L'OBSESSION
(monologue de CHARLES CROS)
Il faut commencer avec une physionomie lamentable, rappelant celle des personnes incommodées par le mal de mer sur un paquebot.
Ah ! Que je suis malade t
Qu^on sente bien un écœurement suprême*
L'autre soir, avant-hier, je suis allé aux Délassements.
Mettez une grande fatigue dans le mot
Délassements.
■ Une pièce ravissante, un petit air charmant, comment donc ? Attendez, tra, la, la...
L'air du Saltarello^ d'Hervé. Chantez-le fort et longtemps.
Je le chantais gaiement, moi, en revenant, en faisant sonner mes talons de bottes sur le trottoir. Tra, la, la, la
Mettez les deux pouces dans l'échancrure de votre gilet — physionomie bien épanouie, attitude de l'homme qui enfonce presque son talon dans le trottoir, chantez fort et gaiement.
Je demeure loin. Je sonne, ding I ding! ding ! ding !
Sur Tair de tra, la, la, geste du monsieur qui sonne vigoureusement, en chantant d'une façon haute ding! ding! pour donner l'impression d'une sonnette qu'on carillonne pour réveiller un portier abruti et endormi.
l'art de dire le monologue ii3
Mon concierge est une heure à m'ouvrir, je mourais de froid, tra, la, la.
Relevez le col de votre habit et grelotez, trUj la^ la^ au fond du col de votre habit, vous n'avez pas chaud.
Enfin 1 il ouvre! Je monte mon escalier quatre à quatre, tra, la, la.
Gaiement. C'est amusant de chanter dans un escalier.
J'entre dans ma chambre, je me déshabille, tra, la, la
En simulant l'homme qui retire son paletot, son gilet, son pantalon, tout, continuez le tra, la, la à mi-voix jusqu'à ce que le public rie.
Je me couche et je ne tarde pas à m'endormir délicieusement, tra, la, la.
Fermez les yeux, ayez un sourire inouï de
béatitude ; fredonnez tra, la, la, en le ponctuant par des ronflements sonores. Vous dormez délicieusement en chantant.
Le lendemain matin, un rayon de soleil m'arrive dans le nez. Je me réveille, tra, la, la.
Très haut le tra, la, la. C'est l'air tyrannique et vainqueur qui reprend possession de sa victime et repart le matin avec une énergie nouvelle. Tra, la, /a /(aigu).
Je me jette hors de mon lit, tra, la, la. Je me trempe la tête dans l'eau froide, tra, la, la.
Barbottant les tra, la, la, qu'on entende le clapotis d'un monsieur qui fait un plongeon dans sa cuvette et qui gargouille de la bouche, des yeux et du nez.
Je frotte avec une serviette I tra, la, la I ■
De la main droite, ayez Tair de vous frotter
l'art de dire le monologue II 5
avec une serviette pelucheuse, très fortement, l'obsession commence à vous porter sur les nerfs et vous vous vengez sur votre figure.
On frappe : Je vais ouvrir, tra, la, la, la.
Esclave de la chanson.
C'est mon concierge. Ahl vous m'avez joliment fait attendre, vous, hier, tra, la, la.
Hier et tra, la^ la, presque ensemble furieusement.
Une lettre ; voyons ça, tra, la, la.
Mimique très expressive, il lit des yeux, puis relance un tra, la, la, il continue des yeux sa lecture et l'interrompt par un tra, la, la, enfin il pousse un Ah ! déchirant et comique.
Ahl ma pauvre tante II
Il reste les yeux rivés à la lettre quelques
ii6 l'art de dire le monologue
secondes, médusé par la douleur, puis il éclate en un tra, la, la formidable qui dit bien Tétat désespéré de son âme !
Pas une minute à perdre. J'endosse mon pardessus. J'oublie mon parapluie. J'étais désolé, tra, la, la.
Très haut le tra, la^ la.
Je dégringole mon escalier quatre à quatre. Premier fiacre, je saute dedans : « A la gare de T Ouest I » Oh ! ma pauvre tante. Quel horrible malheur ! Cest affreux I Tra, la, la.
Affreux ! et tra, la, la^ bien liés. Qu'on ait la sensation d'un air absolument rivé au malheureux homme qui ne peut plus s'en dépêtrer; plus il le chante maintenant, plus il en est plein, hélas !
Une demi-heure après, j'arrive à Versailles pour recevoir le dernier soupir de ma tante, tra, la, la I
La figure littéralement convulsée par la
douleur, grimace de bonhomme en caoutchouc, essuyez des larmes en chantant tra^ la^ la lugubrement.
Obligé de courir moi-même pour les funérailles, de ci, de là, et toujours Tairl tra, la, la.
Formidablement !
Et môme en la suivant à sa dernière demeure, tra, la, la.
Avec la tête penchée d'un héritier qui suit un convoi funèbre, la main dans le gilet, la figure tout à fait contrite^ la lèvre pendante, chantez trajaja cohime s'il y avait un crêpe dessus, mezza-voce , très doux , mais implacable, un tra^ la, la bien deuil.
Un monsieur me dit : « Vous paraissez bien désolé. >» Ah ! monsieur, ne m'en parlez pas ! pas ! pas I
Pas ! pas ! pas ! sur Tair de tra^ la, la, très fort.
Il8 L^ART DE DIRE LE MONOLOGUE
C'est une grande perte pour vous I — « Je suis inconsolable! » Tra, la, la.
De plus fort en plus fort.
Oh ! cet air ! Eh bien I puisqu'il me poursuit qu'il me serve au moins à exprimer ma douleur.
Chantant de toute son âme :
Je viens de perdre ma pauvre tante, Je Tai mise au fond d'un cercueil.
Elle me laisse une petite rente Qui me permettra de porter son deuil.
Je lui ai fait faire une boîte en chêne Pour qu'elle s'y puisse remuer à son aise Pour qu'elle n'éprouve aucune gène.
Où y a d'ia gêne, n'y a pas de plaisir I
Que le public ]croie que c'est fini ; que le malheureux obsédé a rendu le venin qui empoisonne son existence.
Je reviens à Paris, et toujours l'air I tra, la, la /
Il le rechante avec frénésie, le mal empire.
A la gare je renverse tout le monde 1 tra^ la, la.
Qu'on sente qu'il fuit^ poursuivi par la chanson-spectre, et qu'il renverse les bonnes d'enfants, les vieillards, et les chiens qui se trouvent dans la gare Montparnasse.
J'enfile une rue, tra, la, la. Une autre, tra, la, la.
Chantant avec une épouvantable obstination; l'air est désormais incrusté dans son cerveau et la langue marche malgré lui, remuée par une force supérieure.
Quoi? Alors, je vais le chanter toute ma vie? tra, la, la.
En faisant une grimace affreuse, d'une amertume sans pareille.
Non, j'aime mieux mourir I J'arrive à la Seine, je saute dedans, je me noie ; glou ! glou I glou
Qu'on le sente bien au fond du fleuve, nageant et chantant Tair de Saltarello
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sous quinze pieds d'eau, les glou^ glou! bien tristes : ce ne sont pas ceux de la bouteille !
Je reviens à moi au poste des Noyés et Asphyxiés, tra, la^ la, la.
Très fort, l'air semble s'être débarbouillé dans l'eau ; il faut le chanter d'une voix très claire.
Je regarde mes habits, tra, la, la.
Bien désolé.
J'ai rendu Teau, tra, la, la.
Ouvrant la bouche et envoyant un hoquet comme un homme qui a vomi la quantité de plusieurs seaux d'eau.
Mais j*ai gardé Tair !!! et je le garderai toujours! tra, la, la.
Filez en chantant d'une façon désespérée, il faut que le public sente que vous en avez pour toute la vie, de cet air-là .