ALCESTE
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes, Les uns, parce qu*ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants. Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complt^isance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.
Au travers de son masque on voit à plein le traître ; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ; Et ses roulements d'yeux, et son ton radouci, N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. .On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dam le monde. Et que par eux, son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu ; Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne Son misérable honneur ne voit pour lui personne. Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bien venue ; On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ; Et, s'il est, par la brigue, un rang à disputer. Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Tétebleu ! ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.
Molière.
UN E^PCISECI
En ce temps là, Jésus, seul avec Pierre, errait Sur la rive du lac, près de Grénésareth, A l'heure où le brûlant soleil de midi plane. Quand ils virent, devant une pauvre cabane, La veuve d'un pécheur, «n longs voiles de deuil. Qui s'était tristement assise sur le seuil.
Retenant dans ses yeux la larme qui les mouille, Pour bercer son enfant et filer sa quenouille»
Non loin d'elle, cachés par des ûguierr* touffus,
Le maître et son ami voyaient sans être vus.
Soudain, un de ces vieux, dont le tombeau s'apprête,
Un mendiant, portant un vase sur sa tête,
Vint à passer, et dit à celle qui filait :
-r-" Femme, je dois porter ce vase plein de lait
Chez un homme logé dans le prochain village.
Mais, tu le vois, je suis faible et brisé par Tâge,
Les maisons sont encore à plus de mille pas,
Et je sens bien que, seul, je n'accomplirai pas
Ce travail, que l'on doit me payer une obole."
La femme se leva sans dire une parole.
Laissa, sans hésiter, sa quenouille de lin
Et le berceau d'osier où pleurait l'orphelin.
Prit le vase, et s'en fut avec le misérable.
Et Pierre dit : — '* Il faut se montrer secourable.
Maître ! mais cette femme a bien peu de raison
D'abandonner ainsi son fils et sa maison
Pour le premier venu qui s'en va sur la route ;
A ce vieux mendiant, non loin d'ici, sans doute.
Quelque passant eût pris son vase, et l'eût porté."
Mais Jésus répondit à Pierre : — *' En vérité.
Quand un pauvre a pitié d'un plus pauvre, mon Père
Veille sur sa demeure et veut qu'elle prospère.
Cette femme a bien fait de partir sans surseoir."
Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s'asseoir
Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte ;
De ses divines mains, pendant une ininute.
Il fila la quenouille et berça le petit ;
Puis, se levant, il fit signe à Pierre, et partit.
Et, quand elle revint à son logis, la veuve.
A qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve, Trouva — ^sans deviner jamais par quel ami — Sa quenouille filée et son fils endormi.
F. COPPÉE
DON UURN, R. Ii£, SO. 6.
Don Louis, Don Juan.