L'INFLEXION
Je conçois votre embarras, à vous qui débutez dans l'art de dire. Pour lire, réciter comme on parle, la bonne volonté ne vous manque pas ; mais les inflexions naturelles ne se présentent pas toujours à vous, — surtout, n'est-ce pas? dans le style noble. Aussi ferez-vous bien de rester longtemps dans le style simple.
Dans un enseignement oral (où, le plus souvent, je vous prierais de trouver vous-même les inflexions), je vous en soumettrais plus d'une. Mais comment vous aider dans un livre? L'aspect des signes auxquels je recourrais vous épouvanterait, et j'in:agine peu la clarté qui filtrerait de ce fouillis.
Comment vous aider? En vous indiquant d'abord le meilleur moyen de vous aider vous-même. Il consiste, en l'étude d'un morceau, à collaborer sans cesse avec l'auteur, verbalement ou seulement par la pensée, à insérer dans le texte tout ce qui peut vous faciliter les inflexions que réclament les mots écrits, à remplacer un moment ceux-ci par des expressions qui vous soient plus familières, tout en ayant le même sens.
168 l'expression
Il faut donc, avant tout, que vous vous rendiez absolument compte de l'idée et du sentiment exprimés par l'auteur. Comprenez à fond une phrase, éprouvez autant que possible le sentiment qu'elle exprime, vous serez bien près de trouver l'inflexion qui lui convient, si tant est que celle-ci ne s'impose pas tout de suite à vous. Et on ne peut comprendre une phrase sans considérer celles qui l'entourent, tout l'ensemble auquel elle appartient, le personnage qui la dit et celui à qui elle s'adresse, toutes les circonstances qui la produisent.
M. Legouvé a parfaitement montré combien l'étude de la diction aide à la compréhension de la littérature, combien la bonne diction la nécessite.
Prenons une page de style noble, une page classique, et cherchons-y des inflexions. Les pauses influant sur les inflexions, nous marquerons dans le texte celles que n'indique pas la ponctuation de l'auteur. Nous marquerons même la différence des pauses lorsqu'il nous paraîtra utile de le faire. Le signe ' indiquera la hauteur du ton; le signe ' en indiquera la chute.
Le songe d'Atiialie.
Voici ce que je réclame de vous :
Prêtez-moi i l'un et l'autre ; une oreille attentive. ||| Certes, je ne veux point nCahaisser ;
Je ne veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang que j'ai vei'sé. Car
Ce que j'ai fait, \ Abner, | entendez-vous? ^
j'ai cru le devoir faire.
l'inflexion 109
Qu'on n attende pas de moi une stupide kumUitt\
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire.
Que m'importe son jugement, puisque,
Quoi que son insolence ait osé publier,
le ciel, oui,
Le ciel même \ a pris soin de me justifier.
Et en voici les preuves :
Sur d'éclatants succès ma puissance établie | A fait :* jusqu'aux deux mers j respecter Athalie; Par moi : Jérusalem goûte un calme profond; Le Jourdain ]
lui,
ne voit plus l'Arabe vagabond Ni l'altier Philistin, | par d'éternels ravages, i (Comme au temps de vos rois) i désoler ses rivages;' Le Syrien me traite | et de reine et de sœur; Enfin ; de ma maison le perfide oppresseur, 1 (Qui devait .- jusqu'à moi pousser sa barbarie) [
Jéhu, I oui,
le fier Jéhu, | tremble dans Samarie.
De toutes parts pressé par un puissant voisin, i
(Que j'ai su adroitement
soulever contre cet assassin) |
Il me laisse j en ces lieux | souveraine maîtresse. {|| Donc,
Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse. ]
Mais figurez-vous qu'
un trouble importun | vient i (depuis quelquesjours) j
De mes prospérités interrompre le cours.
Un songe...
170 l'expression
{moi dont l'âme est vaillante,
me devrais-je inquiéter d'un songe?) | Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge. Je l'évite partout, mais en vain :
partout il me poursuit. ||| Eh bien, voici.
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit. Tout à coup.
Ma mère Jézabel | là,
devant moi s'est montrée, | Comme au jour de sa mort, i pompeusement parée. La noble femme!
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté. Même | jugez-en par ce simple détail,
elle avait encore cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage • Pour réparer ; des ans l'irréparable outrage. || D'une voix terrible :
« Tremble : (m'a-t-elle dit), | fille « hélas!
digne de moi.
« Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. :< Va,
« Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, « Ma fille. »
Alors,
En achevant ces mots épouvantables, Son ombre | vers mon lit a paru se baisser; Et moi,