DON LOUIS
Non, insolent, je ne veux point m' asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne font
MORCBAUX CHOISIS 215
rien sur ton âme ; mais sache, fils indigne, que la
tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions ;
que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une
borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux du
ciel, et laver, par ta punition, la honte de t' avoir fait
naître.
Molière.
Lorque avec ses enfants vôtus de peaux de bêtes, Echevelé, livide, au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, T homme sombre arriva Au bas d'une montagne, en une grande plaine ; Sa femme fatiguée et $es fils hors .d'haleine Lui dirent : — **(/OUcbon8-nou8 sur \fk terre et dormons. * ' Caïn, ne dor^iant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé ïa tête, au fond des cieux funèbres Il vit un OBÎl, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardjsiit dans l'oijibre fixement — ''Je suis trop près," dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses cls dormant, sa femme lasse.
Et se remit & fuir, sinistre, dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, p&le et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. H atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
— '' Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Bestons-y. Nous avons du monde atteint les bornes»*' Et, comme il s'asseyait, il vit, dans les cieux momeg,
L*œil, à la môine place, au fond de rhorizon.
Alors il tressaillit, en proie au noir frisson .
— ** Cachez-moi," cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler P aïeul farouche.
Gain dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
— ** Etends de ce côté la toile de la tente."
Et Ton développa la muraille flottante ;
Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
— "Vous ne voyez plus rien ? "dit Tsilla, Tenfant blond,.
La fille de ses fils, douce comme T aurore ;
Et Caïn répondit : — '* Je vois cet œil encore ! "
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufllant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : — ** Je saurai bien construire une barrière. "
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit : — ** Cet œil me regarde toujours ! "
Hénoch dit : — *' Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible que rien ne puisse approcher d'elle. .
Bâtissons une ville avec sa citadelle.
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. "
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d'Enos et les entants de Seth ;
Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles.
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d'enfer ;
^L'ombre des tours fai^^uit la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : Défeme à Dieu d^erUrer,
Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre, en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard. — '* mon père, L'œil a-t-il disparu ?" dit en tremblant Tsilla. EtCaïn répondit : — ** Non, il est toujours là." Alors il dit : — ** Je veux habiter sous la terre, Oomine dans soti sépulcre un homme solitaire ; . Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien .On fit donc une fosse, et Caïn dit : — '* C'est bien ! Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise, dans l'ombre, Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et re^jardait Caïn.
Victor Hugo.
* M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, la- -quaiâ derrière, la calèche de la soùs-préfecture l'emporte majestueusement au concours régional de la Combeaux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le souspréfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa -culotte collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre. Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.
M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré ; il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure devant les habitants de la Combe-aux-Fées . . *' Messieurs et chers administrés..." Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et
répéter vingt fois de suite * * Messieurs et chers
administrés "la suite du discours ne vient pas.
La suite du discours ne vient pas. Il fait si chaud dans cette calèche ! A perte de vue, la route de la Gombeaux-Fées poudroie sous le soleil du Midi. L'air est embrasé, et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales se répondent d'un arbre à l'autre.... Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui ùÂve signe.
Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe : ** Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet, pour composer votre discours, vous serez bien mieux sous met arbres.. . " M. le sous-préfet est séduit ; il saute à bas de sa calèche et dit à ses gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de chênes verts.
Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l'herbe fine. Quand il» ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se sont arrêtés de chanter ; les sources n'ont plus osé faire de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon... Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d'argent.
A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel Ast ce beau seigneur en culotte d'argent... Pendant ce tempslà, M. le soUS«>])réfet, ravi du silence et de la fraîcheur du bois, relètè les pans de son habit, pose son claque sur l'herbe, el s'assied dans la mousse au pied d'un jeune chêne ; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette •n chagrin gaufré et en tire une large fti^ille de papierministre. ** C'est un artiste I " dit la fauvette. *' Non^
dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une culotte en argent ; c'est plutôt un prince."
** C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil. — Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol qui s, chanté toute une saison dans les jardins de la souspréfecture. . . Je sais ce que c'est, c'est un sous-préfet ! " Et tout le petit bois va chuchotant : *' C'est un souspréfet ! C'est un sous-préfet ! " '* Comme il est chauve !" remarque une alouette à grande huppe. Les violettes demandent : '* Est-ce que c'est méchant? "
*' Est-ce que c'est méchant ? " demandent les violettes. Le vieux rossignol répond : * ' Pas du tout !" Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer, comme
si le monsieur n'était pas là Impassible au milieu
de tout ce joli tapage, M. le sous- préfet invoque dans son cœur la muse des comices agricoles, et, le crayon levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie : *' Messieurs et chers administrés .... "
** Messieurs et chers administrés ", dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie Un éclat de rire l'interrompt ; il se retourne et ne voit rien qu'un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le «ous-préfet hausse les épaules et veut continuer son discours ; mais le pivert l'interrompt encore et lui crie de loin : '* A quoi bon ! —Comment ! à quoi bon ?" dit le sous-préfet, qui devient tout rouge ; et, chassant d'un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle : ** Messieurs et chers administrés."
** Messieurs et chers administrés," a repris le souspréfet de plus belle ; mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement : '' Monsieur le sous-préfet, sentez-
220 l'art dk dire
v.)iis comme tuniA seiitons bon ?" Et les sources lui font «OU8 la mousse une musique divine, et dans les branches, au-dessus de sa tC*te, dos tas de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs, et tout le petit bois conspire pour l'ompùcher de composer son discours.
Tout le petit bois conspire, pour l'empêcher de composer son discours. . . M. le sous-prétet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement de résister au charme nouveau qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois : ** Messieurs et chers administrés... Messieurs et chers
admi Messieurs et chers " Puis il envoie les
administrés au diable, et la muse des comices agricoles n'a plus (pi 'à se voiler la face.
Voile-toi la face, ô muse des comices agricoles ! Lorsque,
au bout d'une heure, les gens de la sous-préfecture,
inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois,
ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur.
M. le sous-préfot était couché sur le ventre, dans l'herbe,
débraillé comme un bohOme. Il avait mis son habit ba«,
et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet
faisait des vers.
A. Daudet.
PKVSRN
L'Ane de mon grand-père avait nom Paysan, Grand-père lui disait : **. Viens, cadet, viens-nous-en !" Et tous deux s'en allaient bellement, le grand-père Et l'âne, travailler aux champs, faisant la paire. Le samedi, grand-père emmenait le dernier
De ses petits-enfants — c'est moi — ilans un panier ; Si bien qu'on était trois pour aller à la ville ; C'était jour de marché. De façon fort civile, Grand-père, étant un sage, aux femmes du ])ays Vendait fruits ou verdure en son jardin cueillis. Moi, je gardais la bête, ayant pour me distraire Sa mangeoire à garnir et cent tours à lui faire. Nous repartions le soir, de beaux écus tintant Dans le sac, et parfois grand-père si content Que les bouchons de houx mettaient Tardent en danse Et que nous rentrions gris comme l'abondance ; Le grand-père chantant sur l'âne et l'âne ayant Son plumet, on eût dit Silène officiant ; Son brûlot â la bouche, il disait sa ballado, Pendant qu'au bercement du panier à salade Je regardais pointer une étoile au ciel bleu. Croyant voir s'allumer la pipe du bon Dieu.
Grand-père et Paysan s'aimaient. C'était merveille De voir, quand l'homme entrait, l'âne dresser l'oreille, Et, pour qu'il le baisât, tendre un bec langoureux. L'aieul disait, parlant de Paysan : Nous deux. Bien qu'au bacul de l'âne on vît du temps l'usure. Toujours prêt au labeur, sans refus, sans mesure. Il avait l'air de dire en ses yeux indulgents : *• Nature m'a produit pour aider pauvres gens."
Sobre et constant, c'est tout le stoïque. Grand-père, Très fier de ses vertus, attestait : " C'est mon frère ! Il m'a £,auvé ! C'était un soir, dans les grands froids ; Un loup qui nous suivait, me flairant gris, je crois, S'approcha, me voyant prêt à choir de la bête ; Une ruade lui mit les dents hors de la tête ! "
Que Tâne fût parent de rhomme en cheveux blancs, J'y croyais, les trouvant môme entre eux ressemblants Par la tôte placide à la terre inclinée, La routinière allure, endurante, obstinée, La narine, sagace et narquoise, et Toeil bleu. Calme comme le train des choses, mais un peu Plus noir, faute de pleurs, chez T âne, — et voilé, comme S'il enfermait un plus grand mystère que l'homme.
Grand-père avait ainsi pour ombre à son côté Son âne. Mais il n'est bonne société Qui ne se quitte enfin. Par une nuit d'automne. L'aïeul, honnêtement, sans déranger personne. Ayant fait son paquet dès longtemps, s'en alla. Son compère, un ancien, le fossoyeur, vint là ; Et l'âne, qui passait, le vit par la fenêtre Dans la bière coucher et clouer son vieux maître .
Mes quatre grands cousins portaient le cercueil. Moi, Je suivais. Pas beaucoup de voisins au convoi. Car on battait le ban des vendanges. L' église S'ouvrit, triste, et le long de la muraille grise On s'aligna ; VAmen répondit aux sanglots.
Par moments on voyait passer des chariots, La porte sV la me étant restée ouverte, Et le soleil mi loin dorait la vigne verte.
Voilà que soudain, comme on était là, pleurant. On entendit un cri farouche et déchirant.
Plus qu'humain, tel qu'en peut seule râler la bête. Et l'on vit Paysan entrer, tendant la tête.
Dans l'église, geignant comme un soufflet crevé, Fou, son licol rompu traînant sur le pavé, Et l'oreille pendante, ainsi qu'aux hirondelles Qu'un plomb méchant blessa, l'on voit pendre les ailes ; Il avança, chacun regardant stupéfait, Et tendre, il allongea le museau, comme on fait Pour être caressé, sur le drap funéraire.
Et lamentablement l'âne se prit à braire.
Peut-être on l'eût battu ; mais monsieur le curé. Un vieux, fils du terroir ausai, très vénéré. Vint et dit : " Laissez-le. Ce n'est point un profane ; Le Seigneur, qui souffrit près de sa crèche un âne, Peut bien dans son église endurer celui-ci, D'autant que le cercueil est une crèche aussi."
Et, tranquille, il reprit la messe commencée. Et nul ne se trouva choqué dans sa pensée.
Des répons que bramait l'âne dans son latin ; Et quand fut dit VAmen qui clôt notre destin. Je le pris par la bride : il suivit les obsèques '"Jonime aux enterrements où chantent des évoques Un cheval chamarré qui suit un empereur ; Ainsi l'âne au tombeau suivit le laboureur.
Et Paysan quitta le dernier l'humble fosse, Portant, — car sa douleur certes n'était point fausse, N'étant pas héritier, —bas la tête, et sa croix De misère {)lus loui'de à ses vieux os étroits ; Triste, il franchit la grille, et jamais dès cette heure Ne la dépassa plus. — Sachant que la demeure Du grand-père était là, quand^ les jours de marché,
224 l'art dp: dire
L'on lo voulait pousser à la ville, empoché \A "Duihu' |.ai un mur, buté de pieds, de tôte Kl de t <• ui, -11» liâtoii fît-il rage et tenipOte Siiv ^^o.> iiMii!» f:ivouiit'rt il ces chocs d* ici-bas, — iVysRU n'allait pas plus outre d'un seul pas : Il y fiU iii«>rt plutôt, ce t^ui no tarda guère.
?.Iiii- ^^'H paysans, terre, sois-hii légère,
Kt u'uM é>,al sonnneil, sous le tranquilhî dais,
Uerce ton grand lils, l'homme, — et ses frères cadets I
Paul Delair.