‹ L'art de dire: traité de lecture et de récitationChapitre 67 sur 73 · UB SIBCUB DB L.OUIS XI · texte numérisé non relu

UB SIBCUB DB L.OUIS XI

Veuillez donc. Messieurs, embrasser par la pensée cette période historique, qui s'étend depuis la mort de Mazarin jusqu^à celle de Louis XIV. Réunissez, dans cet espace, tant d'actions glorieuses, tant de succès mémorables, des Etats envahis, des provinces conquises et gardées, des

flottes victoriouses, de grands inoiuiments fondés, et, malgré de funestes revers, un descendant de Louis XIV, placé sur un trône étranger. Voyez cette foule de généraux habiles, d'hommes d'Etat, d'hommes de génie, qui se succèdent sans interruption, pendant un demi-siècle, pour ne manquer jamais au choix du souverain. Condé avait défendu l'enfance de Louis XIV : Villars et Vendôme soutiennent y a vieillesse. Bossuet et Féneloii élèvent ses lils et les enfants de ses fils. Pendant une longue prospérité, il est grand de la gloire de ses sujets : et, quand la fortune l'abandonne, quand ses appuis se brisent, quand sa race est près de s'éteindre, il montre une âme héroïque, porte avec fermeté le poids de l'empire et des revers, et meurt le dernier des hommes illustres de son règne, comme pour annoncer que le grand siècle était achevé.

Certes, Messieurs, ce tableau n'est pas sans ombres : cette gloire ne fut pas sans mélange et sans erreurs. Louis XIV a recueilli plus qu'il n'a fait peut-être. Le génie de notre nation fermentait depuis plusieurs siècles, au milieu des restes de la barbarie, et du chaos de la guerre civile. Il était mûr pour enfanter de grandes choses ; et toutes les forces du courage, de T intelligence et du talent, semblaient, par un mystérieux accord, éclater â la fois. Mais cette active fécondité de la nature fut réglée, pour ainsi dire, par la fortune et les regards d'un homme. L' ordre et la majesté se montrèrent eu même temps que la vigueur et la richesse ; et le souverain parut avoir créé toutes les grandeurs qu'il mettait à leur place. L'enthousiasme s'accrut par cette illusion ; et l'idolâtrie des cours devint, pour la première fois, l'inspiration du génie.

Qu'elles sont brillantes, en effet, ces vingt premières années du gouvernement de Louis XIV ! Un roi plein d'ardeur et d'espérance saisit lui-même ce sceptre qui, depuis Henri le Grand, n'avait été soutenu que par des favoris et des ministres. Son âme, que l'on croyait subjuguée par la mollesse et les plaisira, se déploie, s'affermit et s'éclaire, à mesure qu'il a besoin de régner. Il se montre vaillant, laborieux, ami de la justice et de la gloire : quelque chose de généreux se mêle aux premiers calculs de sa politique. Il envoie des Français défendre la chrétienté contre les Turcs, en Allemagne et dans les îles de Crète ; il est protecteur avant d'être conquérant ; et, lorsque l'ambition l'entraîne à la guerre, ses armes heureuses et rapides paraissent justes à la France éblouie. La pompe des fêtes se mêle aux travaux de la guerre ; les jeux du Carrousel, aux assauts de Valenciennes et de Lille. Cette altière noblesse, qui fournissait des chefs aux factions, et que Richelieu ne savait dompter que par les échafauds, est séduite par les paroles de Louis, et récompensée parles périls qu'il lui accorde à ses côtés. La Flandre est conquise ; l'Océan et. la Méditerranée bont réunis ; de vastes ports sont creusés ; une enceinte de forteresses environne la France ; les colonnades du Louvre s'élèvent ; les jardins de Versailles se dessinent ; l'industrie des Pays-Bas et de la Hollande se voit surpassée par les ateliers nouveaux de la France ; une émulation de travail, d'éclat, de grandeur, est partout répandue ; un langage sublime et nouveau célèbre toutes ces merveilles, et les agrandit pour l'avenir. Les épîtres de Boileau sont datées des conquêtes de Louis XIV ; Racine porte sur la scène les faiblesses et l'élégance de la cour ; Molière doit à la puissance du trône la liberté

de son génie ; La Fontaine lui-même s'aperçoit des grandes actions du jeune roi, et devient flatteur pour le louer.

YiLLEMAIN.

UB SOUUIER DE OORNEIUUE

Par une rue étroite, au cœur du vieux Paris, Au milieu des passants, du tumulte et des cris, La tête dans le ciel, et le pied dans la fange, Cheminait à pas lents une figure étrange :

C'était un grand vieillard sévèrement drapé.

Noble et sainte misère, en son manteau râpé ! Son œil d'aigle, son front argenté vers les tempes. Rappelaient les liertés des plus mâles estampes, Et l'on eût dit, à voir ce masque souverain, Une médaille antique à frapper en airain.

Le vieillard s'arrêta dans une pauvre échoppe. Le Roi-Soleil alors illuminait l'Europe, Et les peuples baissaient leurs regards éblouis Devant cet Apollon qui s'appelait Louis.

A le chanter Boileau passait ses doctes veilles ; Pour le loger Mansard entassait ses merveilles. Cependant, en un bouge, auprès d'un savetier. Pied nu, le grand Corneille attendait son .soulier ! ^ur la poussière d'or de sa terre bénie, Homère, sans chaussure, aux chemins d'Ionie, Pouvait marcher jadis avec l'antiquité.

Beau comme un marbre grec par Phidias sculpté. Mais Homère, à Paris, sans crainte du scandale. Un jour de pluie, eût fait recoudre sa sandale ; Ainsi faisait Fauteur d'Horace et de Cinna,

Celui que de ses maius la Muse courouna,

Le lier dessiuateur, Michel-Auge du drame,

Qui peignit les Romains si grands, d'après son âme. . .

Louis, ce vil détail que le bon goût dédaigne,

Ce soulier recousu me gâte tout ton règne.

A tou siècle en perruque et de luxe amoureux.

Je ne pardonne pas Corneille malheureux.

Ton dais fleurdelisé cache mal cette échoppe ;

De la pourpre, où ton faste à grands plis s'enveloppe^

Je voudrais prendre un peu pour Corneille vieilli,

S' éteignant, pauvre et seul, dans l'ombre et dans roubli»

Sur le rayonnement de toute ton histoire.

Sur l'or de ton soleil, c'est une tache noire,

O roi, d'avoir laissé, toi qu'ils ont peint si beau,

Corneille sans souliers, Molière sans tombeau !

Th. Gautier.

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