‹ L'art de dire [microforme]Chapitre 51 sur 144 · SULLY-PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY-PRUDHOMME

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ARTICLE II

L'analyse du texte

L'étude du mouvement nous a révélé le but que se propose l’auteur, et l’ordre dans lequel il à jugé convenable de grouper ses idées. Il nous reste À connaître chaque idée en particulier et l’arrangement des mots qui l’expriment, ou encore ‘ à suivre pas à pas la pensée de l'écrivain et à nous initier aux secrets de son style. ” (1)

Cette analyse n’est pas grammaticale, mais littéraire.

Une seule règle s’y applique : chercher l’intention de l’auteur, sans tenir compte du sens apparent des mots.

Les mots sont souve it trompeurs. Les meilleurs écrivains disent souvent moins, pour faire entendre plus, et ce serait méconnaître leurs intentions que de les prendre.... au mot.

À preuve, le Loup et le Chien de La Fontaine.

(1) Stanislas David.

Un loup n'avait q'ie les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde. être

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau, ce Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde. nou Que lisons-nous, à la suite de ce début ? Ces s deux petits vers : e d'a L'attaquer, le mettre en quartiers, per Sire Loup l’eût fait volontiers ; par c’est-à-dire, le loup eût consenti à le faire, n’eût pas che eu d’objection à le faire, l’eût fait volontiers. Et dis. maintenant, qu’entendront les oreilles, si le diseur la : fait son devoir ? D pro dor

L'attaquer, le mettre en quartiers, Sire Loup l'eût fait volontiers ! tou dé COI

c’est-à-dire, du meilleur gré du monde, avec le

plus grand appétit, avec une rage de bête féroce

affamée !—Et c’est évidemment là ce qu'a voulu a

dire La Fontaine. Ce Autre exemple. Dans les Yeux de Sully-Prudhomme, nous lisons

ces deux vers :

VO

Oh ! qu'ils aient perdu le regard ?..

Non, non, cela n’est as possible.

Ces deux non ont-ils mêm. sens ? est-ce Ià une répétition de remplissage ? une vulgaire cheville ?.. Loin de là ! Le premier non n’est pas ce qu’il paraît

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être ; gardez-vous bien d’en faire une négatioii : ce serait un contresens. Æappelez-vous ce que nous avons dit du fragment auquel appartient ce vers : c’est une lutte intérieure, où l’esprit s'élève d'un doute affreux à la certitude de la foi. Si, tout d’abord, vous niez avec force que les yeux aient perdu le regard, il n’y a plus de lutte possible, partant plus d'intérêt ; il vaudrait mieux retrancher deux strophes entières ; car, à quoi bon discuter, quand on est déjà en possession de la vérité? Vous êtes au premier degré de cette progression, qui va du scepticisme à la foi : doutez donc, soyez sceptique, et n’allez point détruire tout l’ordre du morceau, en proclamant, dès le début, votre croyance. Dites le premier non, comme s’il y avait : Peut-être ; et le second, comme vous diriez : Je voudrais bien qu'il n’en soit pas ainsi. Puis, secouez le doute qui vous étreint : Cela n’est pas possible ! Et ainsi, par degrés, vous atteindrez le sommet de la gradation :

Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent.

C’est, d’ailleurs, pour l'interprète, comme un devoir professionnel de toujours donner raison à son auteur. Nous l’avons vu, le diseur doit se mettre à la place de l'écrivain, penser, agir et parler comme lui. Si ce dernier a des faiblesses,

Re

il n'appartient pas au diseur de l’en accuser ; au contraire, sa mission est de le défendre. Avec les écrivains médiocres, il faut sans doute user de beaucoup de prudence, et ne point torturer leurs discours, pour leur faire dire des choses auxquelles ils n’ont pas songé. Il est certains défauts qui ne se voilent point. En s’efforçant de les dissimuler par une interprétation subtile, on les ferait paraître d’avantage. Dans ces cas, où le remède serait pire que le mal, acceptons les négligences pour ce qu’elles sont, sans chercher à les couvrir d’intentions invraisemblables. Mais lorsque, chez les bons auteurs, chez les écrivains de premier ordre, nous pensons avoir découvert une faute, ne nous pressons point de nous prononcer. Nous ne sommes que trop portés à critiquer des textes, où une étude plus attentive nous ferait découvrir peut-être quelques beautés.

Le discours d’Auguste à Cinna (1) se termine par cet hémistiche :

Parle, parle, il est temps.

Voilà encore une répétition. Serait-ce une négligence ?.... Corneille, paraît-il, n’en est pas exempt. Ne prononçons pas trop vite, cependant, le quandoque dormitat ; le poète a peut-être raison.

(1) Voir l'exercice, à la fin de cet article.

ferait mède tences uvrir chez emier te, ne us ne es, où JU vrir

mine

une t pas dant, aison.

[ y à un instant, quand Auguste a accusé Cinna d’avoir voulu l’assassiner, le traître s'est récrié, malgré la défense de l’empereur, qui lui avait demandé de tenir sa langue captlive. N’est-il pas raisonnable de penser que maintenant, après l’écrasant réquisitoire qu’il vient d’entendre, Cinna, loin d'essayer à se justifier, se tait, plus par confusion que par obéissance? et ne peut-on supposer qu'Auguste lui dit une deuxième fois de parler, parce qu'il ne parle pas ?....., “ J'arle,” lui dit d’abord froidement l’empereur ; et, comme le malheureux se tait toujours : ‘“ Eh bien, tu ne dis rien ” Le temps est venu maintenant de te défendre, si tu le peux ; tu te récriais tantôt avec indignation ; parle done maintenant” .... Oh! quelles belles intonations de voix à trouver, pour dire ce seul hémistiche !

Les œuvres du XVITe siècle, et particulièrement les Fables de La Fonteine, fourmillent de ces effets cachés, que l'interprétation va dénicher dans les replis du vers.

Dans les Animaux malades de la peste, l’Âne fait sa confession :

J'ai tondu de ce pré la largeur de ma langue.

Il y a, dans ce vers, non seulement un aveu, mais encore une excuse : ce pauvre baudet, il en a tondu si peu ! Songez donc, seulement /a largeur

de sa langue ! Il faut toute la méchanceté du loup pour trouver là matière à procès, Cet âne, en vérité, est bien habile, Ecoutez-le plaider les circonstances atténuantes :

J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant,

La faim, l’occasion, l'herbe tendre, et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant, ....

Pourquoi un pré de moines ? Eh ! simplement parce que Maître Aliboron est quelque peu frondeur ; 1l estime qu’on peut, sans pécher, voler les gens d'église ; et, comme c’est un pré de moines qu'il à tondu, il a soin de le mentionner, en

commençant sa confession, espérant par à prévenir les juges en su faveur.

Dans la même fable, le renard s’écrie :

Et quant au berger, l’on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Etant de ces gens-là, qui sur les animaux Se font un chimérique empire,

Sans doute, la principale intention de Maitre Renard est de pallier le plus gros péché de Messire le Lion. Mais il y met beaucoup de véhémence ; il se réjouit étrangement de la mort du berger ; 1l me parait avoir de la rancune contre ce bon gardeur de troupeau.... Je le soupçonne d’avoir rôdé vainement autour des

nent fron- Tr les oines r, en venir

Maître 1é de 1p de , mort ncune Je le ir des

moutons ; peut-être même a-t-il à venger quelques coups de bâton. Cette circonstance me sera précieuse, quand je voudrai rendre par la voix les sentiments intimes de ce renard.

Ces exemples n’offrent pas de grandes difficultés d'interprétation. Elles suffisent cependant à démontrer l’importance du travail analytique que nous recommandons.

On peut faire subir à son interprétation, une espèce d’épreuve.

En effet, une phrase n’a pas le même sens, détachée, ou enchàssée dans un texte. Or, la phrase que vous avez à dire fait partie d’un morceau, qui forme un tout ; de plus, elle appartient à l’un des fragments que vous avez délimités, en faisant la distribution des mouvements. Eh bien, étudiez cette phrase à la lumière de l’idée qui a inspiré tout le discours, et demandez-vous : 1° Si, avec le sens que vous lui attribuez, elle est propre à servir l'intention générale de l’auteur ; et 2° si elle est bien dans le ton du fragment qui la renferme. Si la phrase ne semble pas entrer dans le mouvement, c’est signe que votre interprétation pêche par quelque point ; cherchez autre chose.

Analysez donc, fouillez le texte, considérez-le sous toutes ses faces, et ne laissez rien dans l'ombre. 10

EXERCICE CINNEX, XÆ. M, SC. |.

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