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— Papillons, ô papillons, restez au ras des sillons. Tout au plus courez la brande. C'est assez pour vos ébats. Qu'allez- vous faire là-bas, tout petits sur la mer grande ?
— Laisse-nous, décourageux ! Il faut bien voir d'autres jeux que ceux dont on a* coutume. Quand on est lassé du miel, ne sais-tu pas que le fiel est doux par son amertume ?
— Mais des fleurs pour vos repas, là-bas, vous n'en aurez pas. On n'en trouve que sur terre. Pauvres petits malheureux, vous mourrez, le ventre creux, sur l'eau nue et solitaire.
— l'ennuyeux raisonneur, qui met sur notre bonheur l'éteignoir d'avis moroses ! Ne vois-tu pas que ces prés liquides sont diaprés de lis, d' œillets et de roses ?
— Papillons, vous êtes fous. Ces fleurs-là, m'entendezvous, ce sont les vagues amères, où les rayons miroitants font éclore le printemps dans un jardin de chimères.
— Qu'importe, si nous croyons aux fleurs de qui ces rayons dorent la belle imposture ! Dût-on ne point les saisir, n'est-ce pas encor plaisir, que d'en risquer l'aventure ?
— Allez, vous avez raison. Comme vous, à l'horizon mes vœux portent leur offrande. Poètes et papillons, partons en gais tourbillons, tout petits sur la mer grande I Jean Richepin.
OHAPITBE II
La construction
Le discours n'est pas une suite ininterrompue de mots et de phrases. Prononcées tout d'un trait et d'un mouvement égal, les phrases les plus belles et les plus claires paraîtraient obscures et monotones. Le sens exige qu'il y ait des repos de temps en temps, et que les sons se succèdent tantôt avec rapidité, tantôt avec lenteur.
Déterminer les silences et le mouvement mesuré des sons, tel est le rôle de la construction.
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Les silences sont les signes de ponctuation du langage parlé.
La ponctuation, obligatoire aujourd'hui, n'était guère en usage autrefois ; les anciens la connaissaient, mais en faisaient si peu de cas que certains vieux manuscrits sont dépourvus de tout signe de ponctuation. Cependant, les orateurs ont de tout temps coupé leurs discours par des silences judicieusement distribués ; et c'est précisément pour marquer dans l'écriture les repos plus ou moins prolongés de la voix, qu'on a inventé les signes de ponctuation. Dès lors, n'appartient-il pas à la dict'on de faire revivre, dans la récitation, ces silences, que l'écriture lui a empruntés en les traduisant par des points et des virgules ?
L'art de ponctuer est resté longtemps indécis ; mais après l'invention de l'imprimerie, il fut introduit dans la grammaire, et ses règles furent rédigées d'après celles du langage parlé. Ces règles, cependant, n'ont rien d'absolu ; car la ponctuation,
ainsi que la construction, tient au génie de la langue et au style de Técrivain. Chaque siècle, chaque genre, chaque auteur a son style, sa ponctuation, et partant sa construction spéciale ; les silences ne se font pas d'après les mêmes procédés dans les œuvres du dix-septième siècle et dans celles du nôtre, dans Fénelon et dans Victor Hugo, dans le récit et dans la dissertation, dans la tragédie et dans la comédie, dans la prose et dans les vers.
Le rôle principal du silence, en déclamation, est de rendre le discours clair et intelligible, " de fixer les bornes du sens, et de remédier aux obscurités qui pourraient venir du style. " (1). Legouvé raconte plaisamment Thistoire d'un homme qui, faute de faire sentir une virgule, faillit perdre* la vie. Sans doute, on court rarement pareil danger, en négligeant de faire des pauses aux endroits qu'il faut ; mais on risque toujours de dénaturer le sens des phrases.
Le silence sert encore à la respiration. Quand on rencontre un silence, il faut profiter de cette occasion de respirer ; peut-être la voix devra-t-elle fournir une longue course, avant qu'on puisse faire une nouvelle provision d'air.
Remarquons que nous n'étudions, en ce moment, que la diction ; dans le silence, la parole
(1) L'Abbé Girard.
seule est suspendue, le geste agit encore. Toutes les idées gisent inexprimées dans le silence. Eh bien, à chaque repos qui a une ellipse pour raison d'être, il doit se dégager une idée à travers le geste ; de là, l'expression du silence elliptique, conforme à l'intention de l'auteur, et suggérée par l'interprétation du texte. Et même alors que le silence n'est pas elliptique, il est encore utile à la mimique, en ce qu'il permet au geste de se concevoir, de s'exécuter en partie avant la parole, et de subsister après elle, suivant les règles que* nous aurons l'occasion d'énoncer en traitant de la priorité et de la durée du geste.
C'est par là surtout que se justifie ce mot de Lacordaire : " Le silence est, après la parole, la première puissance du monde."
Tous les silences ne sont pas d'égale durée.
Comme il y a, dans l'écriture, des points, des points-virgules, des virgules, il y a, dans la lecture, des pauses, des demi-pauses, des silences, et pour les repos moins prolongés, des demi-silences, et des quarts de silence. Le silence dure d'autant plus longtemps que l'idée énoncée précédemment est plus complète par elle-même, et que sa liaison avec la suivante est moins intime. C'est aflfaire d'interprétation, de mesure et de discernement.
Donnons maintenant les principales règles à observer dans la distribution des silences.
Cçs règles s'appliquent également à la prose et à la poésie. Mais, en disant des vers, il faut tenir compte de l'harmonie qui leur est propre, et tout en groupant les mots d'après le sens, s'appliquer à marquer autant que possible le rythme, à faire sentir le nombre des syllabes, et à dégager la rime. Si les vers sont bien faits, le diseur pourra les construire correctement sans briser le rythme ; mais ci les vers sont mauvais, il devra alors sacrifier le rythme à la construction, et en cela il ne fera que suivre le poète, à qui ^auditeur adressera ses reproches, si l'oreille n'est pas satisfaite.
D'ailleurs, les règles du silence ne sont pas absolues ; un lecteur habile jugera bon parfois de les ignorer, parfois de faire d'autres pauses que celles que nous allons indiquer. En général, cependant, on devra se borner à la stricte observation des règles suivantes, et ne s'en écarter qu'avec une extrême prudence.
Deux principes généraux s'appliquent à la distribution des silences en déclamation.
1 ° Jjorsqu'une idée, compréhensible et distincte, est expriinée, elle doit, dans l'esprit de l'auditeur, se graver et se lier à celles qui l'ont précédée ; un silence est alors nécessaire.
2° Quand la parole ne rend pas toute Tidée, un silence doit donner à Tauditeur le temps de compléter le sens.
La place du silence est donc déterminée par l'ellipse et par le repos de la pensée.
De ces deux principes, tirons maintenant quelques conclusions pratiques.
1. — Il faut d'abord observer tous les signes de ponctuation et les indiquer par des pauses ; ils marquent précisément ce que nous chercbons : les ellipses et les repos de la pensée. Ce sont autant d'indications précieuses, qui révèlent la manière de l'écrivain et guident le déclamateur dans l'interprétation d'un morceau.
2. — ^Toutefois, le diseur ne doit pas se fier aveuglément à son auteur. Trop souvent, la ponctuation est mauvaise, et en la respectant, il risquerait de faire fausse route. Bien souvent aussi, la ponctuation, sans être précisément défectueuse, est insuffisance.
Vauvenargues, parlant des saillies de l'esprit :
Ces transitions soudaines et inattendues causent toujours une grande surprise ; si elles se portent à quelque chose de plaisant, elles excitent à rire ; si à quelque chose de profond, elles étonnent ; si à quelque chose de grand, elles élèvent.
Ces transitions soudaines et inoMendaeSy voilà ■ ■ ' -. ' ^ bien une idée distincte et compréhensible par
elle-même ; cependant, il n'y a pas de virgule après ces mots, notre ponctuation étant trop pauvre pour indiquer tous les silences. Suppléons à son insuffisance, et faisons un quart de silence entre inattendues et caxiseiit. Pareillement, il n'y a poînt de virgule, et d'après nos règles de ponctuation il ne doit pas y en avoir, entre si et à quelque chose de profond, entre si et à quelque chose de grande et cependant il y a ellipse ; faisons donc, après chacun de ces deux si, un demi-silence.
Autre exemple :
Hervé-Basin, mort le 8 janvier 1889, écrivait, dans son journal, à la date du 9 novembre 1888 : *' Je suis poursuivi par le désir de faire du bien après ma mort '' ; sur quoi, son biographe ajoute :
Il ne 86 doutait point alors que sa noble ambition trouverait bientôt, hélas ! une satisfaction plus complète.
Grammaticalement, cette phrase est bien ponctuée ; cependant, en la lisant, on est tenté de dire : . . . . trouverait bientôt, — hélas ! une satisfaction .... en s'arrêtant après bientôt, et en liant hélas à une satisfaction plus complète. Or il est évident qu'/iéZas se rapporte à bientôt, et non à ce qui suit ; dites donc : bientôt hélas ! tQxit d'un trait, en détachant ces deux mots du reste de la phrase par deux silences, Fun avant, l'autre après.
3. — Une conjonction prend parfois la place d'une virgule, et alors on fait un silence, comme si la virgule s'y trouvait.
Ni l'or — ni la grandeur ne nous rendent heureux. (1)
(La Fontaine.)
4. — On fait un quart de silence après le sujet de la phrase, excepté si c'est un pronom personnel, relatif, ou démonstratif.
On en a vu un exemple dans la phrase de Vauvenargues, citée plus haut. En voici un autre :
L'heure de mes repas — est très problématique.
(F. COPPÉE
5. — Toutefois, si le sujet est court et immédiatement suivi du verbe, il peut être imprudent de les séparer ; on ne doit le faire que si la phrase y gagne en pittoresque et en expression.
Le coq chantait, le merle sifflait, le tambour battait, le carillon carillonnait, et le moine — ronflait.
(L. Veuillot.)
Dites d'un trait chacun des membres de phrase : le coq chantait, etc ; mais arrêtez entre moine et ronflait ; c'est ce qu'on appelle faire un temps expressif.
(1) Nous indiquons les silences par des tirets.
6. — Quand, après le sujet, ' se trouve une inversion, faites sans crainte une pause assez prolongée avant les mots mis en inversion.
L'art^les transports de Tâmeest un faible interprète.
(André Chénier.)
7. — L'adjectif qualificatif se lie généralement au nom qu'il qualifie ; mais si Ton veut lui donner une importance extraordinaire, il est bon de le faire attendre un peu.
J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable. Que j'ai conçu pour vous une estime — incroyable.
(Molière.)
C'est encore là un temps expressif.
8. — Il doit y avoir aussi un silence entre le substantif, et Tadjectif suivi d'un complément déterminatif, ou le participe suivi de son régime.
Il réunit autour de lui des hommes — distingués par leur science et leur vertu.
9. — Le verbe et le complément vont ensenable, si ce n'est dans les cas où le complément a une très grande importance, cause une surprise, fait un coup de théâtre, ou encore lorsqu'il se compose de plusieurs mots.
Robert, fils de Guillaume le Conquérant, errait non loin du camp ennemi, couvert de son armure ; iJ rencontre
un guerrier armé de toutes pièces, T attaque, le reiiTerse, arrache la viaière de son casque pour le frapper d'un coup mortel, et reconnait — son père.
10. — On sépare le régime direct du régime indirect, quand ils se composent de plusieurs mots.
Je le vis s* enfuir, portant toujours sui: ses épaules fatigués — le lourd fardeau dont il s'était chargé.
11. — L'incidente, même déter minât ive, se sépare du restie de la phrase par deux silences, ce qui est généralement indiqué par deux virgules.
La renommée, — qui se plait à répandre dans l' amvérs
les accidents extraordinaires, — va remt)lir toute l'Europe
du récit glorieux de la vie de ce prince et du triste regret
de sa mort.
(FlÉchier.J
12. — L'adverbe, la locution adverbiale et le complément circonstanciel, qui, le plus souvent, se lient au verbe, sont parfois considérés coihme incidentes, et à ce titre sont précédés et suivis d'uii silence.
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, S'écria-t-îl — de loin — au général des chats.
(La FONTAINl.)
C'est le vieux rat de La Fontaine qui s'adresse ainsi, — mais de loin ! — ^au terrible Rodilard ;
c'est un vieux méfiant, qui se tient sur ses gardes, éloigné de Tennemi, et prêt à prendre la fuite au moindre mouvement du bloc enfariné. Une longue incidente n'en dirait pas plus que ces deux mots : de loin, bien détachés du reste de la phrase.
13. — On fait généralement une pause légère après une conjonction ou un adverbe, au commencement d'une phrase.
Enfin — Malherbe vint
(BOILEAU
Mais il ne faudrait pas s'arrêter après si, et^ que, et autres conjonctions et adverbes qui n'ont qu'une syllabe.
14. — L'adverbe qui sépare la proposition subordonnée de la proposition principale doit être suivi d'un silence.
Je me souviens toujours — que je vous dois T empire.
(Racene .)
15. — Il doit y avoir une pause entre les deux termes d'une comparaison, ou entre deux mots mis en opposition.
Les deux bacheliers de Florian se disputent ; l'un démontre, l'autre distingue ; mais
Au lieu de s'en tenir aux simples arguments D'Aristote — ou de Scot, etc.
Il est clair qu'Aristote est Fauteur favori du bachelier qui démontre, et que celui qui distingue est un disciple de Scot. Ne liez donc pas Aristote et Scot, mais opposez-les l'un à Tautre en les séparant par un silence.