PRÉLIMINAIRES
Je commencerai par recommander à l'acteur de se bien mettre dans l'esprit, qu'avant tout, il faut être plein de son sujet. S'il est question dans le récit d'un homme qui s'ennuie, rencontré par un ami — un ennemi plutôt — qui vient s'accrocher à lui, il faut que Tacteur ait V air d'éprouver un de ces ennuis immenses que rien — pas même le succès, — ne pourra consoler. Alors le public
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voyant un monsieur funèbre, plongé dans ce noir sans limites, rira, car le rire naît des contrastes, et une immense douleur, comique, de comédie, cela s'entend, amuse beaucoup, c'est fatal.
Vous trouverez l'occasion de vous livrer à cette tristesse en travaillant la Famille DuboiSj de Charles Gros, où un homme qui s'ennuie mortellement, en flânant dans les rues, entend toute la généalogie des Dubois, racontée par un être vraiment écœurant de banalité. Il y a tant de Dubois dans cette généalogie, ce nom de Dubois revient si périodiquement et avec une persistance si cruelle, qu'on s'imagine à la fin que tout le monde s'appelle Dubois, lui, vous, elle, eux, tous.
Cet homme ennuyé, qu'on accable de rhistoîre tout à fait insupportable d'une
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famille Dubois, dénuée de toute espèce d'intérêt, devient, par la force des choses, d'un comique. irritant, si violent, si tyrannique, que l'auditoire éclate de rire ; mais pour cela il faut avoir l'air de s'appeler Dubois et être absolument convaincu que le monde entier est peuplé de Dubois. Cette conviction est indispensable, elle est la raison du succès.
On comprendra aisément que si l'on vient raconter des choses aussi chimériques et qu'on ne semble pas y croire comme à sa vie, les auditeurs ne s'y laisseront pas prendre et diront : ce Allons ! Il se moque de nous. » Soyez donc convaincus.
Avec cette profonde conviction il faut une sorte d'effarement bien légitime, vu l'émotion qui vous étreint, en récitant upe histoire chimérique ; cet effarement, ajouté à la conviction, donne je ne sais quoi d'agité,
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de fiévreux qui conquiert les spectateurs.
Sitôt qu'ils sont à vous^ vous pouvez débiter votre monologue et aspirer à Teffet.
Vous entrez en scène la physionomie un peu bouleversée, le corps légèrement automatique; une parfaite assurance conviendrait aussi peu que possible au personnage falot du monologue comique.
Ceci est extrêmement sérieux. Ayez l'allure d'un monsieur qui arrive de la lune ; sans exagération, bien entendu ; soyez concentré, obsédé, très inquiet, mais pas halluciné : vous êtes un sujet théâtral, non un sujet médical. Vous appartenez à la scène, non au docteur Charcot. Vous venez vous poser sur le devant de la scène, si vous êtes sur un théâtre, le plus près possible de la rampe^ car vous n entrerez jamais assez dans la salle pour faire avaler au public la dose
de fantaisie que vous voulez lui servir, — si c'est dans un salon, devant la cheminée ou le piano — et efforcez- vous par la physionomie (faites appel à la conviction) de faire oublier l'endroit où vous êtes, pour que, dès les premiers mots du monologue, vos auditeurs se trouvent transportés par la pensée où vous voulez les conduire :
dans le monde fantaisiste du monologue*
Un petit temps est assez bon à prendre avant de commencer; vous placez votre physionomie : si elle est cocasse, elle fera rire, ce sera toujours cela de gagné. Alors, lancez le titre du récit d'un ton indéterminé, comme si cela vous coûtait de faire une aussi importante confidence. Si le titre est drôle, et si vous le lancez d'une voix brève, émue, il fera rire. Ces deux premiers eflfets sont parfaits pour l'audition qui va suivre, ce sont
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comme deux tapis sur lesquels on va pouvoir étaler le monologue. Peu de gestes, on fait peu de gestes lorsqu'on est aplati par une idée.
Quand vous avez montré au public le personnage que vous représentez, il faut le faire parler — ce personnage — selon son tempérament, ses habitudes, ses idées, sa formule théâtrale.
Pour se faire écouter, il faut bien articuler 2 Que chaque consonne sorte distincte, claire, pure des lèvres ainsi que chaque voyelle. Articulez avec soin, ce n'est qu'avec Tarticulation que vous entrerez dans une salle, que vous captiverez vos auditeurs ; si ceux qui vous écoutent sont obligés de faire un effort pour comprendre ce que vous dites, au bout de deux minutes, ils se sépareront de vous. Il ne faut demander aucun
effort au public, il faut qu'il comprenne sur-le-champ. Pour cela, articulez soigneusement, qu'on ne perde rien de vos paroles.
L'articulation c'est l'âme de la diction.