos habits les plus biaux... » Dit la chanson. Fines peluches, Beaux satins, plumes, fanfreluches.

Force pierres sur leurs bonnets.

De l'or partout : je m'y connais.

Ça n'y fait rien ; bien qu'il soit maigre. J'en pince toujours pour le nègre '.

D'ailleurs, n'avez-vous pas le bon La Fontaine?

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