LE HARENG SAUR
(monologue de CHARLES CROs)
Il était un grand mur blanc, nu, nu, nu.
Criez : Le Hareng saur, d^une voix forte.
Ne bougez pas le corps, soyez d'une immobilité absolue. En disant ce titre, il faut que le public ait le sentiment d'une ligne noire
se détachant sur un fond blanc.
Ceci est un effet que j'appellerai pictural, mais nécessaire à Tharmonie du tableau que vous allez faire* Attaquez d'une voix solide : Le Hareng saur. Dites, // était un grand mur blanc, nUj nu^ qu'on sente le mur droit.
rigide, et comme il serait ennuyeux aussi monotone que cela, rompez la monotonie :
allongez le son au troisième nu^ cela agrandit le mur, et en donne presque la dimension à ceux qui vous écoutent.
Contre le mur une échelle, haute, haute, haute.
même intention et même intonation que pour
la première ligne, et pour donner l'idée d'une échelle bien haute, envoyez en voix de fausset, (note absolument imprévue), le dernier mot :
haute^ ceci fera rire et vous serez en règle avec la fantaisie.
Et par terre un hareng saur sec, sec, sec.
Indiquez du doigt la terre, et diie^ hareng saur seCj avec une physionomie pauvre qui appelle l'intérêt sur ce malheureux hareng, la voix sera naturellement très sèche pour dire les trois adjectifs sec^ sec, sec.
l'art de dire le monologue ici
Il vient, tenant dans ses mains sales, sales, sales.
Soutenez la voix et qu'on sente le rythme dans les autres strophes comme dans la première. // c'est le personnage^ on ne sait pas qui c'est //. Qu'on le voie, montrez-le cet // qui vous émeut, vous acteur; et peignez le dégoût qu'inspire un homme qui ne se lave jamais les mains en disant sales ^ sales j sales.
Un marteau lourd, un grand clou pointu, pointu, pointu,
Baissez une épaule comme si vous portiez un marteau trop lourd pour vous, et montrez le clou, en dirigeant rindex vers les spectateurs et appuyez bien sur pointu^ pointu^ pointUj pour que le clou entre bien dans l'attention générale, •<r7>v
Un peloton de ficelle gros, gros, gros.
Écartez les mains, éloignez-les des hanches par degré, à chaque gros^ g^os^ gros. Il est chargé, un marteau lourd, un grand clou pointu^ et un énorme peloton^ ce n'est pas peu de chose, il faut montrer cette charge sous laquelle ploie le pauvre //.
Il monte à l'échelle haute, haute, haute.
Même jeu pour les haute^ que précédemment, la note aiguë à la fin, cette insistance peut faire rire.
Et plante le clou pointu, toc, toc, toc.
Gestes d'un homme qui enfonce un clou avec un marteau, faire résonner les toc avec force, sans changer le son.
Tout en haut du grand mur blanc nu, nu, nu.
Gardez le ton de voix très solide, allongez de nouveau le dernier ww, et faites un geste
l'art de dire le monologue io3
plat de la main pour montrer l'égalité du mur.
Il laisse aller le marteâu qui tombe> qui tombe, qui tombe.
Baissez le diapason par degré pour donner l'idée d'un marteau qui tombe. Vous regardez le public au premier qui tombe ^ aussi au second, vous envoyez un regard par terre avant le troisième, et un autre regard au public en disant le troisième qui tombe et attendez l'effet qui doit se produire.
Attache au clou la ficelle longue, longue, longue.
Allongez par degré le son sur longue^ et que le dernier longue^ soit d'une longueur immense..,, un couac au milieu de Tintona-
tion finale donnera un ragoût très comique au mot.
Et au bout le hareng saur, sec, sec, sec*
Appuyez d'un air de plus en plus piteux sur le troisième sec.
Il redescend de l'échelle haute, haute, haute.
Même jeu que précédemment quand il monte, seulement l'inflexion des mots haute va decrescendo^ le premier, en voix de fausset, le second en médium, et le troisième en grave. Musical.
Et remporte avec le marteau lourd, lourd, lourd.
Pliez sous le faix en vous en allant. Vous êtes brisé, vous n'en pouvez plus, ce marteau est très lourd, ne l'oubliez pas.
Puis il s*en va ailleurs loin, loin, loin.
Graduez les /om, au troisième vous pourrez mettre votre main comme un auvent sur vos yeux pour voir // à une distance considéra-
ble, et après Tavoir aperçu là-bas, là-bas vous direz le dernier loin.
Et depuis le hareng saur, sec, sec, sec.
De plus en plus pitoyable.
Au bout de cette ficelle longue, longue, longue.
Allongez d'un air très mélancolique la voix sur les longue^ toujours avec couac; ne craignez pas, c'est une scie.
Très lentement se balance toujours, toujours, toujours.
Bien triste. Et geste d'escarpolette à /owjours^ toujours^ toujours. Terminez bien en baissant la voix le troisième toujours^ car le récit est fini. La dernière strophe n'est pour l'auditoire qu'un consolant postscriptum.
J'ai composé cette histoire simple, simple, simple.
Appuyez sur simple^ pour faire dire au public : a oh ! oui ! simple ! »
Pour mettre en fureur les gens graves, graves, graves.
Très compassé ; qu'on sente les hautes cravates blanches officielles qui n'aiment pas ce genre de plaisanterie.
Ouvrez démesurément la bouche au troisième grave, comme un M. Prudhomme très offensé.
Et amuser les enfants, petits^ petits, petits.
Très gentiment avec un sourire, baissez graduellement la main à chaque petits pour indiquer la hauteur et l'âge des enfants.
Saluez et sortez vite.
Voici la façon de dire le Hareng saur dans
LART DE DJRE LE MONOLOGUE lOj
son entier. Comme on le voit je n'ai rien laissé échapper de cette œuvre qui est d'une grande puissance comique quand le public n'est pas en bois. Pour les vrais amateurs du rire, j'ajouterai que le Hareng saur, traduit en italien, a été récité sur le théâtre de la Scala de Milan et interdit par la censure, Ony^vaitvu quelques allusions politiques.
Je ne conseillerai jamais de dire le Hareng saur comme pièce de début dans des familles bourgeoises, il est important que le récitant s'exerce à sonder l'état intellectuel des salons dans lesquels il monologue pour savoir quel est le degré de compréhension fantaisiste des invités; si des récits procédant de la charge d'atelier seront du goût de personnes qui viennent de copieusement dîner en causant de faits divers, si elles ne seront pas trop surprises, au sortir de la ta-^
ble, par des récitations aussi abracadabrantes. Il est essentiel défaire son atmosphère^ de ménager une transition trop brusque entre la réalité et la fantaisie, de commencer par des œuvres qui s'écoutent tout à fait sans effort. Le Bilboquet^ qui est un vrai chef-d'œuvre de Charles Gros, serait tout à fait malvenu
au commencement d'un programme ; il faut savoir doser son répertoire et aller crescendo.
La fantaisie farouche de Morand ou de Sivry effarerait les invités au début d'une soirée ; Paul Bilhaud et Georges Moynet, monologuistes francs et humains, seront préférables pour commencer une représentation de salon. Après, lâchez sur le public les outranciers à tous crins, ceux qui nous font faire de si beaux voyages loin de la réalité !
Il faut, je le répète, savoir trouver ce qu'il faut dirt. — Devant la magistrature^ devant
les médecins, devant des artistes, en plein faubourg Saint-Germain ou à vingt lieues de Paris, il faut des choses différentes ; pour cela il faut s'orner la mémoire d'une grande quantité de monologues, en avoir un beau choix à sa disposition pour répondre aux besoins des différents publics. Ce genre de récitation est si spécial ! Tel monologue qui aura ravi telle maison manquera son effet dans une autre maison. Observez donc bien votre auditoire et tâchez de pénétrer^ sinon dans son âme, au moins dans sa* rate. Tâchez de deviner ce qui le fera le plus facilement et le plus agréablement rire. Je ne puis m'étendre davantage sur cette subtile question, je laisse aux amateurs de monologues le soin de se familiariser avec cet art si difficile des nuances à observer pour plaire et charmer
les publics gourmets d'œuvres comiques.