‹ L'art de dire [microforme]Chapitre 28 sur 144 · LE POÈTE ET LES PAPILLONS · texte numérisé non relu

LE POÈTE ET LES PAPILLONS

—Papillons, à papillons, restez au ras des sillons. Tout au plus courez la brande. C’est assez pour vos ébats. Qu’allez-vous faire là-bas, tout petits sur la mer grande ?

—Laisse-nous, décourageux ! Il faut bien voir d’autres jeux que ceux dont on à coutume. Quand on est lassé du miel, ne sais-tu pas que le fiel est doux par son amertume ?

—Mais des fleurs pour vos repas, là-bas, vous n’en aurez pas. On n’en trouve que sur terre. Pauvres petits malheureux, vous mourrez, le ventre creux, sur l’eau nue et solitaire.

—0 l’ennuyeux raisonneur, qui met sur notre bonheur l’éteignoir d'avis moroses ! Ne vois-tu pas que ces prés liquides sont diaprés de lis, d’œillets et de roses ?

—Papillons, vous êtes fous. Ces fleurs-là, m’entendezvous, ce sont les vagues amères, où les rayons miroitants font éclore le printemps dans un jardin de chimères.

—Qu’'importe, si nous croyons aux fleurs de qui ces rayons dorent la belle imposture ! Düût-on ne point les saisir, n'est-ce pas encor plaisir, que d’en risquer l'aventure ?

—Allez, vous avez raison. Comme vous, à l’horizon mes vœux portent leur offrande. Poètes et papillons, partons en gais tourbillons, tout petits sur la mer grande ! JEAN RICHEPIN.

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