CHAPITRE II La construction
Le discours n’est pas une suite ininterrompue de mots et de phrases. Prononcées tout d’un trait et d’un mouvement égal, les phrases les plus belles et les plus claires paraîtraient obscures et monotones. Le sens exige qu’il v ait des repos de temps en temps, et que les sons se succèdent
tantôt avec rapidité, tantôt avec lenteur.
Déterminer les silences et le mouvement mesuré des sons, tel st le rôle de la construction.
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ARTICLE PREMIER
Les silences
Les silences sont les signes de ponctuation du langage parlé.
La ponctuation, obligatoire aujourd’hui, n’était guère en usage autrefois ; les anciens la connais-
saient, mais en faisaient si peu de cas que certains vieux manuscrits sont dépourvus de tout signe de ponctuation. Cependant, les orateurs ont de
tout temps coupé leurs discours par des silences judicieusement distribués ; et c’est précisément pour marquer dans l'écriture les repos plus ou moins prolongés de la voix, qu'on a inventé les signes de ponctuation. Dès lors, n’appartient-il pas à la diction de faire revivre, dans la récitation, ces silences, que l'écriture lui a empruntés en les traduisant par des points et des virgules ?
L'art de ponctuer est resté longtemps indécis ; mais après l'invention de l'imprimerie, il fut introduit dans la grammaire, et ses règles furent rédigées d’après celles du langage parlé. Ces règles, cependant, n’ont rien d’absolu ; car la ponctuation,
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ainsi que la construction, tient au géme de la langue et au style de l'écrivain. Chaque siècle, chaque genre, chaque auteur a son style, sa ponctuation, et partant sa construction spéciale ; les silences ne se font pas d’après les mêmes procédés dans les œuvres du dix-septième siècle et: dans celles du nôtre, dans Fénelon et dans Victor Hugo, dans le récit et dans la dissertation, dans la tragédie et dans la comédie, dans la prose et dans les vers.
Le rôle principal du silence, en déclamation, est de rendre le discours clair et intelligible, “ de fixer les bornes du sens, et de remédier aux obscurités qui pourraient venir äu style. ?” (1). Legouvé raconte plisamment l’histoire d’un homme qui, faute de faire sentir une virgule, faillit perdre la vie. Sans doute, on court rarement pareil danger, en négligeant de faire des pauses aux endroits qu’il faut ; mais on risque toujours de dénaturer le sens des phrases.
Le silence sert encore à la respiration. Quand on rencontre un silence, il faut profiter de cette occasion de respirer ; peut-être la voix devra-t-elle fournir une longue course, avant qu’on puisse faire une nouvelle provision d'air.
Remarquons que nous n’étudions, en ce moment, que la diction ; dans lesilence, la parole
(1) L’Abbé Girard,
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seule est suspendue, le geste agit encore. Toutes les idées gisent inexprimées dans le silence. Eh bien, à chaque repos qui a une ellipse pour raison d’être, il doit se dégager une idée à travers le geste ; de là, l'expression du silence elliptique, conforme à l’intention de l’auteur, et suggérée par l'interprétation du texte. Et même alors que le silence n’est pas elhptique, il est encore utile à la mimique, en ce qu'il permet au geste de se concevoir, de s’exécuter en partie avant la parole, et de subsister après elle, suivant les règles que nous aurons l’occasion d’énoncer en traitant de la priorité et de la durée du geste.
C’est par là surtout que se justifie ce mot «le Lacordaire : ‘“ Le silence est, après la parole, la première puissance du monde.
Tous les silences ne sont’ pas d’égale durée. Comme il y a, dans l'écriture, des points, des points-virgules, des virgules, il y a, dans la lecture, des pauses, des demi-pauses, des silences, et pour les repos moins prolongés, des demi-silences, et des quarts de silence. Le silence dure d’autant plus longtemps que l’idée énoncée précédemment est plus complète par elle-même, et que sa liaison avec la suivante est moins intime. C’est affaire d’interprétation, de mesure et de discernement,
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Donnons maintenant les principales règles à observer dans la distribution des silences.
Ces règles s'appliquent également à la prose et à la poésie. Mais, en disant des vers, il faut tenir compte de l’harmonie qui leur est propre, et. tout en groupant les mots d’après le sens, s'appliquer à marquer autant que possible le rythme, à faire sentir le nombre des syllabes, et à dégager la rime. Si lies vers sont bien faits, le diseur pourra les construire correctement sans briser le rythme : mais si les vers sont mauvais, il devra alors sacrifier le rythme à la construction, et en cela il ne fera que suivre le poète, à qui l'auditeur adressera ses reproches, si l'oreille n’est pas satisfaite.
D'ailleurs, les règles du silence ne sont pas absolues ; un lecteur habile jugera bon parfois de les ignorer, parfois de faire d’autres pauses que celles que nous allons indiquer. En général, cependant, on devra se borner à la stricte observation des règles suivantes, et ne s’en étarter qu'avec une extrême prudence.
Deux principes généraux s'appliquent à la distribution des silences en déclamation.
1° Lorsqu'une idée, compréhensible et distincte, est exprimée, elle doit, dans l’esprit de l'auditeur, se graver et se lier à celles qui l’ont précédée ; un silence est alors nécessaire.
à 2° Quand la parole ne rend pas toute l’idée, À un silence doit donner à l’auditeur le temps de et | compléter le sens.
air La place du silence est donc déterminée par ut l’ellipse et par le repos de la pensée.
er De ces deux principes, tirons maintenant de quelques conclusions pratiques.
he. 1.—[1 faut d’abord observer tous les signes de les ponctuation et les indiquer par des pauses ; ils Le : marquent précisément ce que nous cherchons : les ! ot ellipses et les repos de la pensée. Ce sont autant | A | d'indications précieuses, qui révèlent la manière 08e de l'écrivain et guident le déclamateur dans
l'interprétation d’un morceau.