Ainsi s'avancent, pas à pas
Nez à nez, nos aventurières.
(La Fontaine.)
ASTIOLE III
Le rythme
Pour bien parler, il ne suflBt pas d'émettre des sons purs et nets ; il faut encore attribuer à chacun d'eux la valeur qui lui convient dans les mots.
*^ Dans tout langage, il y a des sons perdus et des sons intenses," (1) les uns atténués au profit des autres, et leur groupement ordonné constitue le rythme.
Il y a deux rythmes littéraires : le rythme de quantité et le rythme d'accent.
Les sons, dans le discours, se présentent par groupes, formant des mots, des phrases. Chaque groupe est composé de sons brefs ou faibles, escortant un son plus fort ou plus long. Si le son dominant du groupe sonore est long et demande un arrêt plus ou moins prolongé de la voix, on a un rythme de quantité ; si le son principal, sans durer plus longtemps que les autres, en diffère cependant par l'intensité ou l'élévation de la voix, on a alors un rythme d'accent.
(1) Delsarte.
60 l'art de dirk
Certaines langues possèdent et Te-ccent et la quantité ; ce sont les plus harmonieuses ; tel le latin.
Le français est sorti du latin, mais du latin vulgaire. Or, dans le latin vulgaire, la quantité était presque nulle. Aussi, notre langue n'a-t-elle pas de '* trace sérieuse de quantité " (1). '* La quantité, dit Benlœw, n'est presque rien dans la langue française. '' Toute l'harmonie du français est dans la distribution des accents, en prose comme en vers. Dans la prose, le rythme est libre ; l'écrivain groupe les sons à sa fantaisie ; il invente son rythme. Le vers, lui, est astreint à la mesure, qui détermine les bornes où se joue le rythme sans avoir le droit de s'en écarter jamais ; avec la mesure seule, le vers français serait mécanique et froid ; le rythme d'accent l'anime, le fait vivre, et dissimule la rigidité monotone de la mesure sous l'harmonieuse cadence des syllabes toniques.
Mai^ le rythme n'est sensible qu'à l'oreille ; il appartient donc à la voix de le faire sentir.
Lisez des vers. Pensez- vous qu'ils soient faits pour les yeux ? Que disent au regard ces lignes inachevées, de longueur inégale, rangées correc-
(1) Brachet.
tement sur la gauche, et serpentant sur la droite au caprice des mots ?
Rien.
Alors, à quoi sert au poète de charger d'entraves la forme de son langage, lui qui vit d'enthousiasme ? à quoi lui sert de créer comme à plaisir des difficultés sur son passage, lui qui ne relève que de l'inspiration ? à quoi lui sert le retour alterné des consonnances masculines et féminines? à quoi lui servent et la mesure, et la rime, et la césure, et l'entrelacement des syllabes sonores ou sourdes, et le groupement proportionnel des sons, et la distribution méthodique de^
accents ? C'est que le vers français a la
mesure pour charpente et le rythme pour parachèvement, deux choses que l'œil ne sait point voir, mais que l'oreille peut entendre ; c'est que le vers est fait pour être dit, et que le lire des yeux seulement serait en méconnaître la beauté et sacrifier la sueur tombée du front des poètes. Car comment marquer, autrement que par la voix, la succession rationnelle des sons et la proportion entre les groupes sonores, puisque le son n'est sensible qu'à l'oreille? Comment faire sentir, si ce n'est par la voix, l'harmonie des vers, puisque l'accent est l'àme de la poésie française et que la sonorité en est le manteau royal ?
62 l'art db dire
Il est vrai qu'on éprouve parfois une sorte de plaisir à lire de beaux vers ; mais alors l'imagination supplée à la voix absente, et l'oreille croit entendre les sons, dont les yeux ne voient que les signes graphiques.
Non, les vers ne doivent pas être dits comme de la prose. La prose est la prose, et les vers sont les vers ; quand on entreprend de réciter une poésie, il faut devenir poète. Ah ! sans doute, si Tœuvre est médiocre, si l'auteur n'y a mis ni rythme ni mélodie, le lecteur aura beau faire, les vers paraîtront mauvais. Mais celui qui interprète les Racine, les La Fontaine, les Molière, les Lamartine, devra dire leurs vers en vers, non pas en prose, et faire sentir la mélodie, le rythme, et la rime, cette parure de V accent français. *' Jamais, dit Désobry, la poésie, même la plus simple, la plus familière, ne doit être dite comme de la prose." Ajoutons, avec le poète :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
A ce sujet, le P. De la Porte, dans une étude sur la rime française, s^exprime ainsi : " Les déclamateurs qui s'acharnent à prononcer les vers sans faire sentir la rime, sont les vandales de la poésie ; ils massacrent les beaux vers ; ou plus exactement, ils les suppriment .... Si Ton ne remarque point les rimes, on ne remarque point
les vers ni le rythme." Guessard a dit la même chose de façon assez originale : " L'idée de rimer pour les yeux n'est pas moins plaisante que le serait celle de peindre pour le nez." Dès 1596, le Sieur Odet de la Noue, en publiant son Dictionnaire des Rimes, écrivait : " La bonne ou mauvaise rime se discerne de Toreille, estant proférée, et non de Tœil, pour la similitude qu'elle ayt sur le papier en l'escriture." De fait, les bons poètes ne riment pas pour l'œil ; respectons leurs œuvres, ne les travestissons pas.
Du reste, la voix trouve dans le rythme d'accent un puissant moyen d'expression. C'est l'accent qui donne au mot '* toute sa valeur " (1), " sou cachet d'individualité " (2), ** sa physionomie propre, son i caractère particulier" (3). En outre, l'accent n'a pas toujours la même force ; son intensité varie avec la valeur de la syllabe sur laquelle il porte ; cette syllabe elle-même tient sa valeur du rôle que joue le mot dans la phrase ; et le degré d'importance du mot dépend de l'idée qu'il exprime. Donc, l'accent suit la pensée, de sorte que l'âme commence à paraître, dès que la voix accentue. C'est ce que nous verrons au
(1) P. Fleury.
(2) Benlœw.
(3) Brachet.
chapitre de Vacccataatioriy où nous apprendrons à mettre Taccent au service de l'expression.
Pour le i)réseut, il s'agit de marquer par rintensité du son les syllabes toniques, sans nous inquiéter du rôle expressif de Taccent.
Les règles de la {)rosodie française sont simples.
*' Tout mot, monosyllabique ou polysillabique, qui, seul ou joint à un autre, offre une idée simple et distincte, porte Tacceiit sur la dernière syllabe sonore.'' (1) Dans les mots finissant i)ar un e muet, l'accent passe à la pénultième.
Exemples : écrivain^ écrive, commence?', comrtience, ouvagan, orage.
De plus, il existe une espèce d'accent secondaire, appelé ictaSy qui se pose sur la première consonne du mot, et dont le rôle est plutôt euphonique que rythmique. UictiÀS fait que le diseur, préparant les organes de la phonation à l'émission nette et claire de la première consonne avant de la lancer, prend, comme disent les musiciens, le son en dessaSy c'est-à-dire, donne, dès l'attaque, un son plein et ample. Moins fort dans les mots courts, plus prononcé dans les mots longs, mais toujours moins énergique que l'accent final, V ictus est comme un point d'appui pour soutenir la char-
(1) P. Fleury. — Voir aussi lu Grammaire Historique de Brachet.
pente du mot, que l'accent proprement dit est incapable de supporter tout seul.
Exemples : désespoir, ^ra?isatlan^ique, dangereusement.
Lisons maintenant deux vers de Racine, de même mesure, mais de rythme différent.
1*^ Sa croitpe | se reœurhe \ en replis \ tortu^wr.
Impossible de ne pas scander ce vers, en y distinguant quatre groupes sonores, et autant de syllabes toniques accentuées ; pour peindre le serpent, le rythme se replie quatre fois sur luimême. Groupez les sons et faites sentir les accents.
2° hejour I n'est pas plus pitr \ que le fond de mon cœur.
Ce vers, uniquement composé de monosyllabes, est cependant admirablement rythmé. On y trouve trois groupes de mots, exprimant chacun une idée distincte, et par suite trois accents ; le premier groupe compte deux syllabes, le. second quatre, et le dernier six, — progression voulue ou instinctive, qui fait naître graduellement dans l'âme une impression toujours croissante de quiétude et de douceur sereine. Encore ici, groupez les mots, et appuyez sut jour ^ pur, et cœur.
Prenons un dernier exemple dans la comédieballet du Sicilien, Le turc Hali dit :
Il fait noir comme dans un four. La ciel s* est habillé ce soir en scaramouche
66 l'art db dire
Y a-t-il, dans tous les vers de Molière, phrase mieux rythmée que celle-ci :
Le ciel \ s'est h&hillê \ ce soir \ en scaramonche ?
Et, de fait, il y a non seulement le rythme, mais aussi la mesure de Talexandrin, dans cette ligne de prose. Sans les accents, tout l'équilibre de la phrase serait rompu.
Certains écrivains intercalent souvent dans leur prose des vers entiers, parfaitement rythmés et mesurés. Le style de Jean Jacques Rousseau, si harmonieux et si poétique, est parsemé d'alexandrins.
Nous transcrivons quelques vers, à la suite de ce chapitre, sans marquer la versification. On verra que, pour bien dire ces extraits, le lecteur est forcé de reconstituer les vers ; et c'est encore une preuve que les vers sont faits pour Toreille, non pour les yeux.
UK ^IB
Ainsi tout change, ainsi tout passe, ainsi nous-mêmes nous passons, hélas ! sans laisser plus de trace que cette barque, où nous glissons sur cette mer où tout s' efface.
Lamartine.
Quand le front porte encor sa chevelure blonde, ô délices de voir et d* aller par le inonde ! d'aller, tout à la fois pensif et confiant, laissant Pâme s'ouvrir à tout ce qui féconde, homme par la pensée, et par le cœur enfant !
Brizeux.