POLICHINELLE
Voilà, voilà Polichinelle, le grand, le vrai, l’unique Polichinelle ! Il ne paraît pas encore, et vous le voyez déjà ! Vous le reconnaissez à son rire fantastique, inextinguible comme celui des dieux. Il ne paraît pas encore ; mais il susurre, il sifile, il bourdonne, il babille, il crie, il parle de cette voix qui n’est pas une voix d'homme, de cet accent qui n’est pas pris dans les organes de l’homme, et qui annonce quelque chose de
supérieur à l’homme, Polichinelle, par exemple. Il
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s’élance en riant : il tombe, il se relève, il se promène, il gambade, il saute, il se débat, il gesticule et retombe démantibulé contre un châssis qui résonne de sa chute. Ce n’est rien ; c’est tout, c'est Polichinelle ! Les sourds l’entendent et rient ; les aveugles rient et le voient ; et toutes les pensées de la multitude enivrée se confondent en un cri : C’est lui ! c’est lui ! c’est Polichinelle !
Alors.... Oh! c’est un spectacle enchanteur que celui-ci !.... Alors les petits enfants, qui se tenaient immobiles d'un curieux effroi entre les bras de leurs bonnes, la vue fixée avec inquiétude sur le théâtre vide, s’émeuvent et s’agitent tout À COUP, agrandissent encore leurs beaux yeux ronds pour mieux voir, s’approchent, se disputent la première place. —Ils s’en disputeront bien d’autres, quand ils seront grands !—Le flot de l’avant-seène roule à sx surface de petits bonnets, de petits chapeaux, de petits schakos, des toques, des casquettes, des bourrelets, ide jolis bras blancs qui se contrarient, de jolies mains blanches qui se repoussent, et tout cela, vous savez pourquoi? pour saisir, pour avoir Polichinelle vivant !
‘‘ L'âge adulte est l’âge des dieux, ”’ dit Hésiode. L'âge adulte est l’âge aussi de Polichinelle. Nous vieillissons incessamment, tous tant que nous sommes, autour de Polichinelle qui ne vieillit pas. Les dynasties passent, les royaumes tombent ; les pairies, plus vivaces que les royaumes, s’en vont ; les journaux qui ont détruit tout cela, s’en iront faute d'abonnés. Que dis-je ! les nations s’effacent de la terre ; et Polichinelle ne ferme point boutique ! Polichinelle fustige toujours le même enfant ; Polichinelle bat toujours la même femme ; Polichinelle assommera demain soir le commissaire qu’il assommait ce matin, ce qui ne justifie en aucune
manière le soupçon de cruauté que des historiens, ignorants où prévenus, font peser mal à propos sur Polichinelle, Ses innocentes rigueurs ne #2 déploient que sur des acteurs de bois, car tous les acteurs du théâtre de Polichinelle sont de bois. Il n’y à que Polichinelle qui soit vivant.
Polichinelle est invulnérable ; et l'invulnérabilité des héros de l’Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère, quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle dont on n'a jamais vu les talons ? Ce qu'il y x de certain, et ee que tout le monde peut vérifier à l'instant même: sur la place publique, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits, c’est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, assassiné par les bravi, pendu par le bourreau et emporté par le diable, reparaît infailliblement un quart d'heure après, dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi galant que jamais. Polichinelle est mort, vive Polichinelle !
CH. NopiEr.
LE PELICAN
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent sur le rivage,
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux ;
Déjà croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie,
En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
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De son aile pendante abritant sa couvée, Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte : En vain il a des mers fouillé la profondeur ; L'océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, Partageunt à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur, Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu
Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ; Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées, De tristesse et d’oubli, d'amour et de malheur, Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
A. br MUug&ET.