Acte IV, scène vu
Quelle intensité dans le comique et dans le dramatique! Si vous la rendiez dans la diction, que nous resterait-il à vous conseiller? Nous n'attendons pas de vous un tel tour de force. Tout ce que nous vous demandons, c'est de ne pas déclamer ces phra.ses jaillies d'un cœur d'avare, c'est de leur donner une expression quelque peu juste.
Passez à la littérature dramatique actuelle, au drame familièrement écrit, tel que l'Arlésienne, de Daudet. Dans certaines pièces d'Ibsen, dans des contes de Maupassant, dans les romans de Tolstoï et d'autres Russes, des personnages parlent la langue simplement dramatique, une langue incompatible avec la déclamation.
Des vers, maintenant : du théâtre comme Jean- 3/arie, de Theuriet, comme le Flibustier^ de Richepin; des récits comme la chanson du cœur maternel dans la Glu, du même auteur, ou comme cette Simone, de Musset, où le drame se môle si bien au badinage.
i60 L'EXPRESSION
Le roi des morceaux à dire en public, les Pauvres Gens, de V. Hugo, achèvera de vous spécifier le genre de vers dramatiques à étudier tout dabord.
Jeannie, en allant voir si son mari revient de la pêche, s'arrête devant la masure où elle va trouver, à côté d'une morte, deux petits orphelins :
« Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari, l'autre jour la trouva Malade et seule ; il faut voir comment elle va. » Elle frappe à la porte, elle écoute; personne Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. « Malade! et ses enfants! comme c'est mal nourri! Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari. » Puis, elle frappe encore. « Hé! voisine! » elle appelle. Et la maison se tait toujours. « Ah! Dieu! dit-elle. Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps! »
Une fois chez elle, où elle vient de déposer les enfants sur le lit :
Mon pauvre tiomme! ah mon Dieu! que va-t-il dire? il a
Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là?
Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille!
Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille
Lui donner celle-là de plus. — C'est lui? — Non. Rien.
— J'ai mal fait. — S'il me bat, je dirai : Tu fais bien.
— Est-ce lui? — Non. — Tant mieux. — La porte bouge comme Si l'on entrait. — Mais non. — Voilà-t-il pas, pauvre homme, Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant! »
Les inflexions ne s'ofîrent-elles pas à vous?
Malheureusement pour vos études actuelles, le morceau est en maintes parties composé dans un tout autre style, le grand style poétique, le style dangereux, parce que sa noblesse incite à la déclamation
Nous y voici tout naturellement conduits. C'est le style de V. Hugo dans ses drames, dans nombre de ses œuvres. C'est celui de beaucoup d'auteurs modernes, bien qu'il varie selon les diverses personnalités. Pour désigner ce style, nous voudrions une expression qui n'eût aucunement l'air d'une critique. Qu'il nous suffise de déclarer que iiiélé signifie exactement dans notre pensée : composé d'clcmcnls plus ou moins nobles et d'éléments plus ou moins vulgaires.
C'est le style de Shakespeare.
Hamlet, voyant le fantôme de son père, s'écrie :
Anges et ministres de grâce, défendez-nous! Que tu sois un esprit salutaire ou un lutin damné, que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les vapeurs de l'enfer, que tes intentions soient perverses ou charitables, tu apparais sous une forme si mystérieuse que je veux te pai'ler. Je veux t'appeler, Hamlet, souverain, père, royal Danois. Oh! réponds-moi! >'e me laisse pas dans t'angoisse violente de l'ignorance. Dis pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, ont rompu leur linceul ; pourquoi le sépulcre, où nous t'avons vu calmement inhumé, a, pour te rejeter, ouvert ses lourdes mâchoires de marbre. Que peut signifier que toi, cadavre, de nouveau tout revêtu d'acier, tu viennes ainsi revoir les rayons de ta lune, rendre la nuit hideuse, et, par des pensées qui excèdent notre intelligence, nous secouer si horriblement l'àme, à nous, bouffons de la nature?